Armand Homsi
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En 1994, Armand Homsi vivait à Paris où il travaillait dans le domaine du design. Un concours de caricature est lancé par An-Nahar, dont le lauréat remporterait un poste de caricaturiste au quotidien, à Beyrouth. Plusieurs thèmes sont proposés. Armand Homsi n’hésite pas une seconde et envoie une sélection de ses dessins. Il gagne le premier prix. Début 1995, le voilà à Beyrouth, dans les locaux du Nahar, où il prend ses fonctions de dessinateur pour le supplément Nahar al Chabab (le Nahar des Jeunes). Depuis, il collabore à An-Nahar et au mensuel féminin Noun.
Carte blanche
La première fois qu’Armand Homsi rencontre Gebran Tuéni, le courant passe très vite, une affinité morale s’installe et les deux hommes parlent de tout. En 1995, débute donc son expérience de caricaturiste au Nahar al Chabab, où ses caricatures sont juxtaposées aux éditos de Gebran Tuéni. Deux ans plus tard, il met son talent au service du Nahar également, où il illustre l’actualité internationale. Ses caricatures ne sont locales que lorsqu’il y a un événement retentissant qui surgit sur la scène libanaise. Avec l’abondance de l’actualité locale depuis le 14 février 2005, des bouleversements ont eu lieu dans le travail d’Armand, qui avoue avoir une reçu une seule consigne de Gebran Tuéni: carte blanche.
Le PDG d’An-Nahar appréciait le côté très graphique des dessins de ce jeune créatif, qui interpellait les lecteurs et les amenaient à forger eux-mêmes leurs propres scénarios sans l’aide des bulles habituelles. «Durant les onze ans de collaboration, précise Armand, Gebran n’est pas intervenu une seule fois, comme il ne m’a jamais donné un seul brief.»
Des relations fraternelles
Armand Homsi ne pouvait qu’admirer l’optimisme et la fougue de Gebran: «C’était une locomotive. Il poussait toute l’équipe. Il était très dynamique. On ignore ce qui va nous manquer le plus en son absence, il y a tellement de facettes à sa personnalité. C’était un initiateur, un innovateur. Il avait des convictions solides et ne laissait pas indifférent. On ne pouvait pas le haïr; d’ailleurs, il était très charismatique. Il bouillonnait d’idées et il exécutait tout ce qu’il avait en tête. En 1995, par exemple, il a organisé Harvest, une exposition artistique au centre-ville, où la nourriture était gratuite. On se disait: “Il ne va pas le faire, de la nourriture gratuite disposée comme ça en plein centre-ville, c’est impossible.” Il l’a fait. C’était un jusqu’au-boutiste. Il foisonnait de projets, quand on pense à tous les suppléments du Nahar, à Noun qui était un chantier à lui tout seul, à Nahar al Chabab.»
Malgré ses multiples occupations, Gebran Tuéni avait le flair pour détecter les talents et encourageait toujours ses collaborateurs, les incitant à donner le meilleur d’eux-mêmes: «Sans l’exiger, il demandait le maximum aux gens. Il fallait être à la hauteur de quelqu’un qui réussissait si bien les choses. Il n’y avait pas de place pour la médiocrité avec lui. Il fallait se surpasser.»
Sur le plan personnel, le jeune homme entretenait une relation conviviale avec Gebran Tuéni qu’il n’a jamais perçu comme un patron. Ils se côtoyaient quotidiennement, Armand Homsi faisant partie et du comité de rédaction de Nahar al Chabab et de celui du An-Nahar. Leur relation était très franche, directe. Dès qu’ils se rencontraient dans les locaux du journal, ils parlaient de tout et de rien: «C’était plus qu’une relation entre collègues, il y avait une certaine complicité. Gebran m’appelait tout le temps quand mon travail lui plaisait, il trouvait toujours le moyen de me faire parvenir son appréciation. C’était une relation fraternelle. Avec lui, le contact et les échanges étaient très faciles.»
Une absence très présente
Comme la majorité des Libanais, Armand Homsi a toujours du mal à croire à la disparition de Gebran Tuéni. Sous le coup, le 12 décembre, il refuse cette éventualité désespérante. «Il y a eu plusieurs rumeurs contradictoires, se rappelle-t-il. Au début, tout le monde était sûr que ce n’était pas Gebran Tuéni qui avait été la cible de l’attentat. J’ai essayé en vain de le joindre sur son portable. Puis, j’ai contacté ses très proches collaborateurs. Personne n’y croyait. Mon premier réflexe a été d’accourir aux locaux du Nahar.» D’ailleurs, Armand a du mal à parler de Gebran Tuéni au passé: «C’est une personne très entière, très claire. Depuis qu’il est parti, je me demande à chaque fois: s’il avait vu ce dessin, qu’aurait-il pensé?»
Mais comment réagit un caricaturiste à un événement aussi tragique? «En fait, le rôle du caricaturiste n’est pas de faire rire, mais de toucher le lecteur, de le secouer en le poussant à se questionner en profondeur sur l’actualité vécue.»
Les assassinats qui ont malheureusement jalonné 2005 ont inspiré des dessins forts, durs, tragiques. Le 13 décembre, Armand Homsi s’inspire de la caricature qui avait paru le 1er mars, au lendemain de la chute du gouvernement de Omar Karamé. C’était une caricature qui représentait la statue de la Place des Martyrs: «Gebran avait beaucoup aimé à l’époque. Le futur député sentait à quel point il était important que toutes les manifestations aient eu lieu juste à côté de l’immeuble du An-Nahar. Tout l’immeuble vivait au rythme de ces manifestations.»
Pour Gebran, Armand a repris cette caricature: «Gebran aurait aimé être là parce que la Place des Martyrs est un des hauts lieux de son action politique.»
11 ans d’expérience au Nahar ont façonné Armand Homsi: «On y apprend des choses qu’on ne trouve nulle part ailleurs, parce que nous sommes entourés de personnes qui ont été très loin dans le professionnalisme et dans le journalisme. C’est une leçon de liberté.» Puis, se ravisant, comme s’il avait été trop loin dans les confidences: «Peut-être est-ce trop tôt de parler de Gebran. Je ne crois toujours pas qu’il n’est plus là.»
Nada Haddad
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