Boutros Harb
|
![]() |
L’avocat, l’ami, le candidat, le frère, le mentor, le collègue, le confident… Boutros Harb représentait beaucoup de choses pour Gebran. La relation entre ces deux hommes d’exception était profonde, jalonnée de combats, d’idées, de rires, de bons et de moins bons moments. Aujourd’hui, le député Harb se retrouve avec une mission: poursuivre la lutte du député Tuéni. Et l’avocat Harb en reste avec une autre: trouver ses meurtriers. Il revient pour nous sur une véritable histoire d’amitié.
«Nous avions une relation très spéciale.» C’est en ces termes que le député Boutros Harb décrit aujourd’hui l’amitié qui le liait à Gebran Tuéni. Ils se connaissaient depuis longtemps, mais c’était au cours des dernières années que les deux hommes s’étaient réellement rapprochés, jusqu’à devenir inséparables, aussi bien dans leurs loisirs, leurs voyages et leur intimité que dans leurs activités politiques.
Naissance d’une amitié
Cela faisait belle lurette que cheikh Boutros Harb et la famille Tuéni étaient liés. «Je connaissais le père de Gebran depuis longtemps, note le député de Batroun. J’ai suivi les drames qu’a connus sa famille: la mort de sa sœur, de son frère, de sa mère. La dimension humaine, presque innocente, de Gebran, ainsi que son esprit chevaleresque, son courage et son franc-parler, rares dans le monde politique, ont très tôt suscité une certaine affection de ma part.» Mais, en dépit de cette affection, alors que la vie politique de Gebran était encore dans ses vertes années, la relation commença mal entre les deux hommes sur le plan politique. «Gebran était trop jeune et avait une façon de s’exprimer différente de la mienne, explique Boutros Harb. En 1989, à l’époque du général Aoun, nous avons eu quelques problèmes. Son journal, le Nahar al Chabab (Le Nahar de Jeunes), avait publié un article dans lequel les députés (dont moi-même) étaient accusés d’avoir touché de l’argent de l’ambassade américaine. Cet article nous avait évidemment tous révoltés et nous avions intenté une action en pénal contre Gebran en tant que responsable du journal et contre l’auteur de l’article. Gebran et moi nous sommes retrouvés en très mauvais termes à cause de cela.»
Ce n’est qu’un an plus tard qu’ils se réconcilièrent, à l’initiative du patriarche Tuéni en personne. «Je dînais avec Ghassan à Paris, se souvient Harb. Il m’annonça qu’il allait me réconcilier avec Gebran et que, si je le voulais bien, il allait lui demander de nous rejoindre à table. J’ai souri car, pour moi, Gebran était comme un petit frère, et je lui ai répondu que s’il s’était assagi, je n’y voyais pas d’inconvénient, mais que s’il n’avait pas changé, je préférais ne pas le voir. Ghassan m’a rassuré et les choses se sont effectivement arrangées.»
Si bien arrangées que, petit à petit, Gebran et Boutros se rapprochèrent au point de susciter une certaine “envie” chez Ghassan Tuéni! «Ghassan me reprochait que ma relation avec lui ne soit pas la même que celle qui m’unissait à Gebran, raconte Harb. Il trouvait que nos rapports étaient devenus plus épisodiques car je me satisfaisais selon lui de ma relation avec son fils.»
L’affaire Pierre Attallah
Toujours est-il que ce sont les mésaventures de Pierre Atallah, en 1996, qui donnèrent un coup d’accélérateur à cette amitié encore naissante. Ce journaliste du Nahar était poursuivi en justice par les hommes de la Sûreté générale - dirigée par Jamil Sayyed - pour avoir écrit un article pro-aouniste. «Nous n’étions pas pro-aounistes, affirme Harb, mais nous partions du principe que Pierre Atallah avait le droit d’écrire ce qu’il pensait et qu’il était inacceptable que la police, la Sûreté ou qui que ce soit intervienne pour limiter ou censurer la liberté de la presse. Gebran me demanda donc de représenter légalement Pierre Atallah.» Quelques jours plus tard, le journaliste fut tabassé alors qu’il sortait du bureau de Boutros Harb. «Gebran m’a appelé pour m’avertir de ce qui s’était passé, poursuit le député. Il m’a expliqué que Pierre s’était enfui à l’étranger et qu’il comptait envoyer des photos montrant les coups qu’il avait reçus. Gebran envisageait de faire une conférence de presse pour rendre l’affaire publique. Il me laissait la latitude d’y assister ou non. Je lui répondis qu’en tant qu’avocat, mais aussi en tant qu’homme politique, je serais présent. Je n’oublierai jamais la suite.» En effet, alors qu’il assistait à un dîner à Broumana, cheikh Boutros reçut un coup de fil de Jamil Sayyed; celui-ci avait été averti qu’une conférence de presse allait se tenir, au cours de laquelle il serait dit que ses hommes avaient agressé Pierre Atallah. «Il voulait d’abord savoir si je comptais y assister et ensuite me dire de transmettre à ce (…) - en parlant de Gebran - de ne pas aller trop loin au risque de (…), et il utilisa les grands mots», confie le député qui répondit ceci: «Parce que je ne veux pas vous causer de gros problème, je vais faire comme si je n’avais pas entendu; mais dans tous les cas, s’il se produit quoi que ce soit dans ce sens, vous aurez des comptes à rendre non seulement à Gebran, mais aussi à moi.» Sayyed voulut se rattraper, demandant simplement à Harb d’inciter Gebran à la modération. «Je lui ai alors répondu que je ne pouvais rien dire à Gebran sinon qu’il avait téléphoné, qu’il était inquiet et qu’il préférait que la conférence n’ait pas lieu, poursuit Harb. J’ai ensuite tout raconté à Gebran qui m’a demandé conseil; nous sommes arrivés à la conclusion que la conférence de presse devait se tenir, mais Gebran m’a assuré que je n’étais pas tenu d’être présent si je me sentais coincé politiquement.» En fin de compte, Gebran, qui ne l’attendait plus, eut la surprise de voir Boutros à la conférence; c’est alors qu’il comprit qu’il y avait quelqu’un sur qui il pouvait compter. Les agrandissements des photos furent montrés, et les deux hommes accusèrent publiquement la Sûreté générale. De là se développa une amitié différente, plus profonde, qui s’affirma encore au fil des années.
La politique, un combat commun
L’amitié en politique est chose rare, dans le monde entier, et particulièrement au Liban. Pourtant, Gebran Tuéni et Boutros Harb donnèrent la preuve éclatante que ce n’était pas impossible. Le partage d’objectifs politiques communs, associés à un respect mutuel et à une franche affection, en était sans doute la clé: «A force de discuter, Gebran et moi avions pris conscience que, à quelques détails près, nous avions le même avis sur les points politiques à propos desquels nous pensions auparavant ne pas être d’accord: la détermination de vouloir changer la mentalité de la classe politique, de vouloir lutter contre la corruption et pour l’indépendance du pays, de vouloir rebâtir un Etat de droit et de liberté. Chacun luttait à sa manière, mais le combat était le même.»
Cette communauté de points de vue se traduisait par des discussions fréquentes, presque des consultations, l’un ayant moins d’expérience que l’autre de la chose politique. «Je n’aurais pas la prétention d’affirmer que j’influençais Gebran, assure Harb. Tout ce que je peux dire, c’est que nous nous consultions souvent. Il était journaliste, à la tête du plus sérieux journal du Moyen-Orient. Je lui conseillais donc de se positionner en tant que tel, avec un point de vue analytique, et non comme homme politique ayant une position politique à défendre. Il s’agissait d’adopter un style de rédaction différent, et non de changer ses principes. Je lui répétais: “Toi, tu écris comme tu parles. Il faut que tu commences à faire la différence entre les deux.” Et lui se défendait en disant que c’était son style. J’en avais même parlé à Ghassan qui m’avait répondu qu’à son âge, il était comme lui. Cela, je ne l’oublierai jamais. Selon lui, Gebran devait découvrir la vie et apprendre de ses expériences. Et de son côté, Gebran voulait se prouver à son père, dont l’ombre était toujours là. Ghassan était son modèle.»
Concrètement, Gebran Tuéni et Boutros Harb furent appelés par la suite à travailler ensemble au sein du rassemblement de Kornet Chehwan, au cœur duquel les deux amis avaient une relation à part. «Nous nous entendions très facilement, nous comprenant à demi-mot, confie Boutros Harb. Dans ce groupe hétérogène, nous étions unis et nous défendions nos positions qui étaient parfois délicates.» Mais ce n’était encore qu’un début.
2005, l’année de tous les mots
Au cours des mois qui suivirent le 14 février, cheikh Boutros et Gebran devinrent inséparables. «Le bureau de Gebran au Nahar s’est transformé en pied-à-terre, où nous préparions tous nos projets, toutes nos actions, explique Harb. Je m’y sentais chez moi. Nous étions en contact jour et nuit, car la bataille était acharnée. Nous étions dans la fièvre des événements.»
Le serment du 14 mars fut pour Gebran un instant d’apogée, qui ne surprit pas Boutros outre mesure. «Je n’ai pas été étonné, indique-t-il. Je savais que Gebran était un homme entier, et qu’il ne pouvait qu’avoir une dimension nationale. Il ne m’avait pas parlé de ce discours, ni du serment; et lorsque je l’ai entendu, je me suis dit qu’il avait réussi. En revanche, je ne me doutais pas que ce serment deviendrait l’hymne de ses funérailles.»
Cela dit, pour heureux et fier qu’il était, Boutros Harb s’inquiétait aussi des risques que prenait Gebran: «Depuis un certain temps, je sentais que Gebran allait loin dans ses éditoriaux. Je lui disais qu’il était en train de se faire de plus en plus d’ennemis. En plaisantant, je le prévenais même que s’il était assassiné, on ne pourrait jamais savoir qui l’avait tué. Mais cela ne l’ébranlait pas. Gebran avait un caractère très fort. Et dans le fond, il y avait un être honnête, sincère, de principes et de lutte.»
Suivirent les semaines de campagne pour les élections législatives; une période de tension politique palpable où tous les coups étaient permis. «Gebran et moi avons été profondément blessés de ce qui s’est dit à cette époque, des interprétations et des manœuvres politiques qui ont eu lieu contre Kornet Chehwan, regrette Boutros Harb. Cela nous révoltait, mais nous n’avons pas lâché prise. La seule fois, pendant ma campagne, où j’ai quitté le Nord, c’était le jour de l’élection de Gebran. Je me souviens très bien d’une dame à qui ma présence aux côtés de Gebran n’avait pas plu et qui m’avait invectivé. Mais, pour moi, être là était un acte symbolique d’amitié et de solidarité. Car Gebran était profondément convaincu d’avoir un rôle à jouer au Parlement.»
Lorsque Gebran remporta le siège grec-orthodoxe à Beyrouth, l’élection de Boutros Harb au Nord était loin d’être assurée; le jeune député redoutait que le même phénomène que celui qui avait porté les aounistes dans le Metn n’empêche son ami d’être réélu. Ce ne fut pas le cas, et c’est alors que Gebran se lança dans une nouvelle entreprise: la campagne électorale de Boutros Harb pour la présidence de la République. «Il avait décidé que j’étais son candidat, que j’étais l’homme qu’il fallait, explique Harb. A tel point qu’il éliminait d’office toute alternative. Je l’ai su plus tard, après sa mort, par des amis communs qui trouvaient bizarre que Gebran refuse toute autre candidature. Mais c’était ça, l’amitié de Gebran. Il organisait des réunions qu’il quittait pour me laisser seul avec certaines personnes. Je plaisantais même en l’appelant Madame Claude, comme quoi il faisait venir des clients et s’en allait. Cela ne lui plaisait pas du tout!»
La vie au Parlement
Professionnels, les deux hommes prirent garde à ce que leur affection réciproque n’empiète pas sur leurs fonctions ou ne prête pas à confusion au Parlement. «Lorsque pour sa première session parlementaire, il est arrivé avec des béquilles, nous nous sommes gentiment moqués de lui! se rappelle Harb, avec nostalgie. Nous avions envisagé de nous mettre l’un à côté de l’autre, mais après réflexion, nous avons préféré nous placer séparément, pas trop loin l’un de l’autre quand même, de sorte à pouvoir nous consulter en cas de besoin. Mais il valait mieux que Gebran soit près de Solange Gemayel, et moi près de Hussein Husseini, à côté duquel je m’assois depuis des années. Et puis, Gebran voulait être devant, ce que je n’aime pas.»
Cette profonde entente ne signifiait pas que les deux amis n’étaient jamais en désaccord. Mais ils arrivaient toujours à discuter. Et pour Boutros Harb, Gebran Tuéni avait une qualité aussi rare qu’extraordinaire: avoir l’humilité de demander conseil à ceux qui avaient plus d’expérience que lui.
«Au Parlement, il me consultait à propos de certaines procédures ou débats juridiques, raconte Harb. Par exemple, une dizaine de jours avant sa mort, il a voulu présenter un projet de loi qu’il avait fait rédiger par une équipe de juristes et qui portait sur l’adhésion du Liban à la convention sur le Tribunal pénal international. Il a tenu à me l’envoyer d’abord pour avoir mon avis. Le projet était très bien conçu. Gebran voulait le présenter dès son retour de France après la remise à son père de la Légion d’Honneur. Il n’en a pas eu le temps. J’envisage sérieusement de présenter moi-même ce projet de loi, et de lui donner le nom de Gebran s’il passe. Ce serait une façon pour moi de lui rendre hommage et de dire que c’était sa volonté.»
Par ailleurs, les relations ambiguës entre Gebran et le président du Parlement Nabih Berri mirent du piment à la vie parlementaire. En effet, le jeune député et le vieux briscard, bien que souvent en désaccord, partageaient un certain sens de l’humour qui adoucissait la méfiance entre eux. «Il y avait une sorte de complicité entre eux, observe Harb. Chacun connaissait l’importance et la place de l’autre; le président de la Chambre ménageait Gebran qui, en retour, respectait la fonction de Nabih Berri.»
Et il y eut la dernière séance publique de Gebran, au cours de laquelle il posa la question parlementaire sur les charniers. Ayant seul le droit de parler, il put prendre ses aises, d’autant que le sujet était porteur. «Il était la vedette de la séance, évoque Harb, comme pour la marquer, pour pouvoir mourir là. C’était étrange. On s’en rend compte rétrospectivement. De toute façon, Gebran tenait à être différent, dans la manière de s’exprimer, en soulevant des sujets tabous. Il avait aussi le sentiment d’être le porte-parole de la jeunesse. Sans s’en rendre compte, il prenait en considération la façon dont les médias allaient réagir. Et il était avide de laisser une trace, comme s’il sentait qu’il n’avait pas beaucoup de temps. Il tenait aussi à être présent, même lorsque sa présence n’était pas indispensable et que venir lui faisait prendre des risques.»
Des amis dans la vie aussi
Il n’y avait pas que le combat politique qui unissait Gebran et Boutros. Tous deux étaient aussi amis dans les autres aspects, plus personnels, de leurs vies. «Notre amitié s’est beaucoup développée lorsque Gebran a rencontré Siham et qu’ils sont tombés amoureux, se souvient Harb. Mon épouse Marlène et moi les avons accompagnés tout au long de leur histoire. L’amitié qui me liait à Gebran est passée entre Marlène et Siham. Nous en sommes arrivés à une relation presque familiale.»
D’ailleurs, Boutros Harb vécut avec le couple Tuéni l’arrivée des petites jumelles. «Tout le monde attendait Ghassan, un héritier, se remémore-t-il. Mais il prit l’arrivée de deux filles avec une grande joie; il en parlait comme si elles représentaient le monde entier, et refusait que qui que ce soit ait une réserve à ce propos. Siham était un peu perplexe à l’idée d’avoir deux filles, mais lui pas du tout. Il lui remontait le moral et était très heureux. Malheureusement, il les a à peine vues, et c’est aussi pourquoi il devait revenir au Liban. Les enfants étaient trop petites pour voyager et demandaient beaucoup de logistique.»
Boutros Harb découvrit ainsi toute une part de Gebran inconnue du grand public: un homme plutôt casanier, qui adorait faire la cuisine et servir un bon vin à ses amis. «Gebran connaissait la valeur de l’argent, mais sur le plan personnel, cela ne voulait rien dire pour lui, précise Harb. Lorsqu’il nous invitait chez lui, il refusait que je fume un cigare s’il ne me l’avait pas offert, d’autant que Siham ne le laissait pas fumer à la maison. Il prenait alors prétexte sur moi pour s’octroyer un bon cigare. Il était aussi très affectueux et prenait les gens comme ils étaient, avec leurs qualités et leurs défauts, ce qui est rare.»
A tel point que lorsque Gebran dut partir pour Paris par souci de sécurité, Siham s’y rendit avec le couple Harb, les quatre amis ne se quittant plus. «Lorsque j’étais avec Marlène, à Paris, nous nous téléphonions 10 fois par jour, se souvient Boutros avec un sourire. Nous dînions ou déjeunions ensemble, voire les deux, au moins une fois par jour. Nous étions collés les uns aux autres.»
Le terme “collés” est particulièrement bien choisi pour l’anecdote que nous confie Boutros Harb et qui illustre bien la complicité entre les deux couples: «A Paris, nous nous déplacions dans leur Mini-Cooper, les dames se mettant à l’arrière. Elles étaient à l’étroit, et taquinaient beaucoup Gebran à ce propos. Il les prit au sérieux, et alla acheter une nouvelle voiture deux semaines avant sa mort. Il m’appela pour m’annoncer que nos femmes allaient enfin arrêter de râler!»
En étant si proche, le député put aussi juger en direct de l’effet des critiques que certains portaient sur la présence de Gebran à Paris. «Ces critiques l’affectaient beaucoup, et je crois qu’elles ont influé sur sa décision de revenir au Liban», remarque-t-il. Une décision qui allait peser lourd, dès le lendemain de son retour…
Fatidique 12 décembre
«Cette journée a été la plus dure de ma vie.» Comme pour tous les proches de Gebran, le 12 décembre 2005 laissera une trace indélébile dans la mémoire de Boutros Harb qui raconte: «Nous nous étions parlé la veille et il m’avait annoncé avec joie qu’il rentrait. Moi, j’avais fui ce sujet de conversation, je ne voulais pas l’entendre me dire cela.»
Le lundi 12 au matin, l’explosion eut lieu à quelques dizaines de mètres de la maison des Harb. «A l’instant où elle s’est produite, j’ai eu le pressentiment qu’un grand malheur venait de nous toucher, avoue le député. Ma femme s’est mise à pleurer sans savoir de quoi il s’agissait. En quelques secondes, je me suis dit que Gebran était rentré la veille et qu’il fallait que je m’assure que ce n’était pas lui. J’ai essayé de l’appeler, puis de joindre Siham, puis son assistant, en vain. Nous avons alors appelé Achraf Rifi qui ne savait pas que Gebran était rentré. Le général Georges Khoury était sur les lieux et il m’a appelé pour me demander si Gebran était revenu au Liban; quand je lui ai répondu par l’affirmative, il m’a alors dit qu’il espérait que ce n’était pas lui, mais que ça en avait l’air… Entendre cela a été dur. Habillés en hâte, ma femme et moi sommes allés faire le tour des hôpitaux, mais personne n’avait reçu de cadavre. Nous sommes ensuite partis au Nahar.»
La suite des événements est connue, mais le choc n’en fut pas moins brutal pour celui qui avait été un de ses plus proches compagnons. «Gebran n’était pas un copain comme un autre, c’était un ami, souligne Boutros Harb. Il mettait tout en œuvre pour moi parce qu’il croyait en moi, plus qu’un frère ne l’aurait fait.» C’est pourquoi aujourd’hui, être présent pour la famille et les proches de Gebran, est presque une obligation morale pour Boutros Harb.
Et, évidemment, il y a les conséquences politiques de cette journée noire. «L’assassinat de Gebran a provoqué la fissure du gouvernement, constate Harb. Il a aussi relancé la recherche de la liberté, le travail commun des groupes du 14 mars. Il a prouvé que la marche des Libanais pour la liberté n’est pas terminée et qu’il est faux de dire qu’il n’y a plus de problème avec les Syriens. Le problème syrien est là et omniprésent. Les gens ont été profondément touchés, car Gebran représentait surtout les jeunes et incarnait le politicien honnête qui inspire vraiment confiance. C’est pourquoi le chagrin a été si profond et si général. Au moment des funérailles, les gens ont eu besoin d’être là, d’être solidaires de la famille Tuéni, mais aussi du Nahar et de la presse. Même s’il n’est plus là, ses principes demeurent. Son legs est essentiel.»
Mais aujourd’hui, Boutros Harb reste persuadé que les conséquences de l’assassinat de Gebran Tuéni sont plus importantes et plus graves que celles qu’on peut déjà observer. Au-delà du meurtre de l’homme en tant que tel, le Nahar a été visé. «Le Nahar est le plus grand journal du pays, et il ne sera plus le même sans Gebran, observe-t-il. Etant donné les circonstances et l’âge de Ghassan, je pense que la disparition physique de Gebran visait surtout à détruire l’institution culturelle et politique nationale qu’est le Nahar. C’est pourquoi notre seule consolation consiste peut-être à sauvegarder non seulement les principes de Gebran mais aussi le Nahar. Cependant, j’ai bon espoir.»
L’ami et l’avocat
A la demande de Ghassan, Boutros Harb représente la famille Tuéni dans l’enquête sur l’assassinat de Gebran. Un rôle qu’il assume volontiers, non seulement parce qu’il est motivé affectivement, mais aussi parce que cela constitue une forme de revanche. «J’essaie de rester professionnel, admet-il, même si je suis confronté à certaines choses très dures. Et je ne peux pas négliger le fait que le gouvernement suit une très mauvaise politique en la matière. Le désaccord entre le président de la République, le Premier ministre et le ministre de la Justice empêche la nomination d’un juge d’instruction pour cette affaire, ce qui donne le temps aux criminels de s’échapper. Cela me révolte.»
Boutros Harb a donc posé une question au gouvernement, en insistant sur le fait que Gebran Tuéni est assassiné une seconde fois. «Je compte organiser un sit-in ouvert, jusqu’à la nomination d’un juge d’instruction, annonce-t-il. Mais je trouve inadmissible de devoir opter pour de tels recours rien que pour avoir un juge!» Demander l’aide de la commission d’enquête internationale constituerait aussi un moyen d’arriver à la résolution de l’enquête. «Pour moi, cela resterait un moyen, et non une fin, précise avec insistance Boutros Harb. Car le Liban ne dispose pas de moyens techniques aussi sophistiqués que ceux que la commission pourrait mettre en œuvre. Cela dit, je dois avouer que le cours de l’enquête sur l’assassinat de Hariri a montré l’excellence de nos magistrats. Les moyens manquent parce que nous n’avons pas la technologie. La finalité n’est pas pour moi d’avoir recours à cette commission, mais de découvrir la vérité. Si cette enquête est enterrée, comme cela est déjà arrivé pour d’autres, ce serait impardonnable, inconcevable et inacceptable. Mais il y a un risque, évidemment, vu les antécédents au Liban. C’est pourquoi il faut faire un effort particulier et je mettrai tout en œuvre dans ce sens.»
Déçu et peiné par certains, Boutros Harb reste de ceux qui continueront de se battre pour les idées de Gebran, pour le Nahar, et ce pour une raison toute simple: ne pas le faire serait une trahison.
|