Gebran était une garantie pour l’avenir
par Antoine Tufenkji
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Nous sommes nés pratiquement le même jour mais bien entendu à des années d’intervalles. C’est pourquoi nous avions un même tempérament et que nous nous comprenions à demi-mot.
Notre amitié remonte à plus de trente ans. Je n’arrive pas à croire que Gebran est parti pour toujours et que je ne le reverrai plus.
Mais pourquoi donc ne m’a-t-il pas écouté, ce fameux samedi précédant son départ pour Beyrouth? Je l’ai imploré d’annuler son voyage et je lui ai suggéré de rester quelques semaines encore à Paris, en attendant de voir comment la situation allait évoluer au Liban. Il se savait en danger et sérieusement menacé. Mais il m’a répondu sans aucune hésitation: «Je ne peux pas demander au peuple libanais de résister sur le terrain et de livrer la bataille de l’Indépendance tout en me cloîtrant à Paris. Je ne veux pas m’exiler, même provisoirement, à l’instar de certains hommes politiques libanais, qui, durant la guerre, avaient choisi de quitter volontairement pour l’étranger.»
Il y eut à ce moment quelques minutes de silence. Puis, je suis revenu à la charge en lui disant: «Gebran, tu as, dans ces circonstances, deux raisons majeures de rester à Paris. Lequel serait plus raisonnable: que tu restes vivant et que tu puisses mener et poursuivre ton combat pour un Liban libre, indépendant et souverain, ou bien rentrer à Beyrouth et t’exposer à tous les dangers? Mort, tu ne servirais pas ton pays. Ensuite - et c’est la deuxième raison - oublies-tu que tu viens d’être papa de merveilleuses jumelles de quatre mois et que tu n’as pas le droit de priver Nayla, Michèle, Nadia et Gabriella d’un père qui, je sais, les aime par-dessus tout et dont elles ont besoin?»
Je voulais l’attendrir, mais, pour seule réponse, il a lâché: «On verra, la nuit porte conseil.» Pour moi, connaissant bien Gebran, cela voulait dire: «Ma décision est prise, je rentre.» Et c’est ce qu’il a fait le lendemain dimanche 11 décembre.
Quelques heures après son arrivée à Beyrouth, il était lâchement assassiné.
Si je n’ai évoqué que cette dernière conversation avec Gebran, c’était pour tenter d’expliquer l’homme, l’ami, le père, le journaliste, le politicien qu’il était.
Je ne peux ici ne pas avoir une pensée pour Raymond Eddé dont je fus, quarante ans durant, l’ami proche et que les Libanais, unanimes, considéraient comme l’un des plus grands hommes d’Etat, qualifiant celui-ci de «Conscience du Liban». Et je peux dire aujourd’hui, en toute sincérité et sérénité, que Gebran Tuéni était devenu la Conscience du Liban de demain, le champion des libertés et le farouche défenseur de la souveraineté et de l’indépendance du pays du Cèdre.
Gebran était une garantie pour l’avenir. Les jeunes ont eu raison de croire en lui. Il faut qu’ils restent unis dans son souvenir et qu’ils poursuivent la lutte sur le chemin qu’il leur a tracé.

* Ami de Gebran Tuéni