Michel Trad
Avec Gebran, une belle histoire d’amitié

S’il est vrai, comme l’a un jour dit Georges Herbert, que «vivre sans amis, c’est mourir sans témoin», Gebran Tuéni, après sa mort violente, aura sans nul doute laissé un témoin inconsolable, capable de retracer les étapes d’une amitié qui dure depuis les tendres années de l’enfance. A travers les propos de Michel Trad, cet ami de toujours, prend corps un Gebran que le grand public ne connaissait pas: le bon vivant, aimant les voitures, la bonne chère et les aventures avec les copains, mais aussi le fils, le frère et l’époux aimant, l’ami fidèle, l’être ultrasensible qui s’était forgé sa propre philosophie sur la mort, qui avait inlassablement façonné cette personnalité qui irradiait sur les écrans et fascinait tant…

 «Voilà, cette photo dit tout», déclare d’emblée Michel Trad, en tendant une enveloppe contenant un vieux cliché. La photo, en effet, est émouvante: on y voit le célèbre PDG du An-Nahar et député de Beyrouth alors qu’il n’était encore qu’un jeune garçon timide et légèrement voûté, les cheveux lui tombant sur les yeux, en maillot, en compagnie de son ami Michel, qui avait déjà pris l’habitude de se rendre au domicile de Beit Méry des Tuéni pour y passer des journées autour de la piscine. Les deux garçons devaient avoir onze ou douze ans.

Les années d’enfance et de jeunesse
«Notre relation était autant familiale (entre les deux familles) que personnelle», dit ce père de trois enfants, qui pleure, avec la mort de Gebran, le second Tuéni auquel le liait une amitié, après le décès tragique de Makram, le plus jeune frère, dans un accident de voiture, en 1987. «Gebran était comme un frère pour moi, comme je l’ai dit à son épouse, Siham, après sa mort», lance-t-il, avec cet accent d’émotion qui ne se démentira pas tout au long de l’interview.
Les souvenirs de Michel Trad avec Gebran Tuéni sont aussi nombreux qu’est longue la durée de leur amitié. Durant l’entretien, ils fusent, en désordre, ramenant d’innombrables petites anecdotes qui ont marqué la vie des deux hommes. En se remémorant les années d’enfance et de jeunesse, l’interlocuteur ne peut s’empêcher de sourire, le regard quelque peu perdu dans le vide, comme s’il était transporté sur les lieux et à l’époque des événements qu’il relate. Et puis, comme s’il revenait soudain à la dure réalité, il termine son histoire dans un soupir: «Mais que peut-on dire?»
Tel que décrit par son ami, Gebran était un enfant et un adolescent assez timide, mais doté déjà d’un caractère bien trempé et de ces qualités d’impétuosité et de perfectionnisme qui le caractériseront toute sa vie. «Il m’appelait comme une furie et voulait toujours tout instantanément, se souvient Michel Trad. Il était continuellement pressé et croquait la vie à pleines dents.» Les deux amis ont partagé durant leur jeunesse toutes sortes de moments ensemble: loisirs, sorties entre amis, même le shopping pour de nouveaux habits et les fins de mois où il fallait parfois se serrer la ceinture… «Je lui rappelais toujours qu’il m’avait appris à nager, et que je l’avais initié à la bicyclette», raconte-t-il.
Très tôt, Gebran a développé une passion pour les voitures, qui évoluera avec les années pour englober tout ce qui a trait aux nouvelles technologies et aux gadgets. Ce qui n’était pas pour déplaire à son ami, devenu plus tard un importateur de marques automobiles prestigieuses. «Nous avions souvent de vives discussions sur nos préférences en matière de voitures, sur les qualités de telle ou telle marque», se souvient-il. Gebran se plaisait à solliciter son ami dès qu’il avait un ennui mécanique ou tout simplement pour lui demander des nouvelles sur tel ou tel nouveau modèle. «Il me semble toujours entendre sa voix lors de notre dernière conversation (quelques heures avant l’attentat funeste du 12 décembre), déclare, la voix tremblante, Michel Trad. Nous avions parlé voitures, comme nous le faisions souvent.»

La mort, l’éternelle compagne
La mort, avant de le rattraper de manière violente, n’avait jamais été étrangère à Gebran. Ses jeunes années avaient été marquées par les décès de sa sœur aînée, Nayla, puis de sa mère, le grand écrivain francophone, Nadia Tuéni. L’âme sensible du jeune homme en tirera, au-delà du chagrin, une philosophie très personnelle sur la mort. «Il a vécu difficilement la maladie, puis la mort de sa mère, raconte Michel Trad. Elle lui donnait beaucoup d’affection et le gâtait, surtout qu’elle avait déjà perdu un enfant.» Il pense d’ailleurs que Gebran, d’une certaine façon, ayant perdu les deux figures féminines de sa famille, a longtemps été à la recherche d’un certain idéal féminin.
Selon lui, Gebran avait adopté une attitude très protectrice envers son plus jeune frère, le brillant et très choyé Makram. «Il s’inquiétait de ses fréquentations, demandait à mon plus jeune frère, qui avait l’âge du sien, d’y prêter attention, dit-il. Il n’y avait aucune concurrence entre les deux frères; au contraire, une relation amicale les unissait.» Quand Makram disparaît à son tour, le vide est immense. «C’était un coup très dur pour lui, se souvient Michel Trad. Je lui avais tenu compagnie durant toute cette période.»
Mais la mort des siens ne lui aurait pas laissé, poursuit-il, un sentiment de culpabilité d’être celui qui a survécu. «Au contraire, il jouissait de la vie, parce que pour lui, ils n’étaient pas vraiment morts; il restait en contact avec eux, dit-il. La mort lui instillait une angoisse, mais il avait appris à vivre avec elle.»  
Son père, Ghassan Tuéni, aura été la figure qui a joué le plus grand rôle dans la progression de sa personnalité. «Gebran n’était pas particulièrement brillant à l’école, se souvient Michel Trad, qui précise toutefois n’avoir pas fréquenté les mêmes établissements que lui. Mais à partir de l’université, et surtout dans l’exercice de sa profession, il a évolué; il a travaillé sur lui, surtout pour plaire à son père. Il voulait prouver de quoi il était capable, qu’il était digne de l’entreprise qu’il dirigeait. Et il a fini par avoir cette personnalité si charismatique.» Et pourtant, poursuit-il, l’héritage était lourd, mais il a su s’en montrer digne. «Gebran n’était pas simplement quelqu’un qui avait hérité d’une entreprise, ajoute-t-il. Il avait une assise populaire, excellait dans sa profession et travaillait énormément. De plus, il n’était pas blasé, il avait gardé un cœur d’enfant.»

Les 400 coups à Paris
Gebran Tuéni était aussi, et surtout, un bon vivant. «Je me souviens particulièrement qu’il appréciait la bonne chère», souligne Michel Trad. La jeunesse des deux hommes foisonne de ces petites folies qui forgent les amitiés et les caractères, surtout durant leur séjour à Paris où les deux amis étaient voisins. «Gebran faisait tellement les 400 coups qu’un jour, alors que je venais lui rendre visite au domicile de ses parents, sa grand-mère, Mme Hamadé, m’a pris à part pour me demander de le convaincre de s’assagir un peu», raconte-t-il, ne pouvant s’empêcher de sourire rien qu’à l’évocation de ce souvenir.
A cette époque, Gebran avait déjà ce tempérament vif, peu conventionnel et entraînant. «Nous nous débrouillions toujours pour ne pas faire la queue au cinéma, pour téléphoner à l’œil au Liban en traficotant les cabines publiques, se souvient Michel Trad, le sourire mêlé aux larmes. Un jour, nous nous sommes rendus à un parc d’attractions à Vincennes. Il m’a entraîné à un stand de tir. Quelques moments plus tard, le propriétaire du stand ne voulait rien d’autre que se débarrasser de nous: nous avions gagné toutes ses peluches!»
Sa franchise légendaire et son courage ont accompagné Gebran Tuéni dans sa vie publique comme privée toute sa vie, et jusqu’à son assassinat. «Quand Gebran n’aimait pas quelqu’un, c’était très évident, souligne Michel Trad. La franchise est d’ailleurs une caractéristique que nous partagions.» Ce qui n’empêchait pas le PDG du An-Nahar d’avoir un abord facile et très chaleureux, et de s’intéresser à tout ce qui touche les personnes qu’il rencontrait. «Quand il me rendait visite au showroom, tous mes employés s’arrêtaient de travailler, raconte-t-il. Il les embrassait un à un, bavardait avec chacun d’eux. A sa mort, tous ont accroché sa photo.»
Une autre des qualités de Gebran était sa générosité d’âme, tant et si bien qu’il «ne savait dire non à personne», selon son ami. Celui-ci relève aussi que le député était, comme il est aisé de le deviner, très exigeant au niveau de son apparence, d’où le fait qu’il restait impeccable en toutes circonstances. «Nous avions la même manie de vouloir que tout soit parfaitement bien rangé sur nos bureaux», poursuit-il… en réarrangeant mécaniquement un bibelot sur le bureau devant lui.

Je lui ai dit: «ces gens-là ne comprennent pas»
Interrogé sur ce qu’il pense de l’action politique de son ami, Michel Trad confie avoir craint plus d’une fois, ces derniers mois, pour la vie de Gebran. «Dans nos conversations, je lui demandais souvent de modérer son discours, de les attaquer moins sévèrement parce que ces gens-là ne comprennent pas, déplore-t-il. Mais il était devenu quasiment agressif, il voulait atteindre un but, celui de l’éviction des Syriens. Il faut dire que c’est pour ce franc-parler, sans affectation aucune, et pour le fait qu’il avait les mains propres, que les gens l’aimaient autant que cela.» 
La veille de l’attentat terroriste du 12 décembre, Michel Trad rentrait d’un séjour à Dubaï, et il a eu le temps d’une dernière conversation avec lui. Pour lui, l’assassinat de Gebran, dans sa férocité, «est un acte de vengeance bien plus qu’un acte politique». «Ils n’ont pas pu supporter le serment qu’il avait lancé le 14 mars, et qui appelait à l’union entre musulmans et chrétiens», poursuit-il.
En tous cas, lui reste sous le choc depuis ce jour. «Durant une semaine, je me rendais à mon bureau, mais je restais incapable de faire quoi que ce soit, dit-il. Chaque matin, je me réveille, je regarde sa photo et je me dis: c’est dommage.» Que fera-t-il pour perpétuer sa mémoire? «Je ne l’oublierai jamais, répond-il. Comment le pourrais-je quand Ghassan Tuéni m’a dit, en me voyant l’autre jour: “Tu es comme Gebran pour moi.”»
Pour finir, il relate une histoire sonnant comme un pressentiment, qui s’est déroulée la veille de l’attentat et qui lui a été rapportée par des amis. «Dans l’avion qui les ramenait de Paris, Gebran et son épouse Siham ont rencontré des amis à moi, qui venaient de perdre leur mère, dit-il. Fidèle à ses habitudes, il s’est montré attentionné et les a consolés, leur parlant de sa philosophie personnelle sur la mort.» Et puis, Gebran Tuéni leur aurait dit: «On se verra dans deux jours, dans le cimetière de Mar Mitr.»

Suzanne Baaklini