Philippe Aractingi
Filmer le chaos
Qui aurait prédit que ce film dur sur une réalité éprouvante que le Liban vient de subir serait 4e au box-office? Et qu’il remporterait 7 prix, sans compter les ouvertures et clôtures, dans divers festivals? Après Venise, en septembre 2007, c’est à Sundance, haut lieu du cinéma indépendant, que «Sous les bombes» vient d’infliger une nouvelle claque à tous les suppôts de la haine et de la violence.
A une journaliste qui lui avait demandé où il se sentait le mieux (à entendre: au Liban ou en France; sur un tournage de documentaire ou de fiction…), Philippe Aractingi avait répondu: «Dans le chaos.» Et d’expliciter cette réponse à notre adresse: «Au Liban, nous avons appris à nous restructurer dans le merdier, depuis le temps qu’on y patauge. C’est un acte créatif autant que thérapeutique. J’ai ainsi développé ma créativité pour restructurer le déstructuré.»
Le chaos et le déstructuré, ici, on l’a compris, c’est un pays dans la tourmente, la guerre, l’anarchie… Un pays défait où, depuis ses 17, 18 ans, Philippe Aractingi a appris à fixer la mort et son cortège macabre à l’époque, en tant que reporter de guerre pour des journaux étrangers.
Après 40 documentaires, où il s’est attaché à être le porte-parole du vécu des gens et du réel, il comprend, en 2006, sous les bombardements israéliens, que pour cette guerre un documentaire «n’arriverait pas au but»: «J’ai voulu crier plus fort et j’ai demandé à toute l’équipe de venir crier avec moi!»
Dans «Sous les bombes», une mère éplorée, accompagnée d’un chauffeur ringard et combinard, cherche son petit garçon perdu dans un Liban-Sud dévasté. Ces deux êtres aux motivations dissemblables vont sortir, l’un de sa souffrance intime, l’autre de ses inhibitions affectives, pour aller à la rencontre des êtres en déréliction dans une terre meurtrie et se reconnaître l’un l’autre comme deux âmes égales en quête d’amour et de dignité.
Dans ce road-movie nous emmenant de village détruit en village anéanti, d’écoles transformées en centres d’accueil et de morgues en plein air, Philippe Aractingi accomplit un travail extraordinaire de mixage de réel et de fiction, réagissant à la fois en ex-reporter de guerre, en documentariste chevronné et en metteur en scène concrétisant un scénario bétonné, donnant à la parole souffrante des victimes la plus large exposition afin qu’elle ne reste pas refoulée dans les lieux d’accueil, sur ces routes de l’exil et du désespoir, pour sombrer un jour dans l’oubli.
Etonnant, alors, pour ne pas dire ridicule, d’entendre de-ci de-là des réflexions sur un prétendu manquement du cinéaste à l’éthique, parce que, dans son film-témoignage, des êtres souffrant dans leur cœur et leur corps clament leur désespoir! Le cinéaste s’en insurge, et nous le comprenons: «La guerre est-elle éthique, les bombardements israéliens sont-ils éthiques? En prenant ma caméra et en chaussant mes bottes pour plonger dans la mort et la souffrance, je ne me suis pas dit: “Ça, c’est éthique; cela, non!” Ce film, que les Israéliens eux-mêmes ont vu, ils le perçoivent comme une claque sur leur conscience. Quand le public international voit et comprend nos souffrances, vous croyez qu’il se demande si c’est éthique de les montrer ou pas, s’il fallait filmer ces cadavres, s’il fallait pousser ces réfugiés à témoigner, à participer au tournage en pleine connaissance de cause! Face à certaines scènes, comme celle de l’identification des corps par les proches, nous étions divisés. Tourner, ne pas tourner; montrer, ne pas montrer! On était mal. Je n’en voulais pas. Mais mon assistante et ma monteuse l’ont montée. Ensuite, les producteurs sont venus la visionner. C’est alors que j’ai compris en quoi ces séquences étaient nécessaires. J’ai compris pourquoi je faisais ce film. D’ailleurs, en recevant le prix à Dubaï (Prix Muhr du Meilleur film, au Festival international de Dubaï, en décembre 07), j’ai clairement déclaré avoir fait ce film, non pas pour mon prestige de cinéaste mais parce qu’il m’avait été commandé par les victimes elles-mêmes.»
J. K.