Alecco Chiha
|
![]() |
Alecco Chiha a partagé une amitié de plus de 20 ans avec Gebran. Il brosse le portrait d’un homme que beaucoup ont connu mais que très peu ont compris et su cerner. Il parle de son ami, de l’univers intime de Gebran, évoque des souvenirs «de bons copains». Retour sur des beaux jours pour un portrait atypique.
Issu d’une grande famille de la région de Jounieh, Alecco Chiha rencontre Gebran Tuéni, pour la première fois, en 1989. Ce dernier lui demande alors de s’engager auprès du Rassemblement pour la Libération. Alecco Chiha, propriétaire de la société Team Nine (équipements de sports, distributeur de bateaux de grandes marques), raconte: «Cela n’a pas duré longtemps. Je ne suis pas politicien et Gebran a dû s’exiler en France. Notre amitié a débuté à son retour. Gebran avait perdu son frère, et moi de même. J’ai d’ailleurs prénommé mon fils Sylvio, car mon frère s’appelait Salvatore. Nous avions une blessure en commun. Personnellement, Gebran, qui est mon cadet de deux ans, a tout de suite su remplir ce vide en moi.»
Une générosité à toute épreuve
Côté cœur, ce père de famille affichait un amour sans faille à ses filles nées de son union avec Myrna el Murr: «Il avait un faible pour ses deux filles, Michelle et Nayla. Il ne le montrait pas. Il était toujours inquiet pour elles, surtout pour Michelle qui était trop jeune. Quand elles venaient avec nous, il me racontait qu’il avait peur que son divorce ne perturbe l’épanouissement de ses filles. Il voulait leur donner tout ce qu’il avait. Il manquait d’affection avec la perte de sa mère, de son frère. De là aussi découle son attachement à ses amis. Il avait besoin de quelqu’un en dehors de son métier ou du monde politique, pour se distraire. Personnellement, je n’intervenais pas dans sa vie privée.»
Un jour, Gebran téléphone à Alecco et lui demande de le rejoindre dans son chalet à Faraya: «Comme je connaissais sa future femme, Siham Asseily, il me demande: “Je vais l’épouser. Qu’en penses-tu?” Sa question m’a vraiment touché, il avait une grande confiance en moi. Je n’ai pas répondu et, deux jours plus tard, il m’appelle pour me dire qu’il avait pris sa décision. Depuis, je ne l’ai vu que souriant et heureux.»
Amoureux de la vie en toutes circonstances, il utilise aussi sa notoriété pour de nobles causes en aidant les personnes défavorisées, les employés qui l’entourent et qui sont dans le besoin: «Gebran était très généreux, mais il n’en parlait jamais. C’est quelqu’un qui vivait pleinement chaque seconde de sa vie. Il donnait sans attendre en retour, il voulait voir tout le monde bien installé autour de lui. Gebran respectait tout le monde. Il s’occupait beaucoup de ses amis. Il était heureux de leur bonheur. C’est une qualité très rare.»
Il y a deux ans, la femme et la fille d’Alecco se rendent à Chypre. Un accident a lieu et sa fille est hospitalisée en urgence. «J’ai pris l’avion tout de suite sans prévenir Gebran, ni même mes proches, raconte Alecco Chiha. Il m’appelle et au téléphone, je me défoule. Il pique alors une colère incontrôlable: il voulait m’amener un avion privé, un médecin de Londres, un autre de France, un troisième des Etats-Unis. Je lui avais pourtant dit que l’opération était terminée et que les chirurgiens avaient réussi. Il ne voulait rien entendre. Chaque demi-heure, il me rappelait pour avoir des nouvelles fraîches. C’est incroyable à quel point, il est généreux et dévoué. C’est cet engagement total qui est la clé de sa réussite dans ses amitiés. Et Dieu sait combien nombreuses sont ses préoccupations. A vous dire vrai, j’ai plus perdu un frère qu’un ami. Et, souvent, je me demande, si moi-même je ressens ce vide, que doivent éprouver ses filles, son père, son épouse Siham. Moi, je ne le voyais que deux fois par semaine et il me manque tellement.»
«La plus belle chose chez Gebran, poursuit Alecco, c’est son humilité. Les gens avaient tendance à ne s’en tenir qu’au look. Mais c’était quelqu’un de très timide; les gens ne s’en rendaient pas compte, car son apparence impeccable pouvait tromper. Ils ne percevaient pas sa bonté intérieure. Tout ce que Gebran voulait faire, il le faisait de manière impeccable, à son image. On comprend sa rage de lutter pour un Liban “propre”, exemplaire. Il était lui-même représentatif de son Liban parfait. Tout ce qu’il faisait était sans faute. C’était devenu une routine; il pensait que Monsieur tout le monde devait être comme ça.»
L’homme de la mer
Alecco se rappelle le jour où Gebran s’est acheté un bateau: «Il est tombé amoureux d’un vieux bateau. Il le voulait. Je lui ai conseillé de voir une autre embarcation car celle-ci était dans un piteux état. Rien à faire. J’ai mis un an à le restaurer, j’ai même été en Italie pour faire le design intérieur. Tous les jours, Gebran venait rester deux heures sur le chantier. C’était un grand bricoleur. De ses propres mains, il voulait aider, mettre la main à la pâte. Il tenait l’aspirateur en main, et cherchait à rendre le chantier impeccable. On rigolait avec l’équipe des travaux. Quand Gebran était en route vers le port de la Marina Dbayé, je disais à mes hommes: “Allez, préparez l’aspirateur.” Il aimait prendre l’avis de tout le monde. Ce n’est pas quelqu’un d’arrogant, de distant, contrairement à ce que beaucoup ont tendance à croire. Son allure d’homme toujours bien mis cachait un cœur d’enfant que très peu ont su voir. Gebran est quelqu’un d’extrêmement timide qui respecte les gens, quelle que soit leur condition matérielle. Son excellence ne se limite pas à l’univers du journalisme et, chez lui, la rigueur et la qualité ne sont pas antinomiques de la simplicité.»
Gebran était sensible à tout ce qui vit. «Il aimait la nature. Cela l’attristait de voir la mer aussi polluée, les forêts déboisées. C’est dommage, il aurait été un excellent ministre de l’Environnement», souligne Alecco, avec mélancolie.
«Un jour, il m’appelle pour jouer au tric-trac, raconte-t-il. Très enthousiaste, il commence la partie, sûr de l’emporter. Nous étions en présence de plusieurs amis, sur son bateau, et il perd une, deux et trois fois. Il s’éclipse alors un instant. Il revient avec une bouteille de Perrier glacé, tout droit sortie du congélateur et me verse tout sur la tête. Il avait un cœur d’enfant. Il aimait s’amuser, nous riions beaucoup ensemble. Gebran ne connaissait pas le repos, il avait un besoin constant de bouger, de s’occuper comme s’il ne voulait jamais que le vide laissé par la mort de sa mère et de son frère prenne le dessus. Nous avions pris un jour le bateau pour Limassol, pour y passer quelques jours de détente. Durant toute la traversée, Gebran n’arrêtait pas de s’activer. Il avait de l’énergie à en revendre et il fallait tout dépenser. Nous avions eu une panne des appareils d’air conditionné et le capitaine était là mais lui-même voulait mettre les choses en marche. Impossible de le convaincre d’aller se reposer.»
Sports à risques
«Gebran était très sportif, ajoute Alecco. Il aimait le sport, plus particulièrement les sports extrêmes. Pourtant, il était très prudent. Il prenait tout son temps avant de s’engager, tout était étudié. C’est une facette de Gebran qui vient contredire son côté fonceur, sa personnalité fortement engagée. Cela m’a toujours surpris en lui. Ensemble, à la mer comme à la montagne, nous pratiquions en hiver le Snow Mobile. Arrivés à une grosse bosse, nous en profitions pour faire un grand saut en l’air, mais Gebran ne voulait jamais le faire; il préférait rester sur les chemins bien tracés, bien lisses. J’ai mis deux mois à le convaincre pour qu’il se mette au ski nautique, par exemple. J’étais vraiment surpris de sa réaction. Gebran, qui défiait tous les hommes politiques, restait pourtant très prudent quant aux sports extrêmes. Je pense aussi que c’est son côté perfectionniste qui l’en empêchait. Il voulait tout réussir parfaitement, et donc il ne s’engageait pas dans des activités qu’il ne maîtrisait pas.»
Parties de chasse
Par plaisir et pour profiter de la présence de ses copains, Gebran se rendait souvent à la chasse: «Un jour, en pleine vallée de la Békaa, cherchant l’endroit idéal pour chasser, nous arrivons à un premier barrage syrien. Nous étions dans deux voitures; Gebran me suivait avec des copains. Comme je menais le convoi, je me suis arrêté au barrage et ai dit au soldat: “Le patron est avec nous.”, sans préciser qui était ce “patron”, une manière efficace pour passer, sans retard ni contrôle. Gebran, tout bouillonnant, m’appelle de sa voiture pour me dire: «Tu es fou! Où est-ce que tu nous emmènes?» En plus, à cette période, la chasse était strictement interdite. Un deuxième barrage nous arrête. Cette fois-ci, c’est l’armée libanaise. Le soldat me demande quelle est notre destination. C’était évident, nos fusils de chasse étant visibles à l’intérieur des voitures. Alors, je réponds, pince-sans-rire: “Nous allons cueillir des tomates, et les amis, dans la voiture derrière, sont là pour nous aider à porter les sacs.” Gebran ne tenait plus en place, il voulait savoir à tout prix ce que j’avais dit au soldat. Sur le chemin du retour, nous nous arrêtons dans une boucherie. Mais, apparemment, les services secrets avaient très vite été informés de la présence de Gebran dans la région. Une voiture de marque Lada s’arrête et un homme se dirige directement, sans détours, vers Gebran. Il lui dit: “Nous vous apprécions, M. Tuéni, mais diminuez un peu toutes ces pressions médiatiques. Malgré tout, bienvenue à vous dans la vallée de la Békaa.” Cette parole était de trop pour un patriote tel que Gebran. Il sort de ses gonds et rétorque: “C’est à moi de vous souhaiter la bienvenue, vous êtes ici chez nous!”Franchement, nous n’avons pas su comment rentrer au plus vite. Gebran disait tout haut ce qu’il pensait, il nommait les choses par leurs noms. Une fois à Beyrouth, il n’a pas arrêté de raconter à quel point son ami Alecco était assez inconscient pour l’embarquer n’importe où…»
La dernière fois…
«Avant mon départ pour l’Arabie saoudite, où je devais livrer un yacht, je me suis rendu au bureau de Gebran, dans l’immeuble du Nahar, Place de la Liberté. Son assistante me fait remarquer que son emploi du temps était surchargé et qu’il était en pleine réunion. Mais, lui, comme à son habitude, m’accueille les bras ouverts, interrompt la réunion et me parle, avec enthousiasme, de bateaux, de la mer…, au grand étonnement de son interlocuteur, heureux de découvrir une nouvelle facette de Gebran.» Alecco devait prendre la mer, le lendemain, avec le cousin de Gebran, Wadih, responsable de l’informatique au journal: «Six jours après, j’étais toujours en mer quand j’ai appris l’horrible nouvelle. Gebran nous appelait tous les jours. Il nous avait même prêté son portable satellite car, en mer, la connexion des réseaux de téléphones mobiles est faible. Malgré toute la pression qu’il avait au travail, la politique, la menace qu’il devait assumer depuis plus d’un an, Gebran trouvait le temps de s’occuper de ses amis et, le comble, de nous dire: “Faites attention à vous.”»
«Cette dernière année, poursuit Alecco, je ne m’attardais pas longtemps sur son portable pour des raisons de sécurité. Nous échangions juste l’essentiel. Un jour, il m’appelle de l’aéroport de Paris pour m’inviter à venir dîner chez lui, le soir même, car il rentrait. Gebran ne pouvait pas rester trop longtemps loin de ses amis, sans sa famille. Je pense que son retour au Liban est essentiellement dû à cet attachement. Il me disait: “Et après, que dire à tous les gens qui m’aiment, tous ces jeunes avec qui nous avons conquis notre liberté.” Je pense que Gebran a dédié chaque seconde de sa vie à son pays. Toute son énergie émanait de cet amour inconditionnel pour son Liban.»
Gebran était à l’image de ces grands hommes pacifistes et humanistes, qui croient en l’être humain et qui veulent prouver que l’homme peut atteindre son objectif sans violence: «Gebran est parvenu brillamment à promouvoir, à travers le journalisme et son activité politique, un Liban meilleur où la jeunesse et la paix auront les plus beaux rôles. A la manière d’un sage, il menait sa bataille contre toutes les injustices. Gebran était un homme généreux et tolérant, une personnalité que l’on ne peut qu’apprécier et admirer.»
|