Brent Sadler
«Gebran Tuéni était un interlocuteur de choix»

Brent Sadler, journaliste et directeur de CNN au Liban, a bien connu Gebran Tuéni. Entre les deux hommes, au-delà d’une relation d’intervieweur-interviewé, une véritable amitié est née. Sadler, en parlant du député disparu, évoque le brillant orateur qu’il a été et salue son infatigable patriotisme.

 

Rares sont les personnes qui passent aussi bien à la télé que Gebran Tuéni. «Il avait, nous décrit Brent Sadler, une présence exceptionnelle.» Cela tenait aussi bien à la clarté de sa vision des choses qu’à son talent d’orateur. Brent n’oublie pas qu’ils ont le métier en commun. «Le recevoir sur mon plateau a toujours été un vrai plaisir, relate-t-il. Gebran n’a jamais été le genre d’invité à tourner autour du pot ou à répondre par des sous-entendus. Il savait utiliser le temps qui lui était imparti d’une manière optimale. Coutumier des interventions télévisées éclair, il allait droit au but, et exposait son point de vue de la situation libanaise, dont il connaissait les tenants et aboutissants sur le bout des doigts, d’une manière claire et assurée. En dépit de sa complication, l’histoire de ce petit pays devenait subitement facile à comprendre pour tous.» Et qui plus est, Gebran Tuéni, se souvient Sadler, pouvait exprimer son point de vue aussi bien en arabe, qu’en français ou en anglais, et il utilisait les trois langues avec la même verve: «Cela rendait son discours accessible aux téléspectateurs du monde entier. Et beaucoup l’attendaient sur notre chaîne.»
D’aucuns appréciaient son implacable assurance et son éloquence. Mais si les apparitions de Gebran Tuéni étaient tant guettées par un public nombreux, c’était aussi et surtout parce qu’il incarnait la franchise. Il disait tout haut ce que les autres pensaient tout bas, non sans un certain cynisme parfois. Ses idées, il les a toujours exposées avec force, véhémence et même une certaine ironie. Non, pour lui, tout n’était pas tolérable et il fallait arracher la mauvaise herbe à la racine.

L’histoire d’une amitié
Brent Sadler a rencontré Gebran Tuéni, il y a plusieurs années, lors d’une première entrevue sur CNN. Avec le temps, la relation professionnelle s’est muée en amitié. Plus d’une fois, Brent a reçu Gebran sur son plateau. A maintes reprises, il a été accueilli dans la maison familiale de Beit Mery. Hors cadre professionnel, le jeune député est un homme que le journaliste décrit comme «charmant, plein d’humour et très tendre, notamment avec sa famille», ajoutant qu’«on ne peut s’empêcher d’admirer son extraordinaire joie de vivre».
Gebran, on le savait, était amoureux de la vie et semblait vouloir l’embrasser tout entière. Il s’intéressait à la gastronomie, au sport, à la technologie. Comment faisait-il pour s’adonner à toutes ses passions avec autant de dévouement? Sans doute était-il extraordinairement organisé. «C’était un homme incroyablement méticuleux, perfectionniste jusque dans les moindres détails de sa tenue vestimentaire, dit Brent Sadler. J’étais épaté par son élégance et cela faisait l’objet de plaisanteries entre nous. Je lui disais qu’il me mettait dans l’obligation de me changer moi aussi pour l’accueillir. Il rigolait et me répondait que l’apparence extérieure n’avait aucune importance.»
Un autre sujet de rivalité et d’accord entre les deux hommes: la navigation. Tous deux possédaient un bateau. Un peu navré, Brent avoue que l’embarcation de Gebran était plus grande et plus rapide que la sienne. Gebran en tirait une grande fierté et en profitait pour narguer son ami. «Quand nous nous rencontrions en mer, je devais lui faire un vaste signe des bras, de loin, ayant toujours été incapable de le rejoindre», plaisante-t-il.
Trop vite, Gebran Tuéni a fini sa course. Car, au-delà de tout, il avait une ultime passion: son pays. Ses idées politiques ont constitué la primauté de ses engagements. Il a toujours considéré qu’il était investi d’une mission, qu’il avait un rôle important à jouer: «Quand il a été élu au Parlement, ce sentiment s’est exacerbé. Il était ravi d’avoir enfin une fonction officielle à remplir, considérant qu’il serait ainsi plus utile à son pays.»
Gebran Tuéni savait que son élection l’exposerait encore plus au danger de ceux qui craignaient sa voix. Mais il devait aller de l’avant, c’était son devoir, un testament: «C’était un homme engagé, qui croyait fort dans ses idées et qui ne les aurait jamais concédées.»
Brent Sadler se souvient encore des paroles de son ami, lors de leur dernière rencontre, début décembre 2005. «Quelle que soit ma destinée, avait dit le jeune député, je n’ai aucun regret.»

Isabelle Ghanem