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«Nous avions pensé avoir enfin réussi à surmonter l’assassinat de Gebran, mais ce n’est pas vrai. La douleur est aussi intense qu’au premier jour», répétaient les personnes qui affluaient au Biel, ce jour-là, émus de se retrouver sous le regard bienveillant du journaliste-député, dont un portrait géant trônait sur la tribune. Une vive émotion planait donc, ce dimanche 9 décembre, lors de la deuxième cérémonie organisée par An-Nahar et Nahar Ash-shabab à la mémoire de leur mentor, Gébran Tuéni, sauvagement assassiné, le lundi 12 décembre 05.
Ils étaient des centaines à venir rendre une fois de plus un hommage à celui que la mort ne saurait faire taire. Personnalités diplomatiques et politiques, avocats, artistes, journalistes… étaient au rendez-vous dans le cadre de cette commémoration qui a remué encore plus le couteau dans la plaie. La grande famille du An-Nahar s’était rassemblée autour de Nayla Tuéni, pour recevoir les invités à la cérémonie qui portait, cette année, le titre: «Les jeunes et les défis du changement».
«Qu’aurait dit Gebran face à cette mascarade politique? Comment aurait-il réagi? Il n’aurait certainement pas désespéré», a affirmé sa fille Nayla, directrice générale adjointe d’An-Nahar, qui a insisté sur la détermination des nouvelles générations à «ne pas abandonner les principes pour lesquels Gébran a lutté et pour lesquels il s’est sacrifié». «Certains sont peut-être fatigués de combattre ou se sont soumis au fait accompli, a-t-elle remarqué. Mais la soumission ne saurait être agréée dans la vie des peuples. Celui qui ne tire pas les leçons du passé ne peut pas aller de l’avant. Celui qui ne tient pas bon ne peut pas bâtir l’avenir.»
Soulignant la nécessité de préserver «la liberté responsable qui caractérise la presse libanaise pour que le Liban reste le phare de la liberté», Nayla Tuéni a exprimé la détermination à poursuivre la lutte en faveur des libertés publiques et d’expression pour que les sacrifices consentis et les martyrs tombés depuis la révolution du Cèdre ne soient pas vains. Elle a enfin mis l’accent sur la fougue de la jeunesse à poursuivre le combat de Gebran Tuéni pour pouvoir enfin édifier un Liban fondé sur la démocratie véritable, les libertés, le modernisme et le changement, qui devrait être initié par l’émergence d’une nouvelle classe politique au sein de laquelle la nouvelle génération serait largement représentée.
Cette place que doivent occuper les jeunes dans le long processus d’un Liban renouvelé a été le cœur de deux documentaires projetés au cours de la cérémonie et qui ont évoqué l’action menée sans relâche par Gébran Tuéni pour donner la parole aux jeunes, notamment à travers le projet du Gouvernement de l’ombre.
Nayla Tuéni a conclu en interpellant les amis du An-Nahar et ceux de Gebran: «Le coq du An-Nahar continuera à célébrer le soleil, parce que la conscience ne meurt pas. Gebran est immortel, ses rêves et ses idéaux persisteront.»
Sous un tonnerre d’applaudissements, Mlle Tuéni a cédé la tribune à un documentaire intitulé «L’avenir appartient aux jeunes», qui résumait en plusieurs scènes l’éclosion de Nahar Ash-shabab, alors que la voix de Gebran vibrait, haranguant les jeunes à changer la classe politique au Liban…
Se sont ensuite relayés à la tribune Aline Farah, Armand Homsi, Ziad Baroud et Rabih el Chaer, qui ont apporté leurs témoignages. Aline Farah, secrétaire de rédaction de Nahar Ash-shabab, a prononcé un mot où elle a rappelé la présence toujours intense de Gebran, deux ans après sa disparition: «Tu nous as communiqué ainsi qu’à des milliers de jeunes ton rêve de bâtir un Etat indépendant et souverain (…) Tu nous as inculqué le courage et la confiance en soi et incité à participer à la vie politique, ta fougue n’avait pas de limites ainsi que ton amour pour le Liban. Nahar Ash-shabab, que tu as aimé, poursuit ta mission en s’inspirant de tes idées, de ton impétuosité et ta foi.»
Maître Ziad Baroud a ensuite livré un témoignage intitulé «Pourquoi Gebran Tuéni nous manque?»: «Chacun de nous a perdu avec Gebran un soutien et un ami, nous avons perdu cette dimension capable de rallier et d’assembler. Nous avons perdu sa folie créatrice et une source de renouveau.» Ziad Baroud a poursuivi qu’il était de ceux qui devaient empêcher que Gebran soit assassiné deux fois en laissant périr son rêve.
Place à notre confrère, Armand Homsi, qui a fait le lien entre deux dates clés de la vie de Gebran Tuéni: mai 95, lorsque le journaliste avait organisé un grand rassemblement de jeunes, place des Martyrs, et mars 05, le jour où il a prononcé son serment-testament au même endroit: «Gebran est notre maître à tous en matière de patriotisme.»
Le dernier témoignage a été livré par Rabih el Chaer, qui a détaillé les différentes facettes de Gebran sur un ton lyrique, déchaînant l’assistance: «Gebran était orthodoxe par sa foi, maronite par son patriotisme, chiite par sa faconde, sunnite par son administration, catholique par son humanisme, druze par son courage et arménien par son génie. (…) Notre sort, nous les enfants du An-Nahar, c’est de garder la tête haute, et de rester libres, démocrates et patriotes jusqu’à la mort, comme tu nous l’a appris.»
Antoine Choueiri, directeur général de Choueiri Group, est ensuite monté à la tribune. Grand ami de Gebran, Antoine Choueri a rappelé qu’il lui était très difficile de parler de Gebran après Nayla et avant Ghassan Tuéni. Il a rappelé le parcours de son jeune ami, «le prince des jeunes, qui comptait sur la jeunesse pour changer la situation au Liban». Témoin de toutes les étapes importantes de la carrière du PDG d’An-Nahar et de ses efforts pour souffler un vent de renouveau au quotidien An-Nahar, le fondateur du Groupe Choueiri a terminé par un vibrant hommage à «Gebran, le héros, le croyant (…)» «J’espère, a-t-il conclu, que le Liban dont Gebran a rêvé est en train de naître aujourd’hui.»
C’est de New York que le président de l’AMJ (Association mondiale des journaux), Gavin O’Reilly, s’est adressé à l’assistance. O’Reilly a rappelé les accomplissements de Gebran Tuéni dans la lutte pour la liberté de la presse au Moyen-Orient puis il a promis d’être présent avec le conseil d’administration de l’association, en décembre 2008, pour participer à la commémoration.
Le clou de cette cérémonie, retransmise en direct sur la LBCI et présentée par le journaliste Walid Abboud, a été le double cri du cœur de Magida Roumi. Dans un premier temps, à travers un clip intitulé «M. le Président». Puis à travers un cri de révolte à la figure des responsables politiques, incapables de dépasser leurs différends, les «querelles byzantines» et les «calculs réducteurs» pour sauver le pays du marasme dans lequel il se débat et le mener sur la voie du redressement. «Combien de cœurs devront encore être brisés, combien de maisons doivent encore être détruites, combien de jeunes devront encore partir avant que les responsables politiques ne se ressaisissent? s’est-elle écriée. Pourquoi faut-il que nous mourrions pour les autres?»
Le prix annuel Gébran Tuéni
La cérémonie a également été marquée par la remise du prix international Gebran Tuéni pour l’année 2007, institué par l’Association mondiale des journaux, une organisation internationale basée à Paris, représentant 18000 journaux et regroupant 76 associations nationales d’éditeurs de journaux dans 102 pays. Il est à noter que le journaliste disparu avait joué pendant près de vingt ans un rôle pivot dans les activités de l’AMJ, en sa qualité d’un des principaux membres du Comité de la liberté de la presse de l’Association et de membre du conseil d’administration pendant plus de dix ans. L’édition 2007 du prix, qui vise à récompenser des journalistes de premier plan qui se distinguent par leur attachement à la liberté et à l’indépendance de la presse, le courage, le sens du leadership, et des compétences managériales et professionnelles élevées, a été donc décerné à notre confrère de L’Orient-Le Jour, Michel Hajji Georgiou. Dans une allocution, le lauréat a insisté sur la nécessité de défendre et sauvegarder les libertés publiques et la liberté d’expression, non seulement au Liban mais également dans le monde arabe.
Le mot de la fin est revenu à Ghassan Tuéni, député de Beyrouth et directeur général d’An-Nahar, qui, abordant la conjoncture politique présente, a souhaité «la bienvenue à la présidence de la République au général Michel Sleimane». Il l’a toutefois appelé à éviter, lorsqu’il accédera à la première magistrature, «d’avoir recours aux méthodes d’action classiques auxquelles restent parfois attachés les militaires et les services de renseignements». Ghassan Tuéni a notamment demandé au général Sleimane de «se souvenir que les services de renseignements ont liquidé par le passé des journalistes comme Kamel Mroué, Nassib Metni et Riad Taha, avant de s’en prendre plus tard à Samir Kassir et Gebran Tuéni». Il a en outre rappelé que l’indépendance d’un pays ne saurait être sollicitée d’une quelconque façon, mais elle représente un combat continu.
Nada Merhi
La liberté de la presse
dans le monde arabe
La cérémonie en hommage à la mémoire de Gébran Tuéni a été suivie par la deuxième édition du congrès sur la liberté de la presse dans le monde arabe, organisé conjointement par l’Association mondiale des journaux et An-Nahar, et tenue à l’hôtel Monroe, en présence notamment de représentants de la presse écrite de plusieurs pays arabes.
Cette deuxième édition du congrès a mis l’accent notamment sur la difficulté d’être journaliste dans des Etats, où la notion de liberté est «nébuleuse et tributaire de l’intérêt et de l’humeur» de l’autorité politique et où les journalistes n’ont souvent pas de voie de recours.
Des journalistes du Maroc, de Tunisie, de Mauritanie, de Jordanie, d’Egypte, de Syrie, du Yémen et du Liban ont donc exposé, dans le cadre de ce congrès consacré aux pratiques répressives des gouvernements, les difficultés auxquelles ils sont confrontés dans l’exercice de leur métier.
Les participants ont mis l’accent sur l’importance de conjuguer les efforts et de multiplier les tribunes de défense des journalistes arabes, qui demeurent les otages des systèmes répressifs auxquels ils sont soumis. A la recherche de solutions, ils ont admis «l’inefficacité» des syndicats locaux ou unions de journalistes et leur «impuissance» à protéger ces derniers ou à garantir leur indépendance. D’où la nécessité, ont estimé les participants, «de créer et de multiplier les réseaux d’informations, tribunes de rencontres et associations de défense pour consolider la solidarité interprofessionnelle et permettre les échanges en vue d’une action plus efficace».
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