Ali Hamadé
Tonton et complice

Ali Hamadé et Gebran Tuéni, respectivement oncle maternel et neveu, ont vécu aussi proches que des frères. Leurs chemins personnels et professionnels sont tracés dans le même sillon, et c’est souvent Gebran, l’éclaireur, qui défriche la voie qu’empruntera Ali.

Une double appartenance familiale
Si Gebran et Ali ont toujours été si proches, c’est en partie grâce à la faculté qu’avait Nadia Tuéni de rapprocher toute la famille. «Tout le monde se retrouvait autour d’elle et de Ghassan, raconte Ali Hamadé, et personnellement, je n’ai jamais perçu Ghassan comme un membre d’une autre famille.» Pour Gebran, l’attachement à sa famille maternelle, les Hamadé, égalait sa fierté d’être un Tuéni, et l’admiration qu’il vouait à ses racines paternelles, notamment à son grand-père: «Parce qu’il portait le même nom que lui, Gebran a toujours senti qu’il avait un rapport spécial avec son grand-père paternel, même posthume. Il sentait qu’il avait quelque chose à prouver vis-à-vis de son grand-père, avant même son père.»
Surtout, Gebran était très fier de sa double, voire triple appartenance familiale christiano-druze et libano-française, sa grand-mère maternelle étant française: «Gebran était un chrétien très croyant. Mais il avait aussi un fort attachement à ses racines druzes, et chaque fois qu’il rencontrait un druze, il l’appelait “cousin”. Il a été élevé dans un cadre familial très ouvert qui lui a enseigné la tolérance, et lui a appris dès la naissance à aimer et côtoyer sa famille maternelle, notamment parce que sa mère, Nadia, avait une forte présence. Elle n’était pas seulement une épouse, elle avait son entité, sa place, son espace. Si bien que ces deux familles ont, pendant près de 50 ans, vécu presque en symbiose.»
Fait plutôt rare, car à l’époque, les mariages intercommunautaires ne sont pas monnaie courante: «Le mariage de Ghassan et Nadia a probablement posé un problème dans nos deux familles respectives, mais davantage dans la grande famille Hamadé, car dans la tête de nos tantes, Nadia était promise à un cousin.» Mais le destin, qui a frappé comme le coup de foudre survenu entre Ghassan et Nadia, en a décidé autrement: «Mon père, ami de Ghassan, l’avait convié à dîner alors qu’il était ambassadeur en Grèce. Nadia se trouvait là, et c’est ainsi qu’ils se sont rencontrés. Ensuite, tout est allé très vite.»
Aussitôt, les liens familiaux se resserrent: «Mon frère Marwan avait 16 ans lors du mariage de Nadia, et étant très proche d’elle, il a tout de suite été “adopté” par Ghassan comme un jeune frère, presque comme un fils. Leur relation est extraordinaire, au point que Ghassan a confié plusieurs fois la direction du Nahar à Marwan, dans les années 70 et 80.» Cet attachement à Marwan déteint sur Gebran, qui a toujours été très proche de ses oncles maternels.
Une affection toute particulière que partagent également ses enfants: «Gebran encourageait toujours ses filles à visiter le Chouf, le berceau familial de sa mère. Beaucoup de tendresse le liait à sa famille maternelle. Tout cela a beaucoup influencé notre relation, et nous avons toujours été extrêmement proches.»
Gebran l’éclaireur
Pour Gebran, Ali est “khalo”, son oncle maternel, de quatre ans son cadet. Autant dire un jeune frère, qui le suit comme le wagon suit la locomotive: «Gebran était comme mon frère aîné. Il était moins protégé que Makram, de huit ans son cadet. Alors, j’étais toujours collé à son groupe. C’était pour moi un moyen de sortir, de ne pas dormir à la maison, de passer des week-ends chez Nadia et Ghassan, au bord de la piscine. Régulièrement, ils voyageaient et nous laissaient seuls dans cette grande demeure. C’était la maison de jeux pour moi. Nous la transformions en un champ de bataille avec le personnel, à coup de jets d’eau et de pommes de pins! Il m’arrivait de passer plus d’un mois chez Gebran, dont je partageais la chambre. Nous avons également appris à conduire ensemble; il devait avoir 13 ou 14 ans. C’était toujours lui qui m’entraînait.» Ce ne sont là que les prémices d’une relation fraternelle que les circonstances de la vie et du pays renforceront au fil des ans. «En perdant Gebran, je perds le compagnon, le complice, le frère, avoue Ali. Dans le quotidien, Gebran était mon frère. Marwan est davantage pour moi un second père. Gebran est mon copain; je connais ses secrets, et lui les miens. Nous avons fait notre chemin ensemble, dans le travail comme dans la vie. Je perds en lui un protecteur. Il a longtemps été là pour moi, et avait le don de me soutenir à sa manière, tonique et encourageante.»
Le frère lointain
Gebran a sans doute été bien plus proche de son oncle Ali que de son propre frère Makram, dont la perte l’a énormément affecté. Dans «Le Livre de Makram», publié après le décès de son frère, il avoue avoir très peu connu ce dernier. Huit ans les séparaient, et ils ont grandi et vécu très différemment: «Makram était un garçon d’une intelligence supérieure, extrêmement brillant qui, après une scolarité en Suisse et à New York, et des études à Harvard, gravitait au sein de la jet-set internationale. Gebran fréquentait un monde essentiellement libanais, il était beaucoup plus “chaabi”, plus populaire. Il n’a pas été enfermé dans un environnement d’élite. Il adorait côtoyer les travailleurs. Adolescent, il aimait passer du temps à la cuisine avec le personnel, et faisait de longues parties de trictrac avec le cuisinier. C’était quelqu’un d’accessible et de non conventionnel.»

Une vocation précoce
Adolescent, Gebran est déjà une force de la nature. Hyperactif et débordant de curiosité, c’est un boute-en train plein d’initiatives. «Il était pluridisciplinaire, faisant une multitude de choses à la fois, raconte Ali. Il avait même formé son propre groupe de scouts en réunissant quelques amis, et nous campions dans son jardin. Il m’emmenait faire des parties de chasse, quand j’avais à peine 10 ans. Il adorait s’entourer d’animaux, surtout de chiens. Il faisait de l’équitation et s’était acheté une jument pour 200 livres libanaises.» Passionné de technique et de mécanique, c’est un touche à tout qui adore bricoler: «Il avait un énorme train qu’il ne cessait de monter et de démonter. Vous ne pouviez avoir un appareil en panne sans qu’il insiste pour vous le réparer. Plus tard, il adorait visiter les imprimeries et voir comment on produisait le journal. Si une machine tombait en panne, il restait auprès des techniciens.»
Son flair de journaliste est précoce: «Gebran avait toujours un appareil photo sur lui. A 13 ans, il développait lui-même ses pellicules dans sa chambre noire. Plusieurs fois, il a pris des photos d’accidents qu’il allait remettre au journal, et qui étaient publiées le lendemain.» Le monde de la presse le fascine, et sa “vocation innée” se dessine sur fond d’un environnement propice: «Ses parents n’ont jamais tenté d’imposer quoi que ce soit à Gebran, mais la maison de Ghassan Tueni était le temple de la politique arabe et de la presse libanaise. Des hommes d’Etat arabes y déferlaient régulièrement. Adolescent, Gebran aimait beaucoup visiter le Nahar, et il m’entraînait avec lui. Nous devions parfois attendre une heure avant de voir Ghassan Tuéni. Nous n’avions rien à faire là, mais nous assistions, fascinés, au défilé des “têtes photographiables”: les grands noms de la politique, du journalisme, des arts et des lettres qui faisaient la une des journaux.»
Cette fascination s’accompagne, pour Gebran, d’une immense admiration mêlée de crainte pour son père: «Ghassan était un homme très occupé, qui démarrait sa journée à 9 heures et la terminait à 3 heures du matin. Nadia disait que Ghassan avait deux épouses: le Nahar et elle. Gebran a hérité cela de son père. Avec tout l’amour qu’il portait à Siham, il vivait aussi pour le Nahar. Lorsqu’il a dû s’exiler ces derniers mois à Paris, il a fait installer des caméras vidéo afin de se sentir proche de son journal.»

L’éveil à la conscience politique
Durant les années 70, Gebran n’a pas encore de réel engagement politique, mais des sympathies affichées: «C’était un fervent supporter de la cause palestinienne, et sur les murs de sa chambre, il avait accroché des posters de fedayins. Jusqu’en 76, il était plutôt fédérateur. Il était attaché à l’armée libanaise, et la première action où il s’est démarqué, en 1975, était la manifestation de soutien à l’armée, après l’assassinat de Maarouf Saad. C’est là qu’il a commencé son virage en douceur, qui l’a mené vers Bachir Gemayel. Entre-temps, début 76, il avait été blessé à la jambe par un franc-tireur, devant le journal.» C’est à Paris, où il s’exile avec sa famille dans les premières années de la guerre, qu’il se lance peu à peu dans le journalisme, faisant son apprentissage “sur le tas”.

Les “folles” années parisiennes
Ali a partagé les “folles” années parisiennes de Gebran, et c’est sans doute à cette époque qu’ils ont été les plus proches: «En 76, il y avait déjà les prémices d’une intervention syrienne et d’une probable fermeture du Nahar. Nous sommes tous partis avec Ghassan et Nadia: Gebran, Makram, les enfants de Marwan et moi-même. Les premiers mois, nous étions à l’Hôtel Prince de Galles. Gebran et moi partagions la même chambre, qui s’est vite transformée en dortoir, car tout le monde fuyait le Liban. Pendant l’été 76, nous y dormions parfois à 8 ou 9: il y avait les copains, les amis des amis, et même des employés du Nahar. C’étaient les débuts des Libanais en France. A la fin de l’été, Gebran a commencé ses études de droit, et on m’a inscrit au lycée. J’habitais avec lui dans son premier appartement parisien, un petit studio à la Villa Saïd. Puis, deux cousins sont venus nous rejoindre, et la maison s’est également transformée en dortoir, avec les nombreux copains de passage. C’étaient les soirées, les sorties, les disputes autour du jeu de Risk. Nous faisions un tel tapage que le gérant se plaignait sans cesse, et montait régulièrement demander à voir M. Tuéni. Tout le monde en chœur levait la main! Le pauvre homme n’a jamais su qui était le vrai M. Tuéni! Et puis, nous avions tous cette soif d’appeler le Liban. Gebran à l’époque était amoureux d’une jeune Libanaise, son premier grand amour. Et tous les copains venaient téléphoner à leurs amis et parents, car un cousin nous avait expliqué un “truc” pour détourner la facturation. Résultat: Nadia s’est retrouvée avec une facture de téléphone monumentale, et elle a fini par “sévir”. Le seul moyen de remettre les choses en ordre était de nous séparer. Chacun de nous avait son propre appartement, à la Résidence Saint-Didier. Tous les Tuéni s’étaient installés là, si bien que certains avaient surnommé la Résidence “L’enclos des Tuéni”! C’est aussi l’époque où Gebran s’éprend de Myrna el Murr, qu’il épouse en 79, à l’âge de 22 ans: «Myrna et lui allaient à la même faculté de droit. Nadia lui avait offert sa première voiture, la Volkswagen Sirocco rouge, et il passait prendre Myrna tous les matins.»

Le tremplin du Nahar arabe et international
Quelque temps auparavant, en 1977, Ghassan Tuéni avait fondé, avec Marwan Hamadé et quelques collaborateurs, l’hebdomadaire An Nahar al Arabi wal Douali (Le Nahar arabe et international), publié à Paris: «Il sentait venir la pression syrienne, et il voulait avoir une autre tribune, pour que le Nahar continue de paraître, même sous une autre forme. C’est là que Gebran a fait ses débuts, au service des abonnements. J’étais le jeune qui suivait toujours l’aîné, et c’est dans ce service que j’ai aussi commencé.»
Après son mariage avec Myrna, son père le nomme alors directeur administratif du Nahar arabe et international: «La revue prenait de l’envergure, elle devenait un projet à part entière. Gebran s’est lancé petit à petit, il commençait à écrire un petit éditorial. Son penchant pour les Forces libanaises de Bachir Gemayel transparaissait dans ses écrits. Curieusement, et c’est là la chose la plus importante dans notre melting-pot familial, les Hamadé étaient politiquement de l’autre bord, celui des forces islamo-progressistes pro-palestiniennes. Mais ces contradictions dans nos engagements politiques n’ont jamais affecté notre relation familiale, même dans les plus durs moments de la guerre, quand d’autres familles politiques s’entredéchiraient.»

Un ardent partisan du général Aoun
Gebran rentre au Liban en 1981, peu avant l’invasion israélienne. Durant les années 80, son engagement politique évolue et s’intensifie: «En 1989, il a été pris dans l’aura de Michel Aoun, s’est vraiment battu à ses côtés et a risqué sa vie pour lui.» Plus royaliste que le roi, il parvient à embarrasser le général en participant au siège de l’ambassade des Etats-Unis, à la suite du consensus américano-syrien, et cela sans même en informer Michel Aoun. Fin 1990, après que les assassins de Dany Chamoun ont pénétré dans sa maison, Gebran se sent menacé et est à nouveau contraint de s’exiler en France, où il réaffirme son soutien au général, en organisant notamment un grand récital à l’Unesco: «Gebran était tellement enthousiaste qu’il avait entraîné même ceux qui n’étaient pas de son bord à écrire et chanter une chanson pour Michel Aoun.»

Un projet en gestation
Ce nouvel exil parisien renforce la complicité entre Gebran et Ali: «Nous étions tout le temps ensemble. Gebran était alors en instance de divorce et je me suis installé chez lui. Nous menions une vie de célibataires.» Gebran profite de cette période pour décrocher un diplôme en management à l’Insead, et consacre une partie de son temps à diffuser le Nahar à un lectorat d’abonnés à Paris: «Il avait eu l’idée de reproduire le Nahar en format A4. Nous nous levions à 4 heures du matin pour faire un travail ingrat: réduire, découper et mettre en page le journal que nous recevions par fax.» Surtout, Gebran profite de son éloignement pour songer à la reprise du flambeau: «Ce n’était pas facile pour lui d’accéder à la direction du Nahar. Il lui fallait trouver son propre chemin. Un jour, nous avons été conviés à une table ronde de la World Association of Newspapers (Association mondiale des journaux), où il était question des suppléments de jeunesse, et comment fidéliser un lectorat dès son jeune âge. En sortant, Gebran était déjà décidé: “Voilà ce que nous allons faire, ce sera notre porte d’entrée au Nahar”, m’a-t-il suggéré.»

L’affirmation de soi
Dès la mi-93, après son retour au Liban, Gebran s’impose en enfonçant des portes fermées. Il commence par se lancer dans son projet de supplément de jeunesse, malgré le scepticisme et le peu d’encouragements auquel il se heurte au sein de la direction du Nahar: «Nous avons lancé seuls le Nahar al Chabab (Le Nahar des Jeunes), avec plusieurs jeunes, et des universitaires. Gebran pouvait se permettre d’y prendre des positions plus dures et plus radicales que celles du journal. En imposant ce supplément, c’était sa façon de dire: “J’existe”. Nous étions de plusieurs batailles, et l’une d’entre elles était la modernisation et l’informatisation du journal.» Gebran, toujours à l’avant-garde, se lance, au milieu des années 90, dans l’informatisation à outrance du Nahar: «Il est important de dire que Gebran n’a pas tout eu sur un plateau d’argent. Il a trimé, il a dû donner plein de preuves de ses capacités. Il a mis 25 ans pour devenir éditorialiste de son propre journal, et n’a été nommé PDG du An-Nahar qu’à la fin 99. Là est la différence entre le journalisme et d’autres métiers. Même si on est le fils de Ghassan Tuéni, on ne peut pas être parachuté dans le journalisme.»

Les vastes horizons du Nahar
Toujours soucieux de promouvoir son journal, Gebran est un homme de marketing habile et inspiré, qui multiplie les opérations de sponsoring et les événements destinés à la jeunesse et au grand public. Dans cette aventure, il peut compter sur un fidèle allié: «Nous avions trouvé un grand supporter en la personne d’Antoine Choueiri. Il a toujours cru en Gebran.» Cette “intelligence” du marketing est précoce: «Déjà, au milieu des années 70, alors qu’il était adolescent, Gebran avait réuni ses amis et sa famille et avait lancé une campagne de nettoyage des rues de Beyrouth. Il avait fait acheter au journal balais et pelles, et avait fait imprimer des badges et des casquettes au logo d’An-Nahar. En se diversifiant, il parvient à toucher un plus vaste public. La revue Noun a été lancée en 1997, après qu’un ami a convaincu Gebran qu’il existait un extraordinaire marché du luxe et de la femme, véritable réservoir de publicités.»
Surtout, Gebran s’évertue à tailler pour son journal une place de choix sur la scène internationale: «Il pensait que ce qui distingue le Nahar des autres journaux libanais, c’est son positionnement international. Le bureau de Gebran était d’ailleurs le passage obligé de tout journaliste étranger en visite à Beyrouth.» Son implication au sein de l’Association mondiale des journaux, dont il est le conseiller spécial du directeur général, ainsi que dans les projets de la Communauté européenne, tels que Med Media, et surtout sa participation au Forum économique mondial de Davos, permettent à Gebran de décrocher une reconnaissance internationale: «Davos était une plateforme très importante pour lui, et il était fier d’arborer son badge An-Nahar dans ce temple où l’on côtoyait la crème de la crème du Gotha international. Gebran et moi avons été plusieurs fois invités à participer au Panel, et il avait décidé de braver l’interdiction du gouvernement libanais qui boycotte depuis plusieurs années le Forum économique mondial, dans le sillage d’une décision syrienne.» Gebran prend également l’initiative d’organiser, pour la première fois au Moyen-Orient, trois conférences de l’Association mondiale des journaux, deux à Beyrouth et une à Abu Dhabi, et cela en assurant lui-même le financement.
Dans le même temps, il remet le journal à l’heure en relançant les relations avec les dirigeants arabes, anciens contacts de son père perdus de vue pendant la guerre.

Une personnalité méconnue
Chez Gebran, Ali admirait cette incroyable faculté à supporter la pression: «L’administration d’un journal impose une pression infernale, et je me rendais compte que malgré la nervosité qu’on lui a toujours connue, Gebran était bien plus patient que moi sur certains aspects.» Beaucoup de gens ignoraient sa vraie personnalité: «Gebran était quelqu’un de très timide. Et s’il était très cassant dans ses positions politiques, il était extrêmement tolérant avec les autres, une tolérance qui tire sûrement ses origines de sa double appartenance.»
La rencontre de sa femme Siham a sans doute beaucoup contribué au changement qui s’est opéré en lui: «Il s’est assagi, s’est ouvert sur d’autres fréquentations. En elle, il a trouvé une amie, une complice, la joie de vivre. Ils ont peu vécu ensemble, mais ils ont vécu intensément. Il l’a aimée passionnément.»
Gebran, qui a été père très jeune, a toujours été très proche de ses filles: «Nayla et Michelle étaient la fierté de Gebran. Il n'a pas eu le temps de leur offrir tout l'amour qu'il leur vouait. Il était très fier d'elles et clamait tout haut sa satisfaction, mais rarement en leur présence. Quand elles n'étaient pas là, il parlait toujours d'elles avec orgueil.»

Un rendez-vous avec la mort
«Même Siham ne sait pas pourquoi il a voulu rentrer à Beyrouth, ce 11 décembre 2005, dit Ali Hamadé. C’est vrai que l’idée de la mort ne lui a jamais fait peur, mais il avait pris la décision d’aller à Paris car la menace était sérieuse. Loin de sa femme et de ses filles, son exil lui pesait. Gebran était quelqu’un de fier, et il lui était difficile d’admettre que lui, le député, se mette à l’abri quand les Libanais vivaient sous risque. Mais je n’arrive pas à comprendre pourquoi, à son retour, il a baissé sa vigilance. Ce qui l’a rassuré, ce n’est semble-t-il pas une assurance politique, mais une conviction intérieure. Je pense qu’il avait rendez-vous avec la mort.»

Nagham Awada