Antoine Choueiri
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En plein ciel, un avion pique du nez à une allure vertigineuse. Deux hommes implorent l’intercession de la Vierge Marie d’une seule voix. A des milliers de mètres d’altitude, une belle amitié décolle sans jamais connaître de zones de turbulences. Vingt ans d’âge les séparent et, pourtant, ces deux visionnaires vont tisser ensemble, tout au long de deux décennies, les projets les plus hardis.
Antoine Choueiri est dévasté. Lui, qui a suivi la trajectoire exceptionnelle de ce jeune homme foisonnant d’idées, débordant de projets et qui était en quelque sorte son fils spirituel, refuse de croire que Gebran n’est plus. Tout au long de la rencontre, il ne prononcera pas le mot “mort”; pour lui, Gebran est parti. Dans la carrière de ces deux hommes speedés, qui vivent une perpétuelle course contre la montre, chacun avait pris la peine de débusquer l’homme qui se cachait derrière le personnage public et avait donné à leur relation une dimension humaine. En cascade, les souvenirs fusent. Réminiscences de moments privilégiés.
La genèse d’une amitié
«J’ai rencontré Gebran au début des années 80, il y a 25 ans à peu près. Un congrès réunissant des publicitaires devait se tenir à Dubaï, qui n’était pas à l’époque la mégapole plaque tournante qu’elle est devenue. Nous étions à bord du même avion, mais nous ne nous connaissions pas. En cours de vol, un incident qui aurait pu être fatal a eu lieu et l’avion a chuté de 1500 à 2000 mètres. Le pilote est ensuite sorti du poste de pilotage pour nous féliciter de nous en être sortis et nous révéler par la même occasion que cet incident était rarissime, d’où notre chance d’être restés en vie. Le siège de Gebran se trouvait à côté du mien. Au moment de l’accident, nous avons tous les deux crié: “Vierge Marie!”. Ce cri du cœur nous a en quelque sorte unis. Je me suis senti proche de ce jeune homme et nous avons engagé une conversation autour de la situation au Liban. Nous étions en pleine guerre, des élections devaient avoir lieu; nous avons abordé ce thème en évoquant Bachir Gemayel et la situation du pays. Nous avons passé deux ou trois jours à Dubaï et, depuis, une relation d’amitié est née entre nous. J’ai senti à quel point ce jeune homme, qui portait l’héritage de Ghassan et Gebran Tuéni d’une part, et de son beau-père, à l’époque Michel el Murr, ainsi que de son oncle Marwan Hamadé, pouvait être simple, courageux et ambitieux à la fois. Il jouissait également d’une clairvoyance étonnante pour son âge.»
C’est ainsi que naît une alliance sacrée, basée sur l’amitié, l’affection et la complicité. Une alliance qui n’a jamais failli, malgré toutes les circonstances difficiles qu’a traversées le pays, autant politiquement qu’économiquement. Malgré la différence d’âge, un magnétisme réciproque les unit, doublé d’un respect mutuel et d’une connivence entre les caractères entreprenants de ces deux hommes qui se comprennent à demi-mot.
Naissance du Nahar arabe et international
Quelques années plus tard, les deux hommes se retrouvent autour de la gestation d’un nouveau-projet: le Nahar arabe et international, que Gebran propose à Antoine Choueiri au cours d’un déjeuner. La confiance entre les deux hommes règne et l’accord est scellé entre la poire et le fromage, à une époque où les hommes d’affaires ne concluent leurs contrats que devancés par une armada d’avocats: «Nous avons écrit sur le menu du restaurant dans lequel nous nous trouvions les clauses du contrat qui stipulait que nous prenions en charge la régie du Nahar arabe et international, cette aventure que Gebran a transformée en épopée, et qui a changé la conception du journalisme. A l’époque, Gebran n’avait pas encore pris en main An-Nahar, il était à ses débuts. Notre relation strictement professionnelle a donc démarré à ce moment-là.»
“Tombé” dans le journalisme dès l’enfance, Gebran Tuéni signe là son rite de passage vers une profession à haut risque où l’ont précédé deux géants: son grand-père, dont il porte le nom, et son père, Ghassan. Pour Antoine Choueiri, il était difficile de résister à l’enthousiasme de Gebran. Farouchement fidèle, il parraine toutes les aventures journalistiques de ce jeune homme audacieux et impétueux et lui donne son soutien inconditionnel, même dans les moments les plus durs.
«Gebran était un être exceptionnel, dit-il en poussant un profond soupir. Très peu de gens ont connu sa vraie valeur. Aujourd’hui, après son départ, nous allons ressentir le poids du vide laissé par son absence. Cette absence se fera de plus en plus pesante de jour en jour, par rapport à ce que ce jeune homme représentait dans cette société dont il était le porte-parole. Gebran était à la fois bel homme, charismatique, excellent orateur; personne ne pouvait lui tenir front; il avait cette facilité d’exposer ses idées clairement et avec beaucoup de courage. La forte aura dont il jouissait faisait que les joutes oratoires auxquelles il participait envoûtaient le public. On ne pouvait pas ne pas suivre Gebran quand il parlait. Ajoutez à cela son intégrité morale et sa probité. Personne ne peut entacher son parcours de journaliste ou d’homme politique. De ses débuts à son départ, le parcours de Gebran est irréprochable.»
Une foi inébranlable
Dans un domaine où la croissance et la progression vont de pair avec l’investissement et l’adaptation aux nouvelles technologies, Gebran Tuéni ne lésinait pas sur les moyens pour faire du An-Nahar le quotidien phare du Moyen-Orient.
«L’argent n’était pas un souci majeur pour lui, assure Antoine Choueiri. Il avait une foi qui déplace les montagnes. Quand il y avait un problème, il était toujours confiant et son intuition était toujours bien placée. J’étais toujours à ses côtés pour les augmentations de capital, les nouveaux projets et dans toutes les circonstances difficiles pour qu’il puisse continuer sa traversée. Peu de gens savent à quel point Gebran était croyant et c’est peut-être sa dévotion et son abandon dans la foi qui ont mené à cette catastrophe.»
Un souvenir en appelant un autre, Antoine Choueiri “retrouve” son jeune ami sur les terrains de basket: «Gebran s’en remettait toujours à Dieu. Lorsque j’ai présidé le Club de La Sagesse et que cette équipe a commencé à s’illustrer sur le plan national et international, Gebran était content que cette activité sportive soit un point de rassemblement pour la région dont il est issu, Achrafieh, et il assistait à tous les matches avec ses filles Nayla et Michelle.» Connu pour stresser lorsqu’un match était serré, Antoine Choueiri était alors toujours rassuré par Gebran qui, un chapelet à la main, lui assurait qu’ils allaient remporter le tournoi.
Antoine Choueiri, le témoin de l’éclosion de la chrysalide qui a pris son envol de succès en succès, raconte l’évolution du jeune journaliste: «Il est passé par une période de questionnement. Quand on est le fils de Ghassan et Nadia Tuéni, le petit-fils de Gebran Tuéni et le neveu de Marwan Hamadé, on doit se surpasser pour se prouver. Mais Gebran n’a pas mis sa vie en péril pour cela, il est courageux de nature. Pendant la guerre, quand les obus s’abattaient sur nous dans cet immeuble (l’immeuble où An-Nahar et Antoine Choueiri avaient leurs bureaux à Accaoui, ndlr), j’allais me mettre à l’abri. Gebran, lui, ne quittait pas son bureau au sixième étage. Ce courage hors pair qu’il avait, résultait d’une foi profonde et de sa qualité de leader. Car Gebran était un leader. Dieu n’a pas donné cette grâce à tout le monde. Il savait rassembler les foules, c’était un “zaïm”. Gebran était à la tête du plus grand parti politique du pays du temps de Hyde Park et du Nahar al Chabab. A l’époque du Nahar arabe et international, il a décidé de simuler des élections présidentielles. Nous avions à ce moment une exposition de communication au Futuroscope, il a placé des ordinateurs et des urnes, et a appelé les gens à venir élire eux-mêmes leur président. Il a aussi créé une évaluation basée sur l’opinion des grandes puissances pour faire un pointage. Chaque semaine, les résultats étaient publiés et même les ambassades s’en inspiraient. Un jour, un des grands pontes de la politique m’a appelé pour me demander ce que “faisait mon ami”. Quand je l’ai raconté à Gebran, il a esquissé son célèbre sourire en guise de réponse. Il était adepte de la démocratie, il appelait les gens à venir voter et les gens affluaient, même si le résultat de ces suffrages ne répondait pas aux souhaits des politiciens. A l’époque, ces élections parallèles ont pris tellement d’envergure que les politiciens ne savaient plus comment se rapprocher de lui pour monter dans les suffrages. Evidemment, en vain.»
En 1997, pour compenser un manque dans le paysage médiatique libanais, Gebran donne le coup d’envoi à un nouveau projet: Noun. «Il est arrivé un beau jour en me disant: “Antoine, nous allons monter ce magazine.” Et personnellement, il m’était impossible de lui dire non. Nous avons démarré le projet de Noun sous sa houlette, presque impulsivement et, aujourd’hui, c’est le magazine féminin numéro 1 au Liban.»
La flamboyance de l’homme politique
Gebran, qui affichait un bel optimisme en ce qui concerne l’avenir du Liban, avait gardé son énergie et sa fougue de jeune homme. Dans un pays bafoué par la corruption, muselé par les ingérences, la peur et la langue de bois, il savait mieux que quiconque s’adresser aux jeunes.
«Il parlait le langage des jeunes, même s’ils n’étaient pas du même avis politique, poursuit Antoine Choueiri. D’ailleurs, Gebran avait un profond respect pour l’opinion de ses interlocuteurs. Pendant la guerre fratricide de 1990, nous n’étions pas du même bord politique, mais cela ne nous a pas empêchés de nous voir quotidiennement, d’échanger nos points de vue et de rester excellents amis. Nous étions d’accord sur l’objectif à atteindre, mais le chemin à prendre était différent pour chacun. Cela n’a pas d’importance de savoir qui de nous deux avait raison.»
Dans un incessant va-et-vient d’images qui charrient d’ineffaçables souvenirs, Antoine Choueiri revit entre sourires nostalgiques et sanglots refoulés les moments les plus intenses passés avec son ami: «Les moments les plus forts, c’est quand on vivait en grand danger pendant la guerre, tous les instants où l’on perdait espoir et où l’on sentait que notre pays partait à la dérive. Toutes les périodes de la guerre ont été éprouvantes. Très souvent, nous étions complètement désespérés par l’état du pays et nous pensions que c’était peine perdue de rester, mais Gebran constituait pour nous cette flamme d’espoir. A aucun moment, il n’a désespéré; il nous communiquait toujours ce message que le lendemain serait meilleur. Le 14 mars a prouvé que le peuple libanais pouvait se révolter et dire non. Tout le monde a fait des déclarations, ce 14 mars. Gebran, lui, a prêté serment. Si vous appréhendez le regard de Gebran, le 14 mars, il vous dit tout. Hélas, la période d’exercice de ses fonctions de député a été de courte durée, mais elle était prometteuse. Avec lui, nous allions retrouver une ère d’hommes brillants; il allait nous faire revivre la sagesse et la flamboyance d’hommes politiques tels Charles Malek, Fouad Boutros et Ghassan Tuéni, en plus de son charisme, de son allure, de ses relations exceptionnelles avec les jeunes. Je n’ai jamais senti chez lui le désespoir, la peur. Il a toujours eu confiance en des jours meilleurs. Que de fois, et je sais de quoi je parle, des propositions ont été faites à Gebran, pour faire des compromis en politique. Mais c’est un homme politique intègre. Personne ne peut entacher sa mémoire, même dans les moments les plus durs. D’ailleurs, nul besoin d’en parler, Gebran n’a pas besoin qu’on le défende.»
«Gebran, c’était un cerveau et un coeur»
Soumis à un tir nourri de critiques par les détracteurs à sa candidature aux dernières législatives, Gebran aurait été très blessé par ces réactions et l’appel au boycott: «Ils ne voulaient pas d’un homme de la trempe de Gebran, un homme capable de réagir intellectuellement mais aussi affectivement quand il le fallait. Gebran, c’était un cerveau et un cœur. Mais ces gens perdent en lui un fervent défenseur, il portait leur flambeau. Gebran en voulait à certains politiciens, surtout ceux qui avaient appelé au boycott des élections. Certes, la loi de 2000 est injuste, mais elle l’était pour tous. Je ne crois pas qu’Achrafieh aurait pu avoir, si les circonscriptions électorales étaient différentes, de meilleurs représentants que Gebran Tuéni, Solange Bachir Gemayel et Michel Pharaon. En dépit de tout cela, certains ont appelé au boycott des élections. Gebran s’attendait à ce qu’ils soient à ses côtés car, pendant la guerre, il avait été l’artisan du Front d’appui de la Libération; les concerts donnés à Paris en faveur de ce front ont été organisés par Gebran. Le peuple libanais ne doit pas oublier et n’oublie pas mais, des fois, ce peuple innocent est leurré.»
Fidèles à sa mémoire
Comme un leitmotiv, l’homme d’affaires répète: «La perte de Gebran est une catastrophe.» Puis, pour se rassurer sur la pérennité de l’œuvre de son ami, il murmure: «Le dicton arabe dit que celui qui a enfanté ne meurt pas. Je suis sûr que Nayla et Michelle reprendront le flambeau.»
Parti trop tôt, le PDG d’An-Nahar avait une foule de projets à réaliser. Boulimique de travail, il se languissait du Liban dans son exil parisien. Et malgré les supplications de ses amis et de sa famille, il a décidé de rentrer: «Je lui conseillais de tempérer ses prises de position. Il ne voulait rien entendre, alors je me contentais de lui dire: “Que Dieu te protège!” Hélas, sa vie a été courte. Gebran est rentré parce qu’il se sentait déraciné.» Puis, marmonnant comme s’il était tout seul: «A vrai dire, je ne sais pas pourquoi, des fois, on pense que ça n’arrive qu’aux autres. J’ai vu Gebran, une semaine “avant”. Il devait se rendre à Paris pour assister à la remise de la Légion d’Honneur à son père. Il est rentré dimanche. Nous avons discuté, il me considérait comme un grand frère. Je le revois en train de griffonner des chiffres, lui qui détestait la comptabilité et les chiffres.»
Témoin de l’ascension fulgurante de son jeune ami, de ses pérégrinations de jeune adulte à l’épanouissement de la maturité, Antoine Choueiri témoigne des projets de ce patron de presse visionnaire pour son journal: «Il voulait consolider An-Nahar en tant que société, que suppléments, et en même temps booster la distribution partout dans le monde. Il avait l’intention de faire des éditions dans les pays du Golfe pour atteindre les lecteurs libanais, il voulait aussi que son journal soit distribué le jour même à Paris. Gebran était avant-gardiste en tout, il réunissait autour de lui des journalistes du monde entier, il avait cette ouverture internationale rare dans le paysage médiatique. Puis, il est passé de l’ère du journaliste politique à celle du politique journaliste. Gebran était l’instigateur de plusieurs congrès sur la presse qui se sont tenus au Liban; il fourmillait d’idées et rien ne pouvait l’arrêter.»
Depuis sa fondation en 1933 par Gebran Tuéni, en passant par l’âge d’or de Ghassan Tuéni, An-Nahar est devenu une forteresse inexpugnable que Gebran avait introduit dans l’ère de la modernité: «Le règne de Gebran a été, hélas, de courte durée, mais il a instauré des bases très solides vers la modernité et fait d’An-Nahar une institution. Je ne peux imaginer le Liban sans An-Nahar. Maintenant, que Dieu vienne en aide à Ghassan Tuéni et lui prête vie. Son fardeau est immense. Gebran est parti très tôt, il aurait pu vivre encore plus de trente ans. Tous ceux qui aiment Gebran et An-Nahar, déploieront tous leurs moyens pour protéger son legs comme la prunelle de leurs yeux; il ne faut pas oublier qu’il a une jeune épouse et quatre filles. Nous allons tous soutenir An-Nahar pour que cette légende évolue comme il l’aurait voulu. Siham, Nayla et Michelle savent très bien de quoi je parle. Gebran ne nous quittera pas, il nous a laissé une mission et nous y resterons fidèles.»
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