L’éditorial de Gebran Tuéni I dossier 1 2 3 4 5 I rencontre 1 2 3 I enquête I
écologie I commémoration I évasion I visite pastorale I cinéma 1 2 I théâtre I arts plastiques I
lecture I mode I décoration I santé I instantanés 1 2 3 4 I édito 1 2 I équipe I contacts I retour au sommaire I Gebran Tuéni I An-Nahar Newspaper 

Borhane Alaouié
Basta!

Quand un cinéaste du calibre de Borhane Alaouié exprime son ras-le-bol sur grand écran, le résultat est une oeuvre brillante que seul le public étranger semble apprécier. Une fois de plus, hélas, un prophète est boudé dans son pays.

Dans le film de Borhane Alaouié, on entre par la mer, au rivage, et on ressort par la mer, en longeant par son littoral tout un pays, le Liban, à qui le cinéaste lance un «Khalass» péremptoire. Dans ce film sur des paumés de la longue guerre larvée, seuls les chats, habitant les décombres du centre-ville, trouvent grâce à ses yeux de poète, qui leur offre un festin avec violons et chandelles, dans une séquence pleine de réalisme surréel, se déployant sur l’écran comme un bras d’honneur adressé aux zombies du fric mal blanchi.
«Khalass» a décroché deux prix au Festival international du film de Dubaï, dont celui du Meilleur scénario. Le récit s’agence autour de trois personnages, meurtris par les désillusions, pantins du destin dans une société à laquelle ils ne parviennent  plus à s’adapter: Ahmad (Fady Bou Khalil), un journaliste acculé à la rédaction de faits-divers sous la férule d’un rédac’ chef adepte du sensationnalisme; Roby (Raymond Hosni), un reporter-cameraman traquant les séquelles de la guerre, rêvant de prix et d’honneurs, et Abir, une idéaliste qui a décidé de troquer ses rêves pour une vie à l’ombre de la richesse. Ce train-train morne sera bouleversé par deux événements: Abir, qui n’en peut plus d’une vie de bohème misérable, quitte Ahmad pour un richard (Rifaat Tarabay); et Wissam (Mohamad Abdelrahman), un garçon des rues qui témoignait pour la caméra de Roby, meurt dans un hôpital par manque de soins. Ex-miliciens, Ahmad et Roby décident d’en découdre avec la société et agressent le directeur de l’hôpital, le tuant sans préméditation, mettant du même coup la main sur le pactole que ce dernier avait détourné de la caisse de l’établissement. Un deuxième coup les rend possesseurs du pognon et d’une quantité de drogue subtilisés manu militari à un dealer halluciné et hilare (Abdallah el Hout, tordant dans son rôle de composition). Et un troisième les verra, déguisés en riches Emiratis, faire ingurgiter, à un ex-théoricien de la révolution du peuple devenu capitaliste (Hamzi Nasrallah), son ouvrage révolutionnaire d’antan macéré dans une eau cocaïnée; il en  mourra.
Ce cycle de violence grotesque et pitoyable devrait atteindre son apogée avec le meurtre de Abir des mains de son ex-amant! Ahmad la tuera-t-il? Roby saura-t-il l’en empêcher? Une seconde chance sera-t-elle accordée à ces êtres perdus dans un monde sans repères? Quel est ce personnage lumineux de vieillard aveugle qui détient la clé de la rédemption? Y a-t-il un ailleurs, hors et bien loin du Liban?
A toutes ces questions, Borhane Alaouié répond dans un film qui attend toujours un sursaut de conscience de la part de tous ces spectateurs prétendant être des cinéphiles mais qui ne sont pas encore allés voir cette œuvre puissante et émouvante d’un cinéaste qui filme sans concessions aucune à la bienséance ni au formatage intellectuel. En bonus, trois interprètes hyper attachants, dont Natacha Achkar, totalement captivée par son personnage qu’elle enrichit de la dimension fantasque de sa personnalité; Raymond Hosni, qui a généreusement investi dans son rôle son fonds de fragilité et de gentillesse, et Fady Bou Khalil, un grand comédien, tout simplement, qui remplit d’intensité chaque parcelle de l’écran.

Johnny Karlitch

* Au cinéma Métropolis, nouvelle salle d’art et d’essai du Théâtre Al Madina.