Andrée Flouty
«Nicolas était l’ombre de Gebran»

Il y a 31 ans, Nicolas Flouty rencontrait Gebran Tuéni. Depuis, ils ne se sont plus quittés. Une véritable histoire d’amitié et de dévouement, tout à la fois triste et belle. Nicolas le disait: «J’appartiens à deux familles, la mienne et celle de estéz Gebran.» Voilà pourquoi, en dépit de l’insoutenable douleur, Andrée, l’épouse de Nicolas, et Elie et Dimitri, ses enfants, comprennent qu’il est des liens qui mènent à l’ultime sacrifice.

Difficile pour la famille Flouty de trouver les mots. Le silence est lourd dans cette maison assombrie par l’absence. Peu à peu, les idées se rassemblent, les souvenirs se structurent. Andrée revient sur les pas de la tragédie: «La veille, le dimanche, estéz (titre équivalent à “maître”) Gebran a appelé Nicolas de Paris, l’avertissant de son retour, en soirée. Pour la première fois en 25 ans de dévouement, Nicolas semble hésiter.» Après la sieste, Andrée le réveille comme d’habitude en fin d’après-midi, lui rappelant son rendez-vous à l’aéroport. «Oui, oui, j’y vais. Je vais juste prendre un café», répond Nicolas en lambinant. «Il avait l’habitude d’accourir quand estéz Gebran avait besoin de lui, raconte son épouse. Ce jour-là, il semblait vouloir retarder son départ, comme s’il avait un pressentiment. Jamais auparavant, et en dépit des menaces qui planaient, il n’avait hésité à le rejoindre. Je le sentais tourmenté quelquefois, mais quand je l’interrogeais, il me rappelait, confiant, qu’ils avaient mis leur destin entre les mains de Dieu.»

L’insoutenable certitude
Lundi pourtant, Nicolas accompagne ses enfants à l’école et se rend comme d’habitude à Beit Mery, au domicile du jeune député. Deux heures après son départ, Andrée entend une sourde déflagration. Habituée à la précision de l’horaire matinal de leur départ, Andrée comprend que l’explosion qui s’est produite à Mkallès ne peut qu’avoir visé la Range. Devant la télé, la voisine tente de rassurer la jeune femme: «Ils n’ont pas dit que c’était la voiture de Gebran Tuéni.» Andrée réplique: «Moi, je sais que ce sont eux.»
A Beyrouth, la famille d’Andrée commence à se douter de la catastrophe. Fadi Smat, son frère, est en contact avec un oncle qui se rend très vite au domicile de Gebran Tuéni pour demander s’ils étaient en route vers Beyrouth et savoir qui accompagnait le jeune député ce jour-là. Car, ironie du sort, Gebran Tuéni avait deux “Hajj” dans son entourage, Hajj Nicolas Flouty et Hajj Nicolas Daaboul, qui, ce matin-là, avait été chargé de conduire le chien malade chez le vétérinaire: «Il nous a raconté plus tard qu’il avait tenté de remplacer Nicolas au volant de la Range auprès de monsieur Gebran. Nicolas avait refusé: “Tu sais bien qu’il ne laisse personne d’autre que moi toucher à sa voiture”, avait-il plaisanté.» Fadi Smat accourt près de sa sœur: «J’ai éteint la télé du salon, pour qu’Andrée ne voie pas les images. Je voulais trouver le meilleur moyen de la préparer à la nouvelle. Mais elle avait déjà compris. Je l’ai retrouvée en larmes devant la petite télé de la chambre.»
A l’école, Elie, 16 ans, apprend la nouvelle de ses camarades. Il croit d’abord à une mauvaise plaisanterie, avant de recevoir la confirmation de sa tante, par téléphone. «Depuis ce terrible événement, confie Andrée, les enfants semblent avoir grandi. De toute façon, je les ai toujours responsabilisés. Ils sont habitués à compter sur eux-mêmes. “Tes lois sont militaires”, plaisantait mon mari, mi-figue, mi-raisin, tout en sachant que l’adolescence est un âge délicat où il est important de les contenir et de les protéger.»
Depuis qu’Elie et Dimitri n’ont plus que leur mère, ils l’entourent beaucoup, comme pour la protéger. Eux, avaient semblé tenir le coup au début: «Je les entendais chuchoter quelquefois, mais ils ne pleuraient pas. Jusqu’au soir du Nouvel an, où ils ont craqué, tous les deux, sanglotant de tout leur corps. Je ne savais plus où donner de la tête, qui consoler, ni comment contenir mes propres larmes.»
L’absence a un goût amer, surtout à l’heure du retour à la maison devenue trop grande, où chaque détail rappelle la cruelle disparition. «Après les condoléances où nous étions entourés par la famille et les amis, je me suis subitement retrouvée seule, avoue Andrée. Je ne dors plus dans notre chambre. J’ouvre quelquefois son armoire, pour retrouver un peu de lui. Il n’y a pas de mots pour décrire ma douleur, et je ne la souhaiterais pas à mon pire ennemi.»
Andrée ne connaît ni la haine ni la rancune: «Ce serait un péché de souhaiter le mal, ou d’en vouloir à Dieu.» Profondément croyante, à l’instar de Gebran Tuéni et de ses compagnons, elle évoque le destin, la volonté de Dieu, qui choisit de prendre ceux qu’il aime, et de mettre à l’épreuve ceux qui le craignent. C’est bien connu que ce sont les meilleurs qui quittent les premiers: «Nous devons remercier Dieu de ce qu’il nous donne et pour ceux qu’il nous prend. Lui seul sait ce qui est bon pour nous.» Quant aux assassins, «que Dieu leur pardonne d’être insensibles à la douleur de tant d’enfants devenus orphelins. N’ont-ils ni père, ni mère, ni enfants?»

Un homme attentionné et affectueux
Andrée, depuis plusieurs mois, était inquiète. Elle appelait Nicolas plusieurs fois au cours des longues journées qu’il passait loin de la maison: «Il me suffisait d’entendre sa voix pour être rassurée. Je le suppliais d’être prudent.» Nicolas n’évoquait pas son inquiétude à sa femme: «Il savait que j’avais déjà assez de soucis au quotidien. Comme il s’absentait beaucoup, nous tenions à le ménager et à le rassurer aussi.» Chez les Flouty, l’ambiance était toujours détendue, gaie. Même dans son habit triste, l’humour et la vivacité de la jeune femme transparaissent, timides, encore difficiles à dérider: «Nous riions de tout. Nicolas était un homme facile à vivre, d’une tendresse et d’une attention exceptionnelles.» Malgré les exigences de son travail, il trouvait le moyen de passer de précieux moments de complicité avec ses enfants. Il suivait les moindres pas de sa famille, attentif à ses besoins et à ses tourments: «Curieusement cette année, nous avions effectué tous les achats de Noël à l’avance. Nicolas avait dit: “Je n’aurais plus le temps de m’occuper de tout cela après.”» Il faisait allusion à ses occupations professionnelles. Mais pour la famille Flouty, cela ressemble à une prémonition.
«Je ne sais pas comment vivre sans lui, nous dit Andrée, un sanglot dans la voix. Nicolas me répétait souvent: “Tu es à la fois l’homme et la femme dans cette maison.” Mais rien que d’entendre sa voix au téléphone me comblait. Le cliquetis de la clé dans la porte à des heures impossibles et son visage sur le seuil me manquent terriblement. La maison s’éclairait de sa présence affectueuse.» Le ton est amer quand elle parle de son absence, tandis qu’en alternance, ses yeux, d’un bleu profond, s’illuminent à l’évocation des souvenirs heureux de leur rencontre. «Nicolas travaillait dans son salon de coiffure d’Achrafieh, et m’apercevait dans le quartier. J’étais l’objet d’un pari. C’était à qui de lui ou de ses copains réussissait à me conquérir. Nicolas a gagné le pari. Nous nous sommes mariés très vite. Je pensais avoir épousé un voyou, d’autant que mes parents n’étaient pas d’accord. La suite me prouva que je m’étais trompée sur toute la ligne. Nicolas s’est avéré être l’homme le plus doux, le plus sensible qui soit. Les dimanches, comme il sortait peu, préférant se reposer à la maison, il conviait la grande famille autour de lui. Dehors, les jours d’été, la terrasse grouille de monde», relate Andrée.
Nicolas avait le cœur sur la main. Profondément bon et généreux, il accourait quand on avait besoin de lui. Il aimait rendre service, gratuitement, sans retour, même aux inconnus. «Il était populaire. Je l’appelais le moukhtar (le maire), se rappelle Fadi Smat. André Mrad a vraiment occupé le poste de moukhtar, et Nicolas l’était dans l’âme.» Ils avaient un grand cœur en commun.

Un membre de la famille à part entière
Pour lui, l’amour n’a pas de prix. C’est ce principe qui a régi sa relation avec Gebran Tuéni, qu’il adorait. Il était tout simplement «son ombre». «Nicolas, raconte Andrée, était dévoué corps et âme à monsieur Gebran, qui le considérait comme son bras droit. Il s’occupait de sa famille, de ses affaires, de ses formalités. Il était son frère, son ami, son confident, parfois même la nounou de ses enfants. Il vivait avec eux comme il vivait avec nous, partageant leur joie, leurs soucis, leur quotidien, s’occupant même parfois de leurs repas. Il disait lui-même qu’il appartenait à deux familles.» Si bien qu’il n’arrivait jamais à regarder son emploi comme un travail ordinaire et ne connaissait pas les congés. «Une grande tendresse nous unit à la famille Tuéni, qui nous a toujours entourés et soutenus. Le lien avec eux se poursuit, même après la disparition de Gebran et Nicolas, et nous sommes constamment en contact avec madame Siham et les enfants de monsieur Gebran.»
On l’aura compris, la relation entre Nicolas et le jeune député n’est nullement liée aux grades ou aux honneurs: Nicolas vouait tout simplement une adoration sans bornes pour la personne de Gebran Tuéni, et il l’aurait secondé quel qu’ait été sa route. Il était à ses côtés pendant la guerre, laissant femme et enfants pour le suivre, même sous les bombes. «D’ailleurs, se souvient-elle, le dimanche qui a suivi notre mariage, Nicolas est parti travailler auprès de monsieur Gebran.» La relation entre les deux hommes, Andrée l’a toujours su, dépassait la profession. Elle avait également appris que Gebran Tuéni, informé du mariage secret (khatifé) de Nicolas, avait gentiment réprimandé le jeune homme: «J’aurais demandé sa main moi-même à ses parents pour toi», avait-il proposé.
Du bonheur de Nicolas, Gebran Tuéni se fait le parrain. Andrée n’oubliera jamais qu’il avait également tenu à assister à leur mariage, célébré, le 25 janvier 1987, alors qu’il venait tout juste de perdre son frère Makram, dans un accident de voiture. «Il était bien normal, en retour, poursuit Andrée, que Nicolas soit près de Gebran Tuéni, quand il s’est marié le 20 juillet avec madame Siham. Même si c’était la Saint-Elie et qu’il a dû renoncer à célébrer cette journée traditionnellement consacrée à notre fils Elie. Et il était heureux comme lors de son propre mariage.»
Sur la table, bien en évidence et au milieu des bougies, les photos de Nicolas près des images saintes de la Vierge et de saint Elie, égrènent, telles une prière, le douloureux récit d’Andrée et de sa famille. Assurément, Nicolas est encore présent parmi les siens. Les personnes s’en vont, mais les valeurs qu’elles transmettent demeurent, plus fortes que jamais. A Elie et Dimitri, Nicolas a laissé un précieux héritage: «Poursuivez vos études. Votre instruction sera votre arme dans la vie. Ne comptez que sur vous-mêmes.» Et ils y comptent bien. Elie suivra une formation en science informatique et Dimitri sera journaliste, un métier qui depuis toujours le fascine; un legs de sa deuxième famille.
«Il nous faut regarder de l’avant.» C’était aussi un principe cher à Nicolas. En attendant, Andrée, qui s’est mariée le jour anniversaire de la naissance de Nicolas, le 25 janvier, nous confie qu’elle a bien l’intention de fêter cette année comme d’habitude. «Je descends célébrer près de lui, là où il dort», nous dit-elle. Parce que l’amour ne meurt jamais.

Isabelle Ghanem