Daniel Spiro
«Gebran a su dynamiser les jeunes»

«Si quelqu’un mérite vraiment d’être honoré par les jeunes étudiants, c’est bien Gebran!» En des termes francs et émouvants, Daniel Spiro, président du Cabinet des étudiants des Forces libanaises, apporte son témoignage sur le journaliste et le meneur de foule émérite que fut Gebran Tuéni et souligne son rôle moteur auprès des jeunes Libanais.

Première et dernière rencontres
C’est avec beaucoup d’émotion que Daniel Spiro se souvient de sa première rencontre avec Gebran Tuéni, en 1996: «A l’époque, j’étais encore étudiant à l’ESIB et Gebran animait des conférences sur la situation politique libanaise. Je l’ai ensuite connu personnellement. Il est devenu d’un grand support pour les jeunes étudiants quand il leur a ouvert de nouveaux horizons avec Nahar al Chabab, le supplément du quotidien An-Nahar, leur permettant ainsi de s’exprimer pour la première fois. En octobre 2001, j’ai été désigné président du Cabinet des étudiants des Forces libanaises. C’est alors que je l’ai invité à venir exposer sa pensée politique dans différentes universités: NDU (Notre Dame University), la Faculté de médecine de l’USJ, et la Faculté de la rue Huvelin. L’impact qu’il laissait était impressionnant et très positif.»
Daniel s’arrête un instant: il veut avouer quelque chose, il veut vider sa conscience: «Juste avant son dernier voyage à Paris, j’ai demandé à Gebran de participer à une conférence qui allait se tenir en hommage à May Chidiac et pour la cause des détenus dans les prisons syriennes. Je lui ai alors téléphoné personnellement. Comme à son habitude, Gebran ne fait jamais sentir à son interlocuteur qu’il manque de temps avec un agenda chargé. Bien au contraire, il prend tout son temps en te parlant, il t’encourage dans tout ce que tu entreprends, il t’offre son aide. Il m’a confirmé sa présence mais m’a demandé de ne pas divulguer son nom pour des raisons de sécurité. Le jour J, une heure avant le début de la conférence, il appelle pour se décommander. Sincèrement, au moment même, cela m’a vexé car il m’avait promis d’être là…»
Quelques semaines s’écoulent et Daniel Spiro rencontre Gebran à la messe en souvenir de René Moawad, à Bkerké: «Nous nous sommes croisés à l’entrée de l’église, et tout de suite, il m’a salué sans hésiter et m’a dit à sa manière (il sourit): “Tu connais la situation actuelle…”»
«Après cela, poursuit Daniel, il part pour Paris et à son retour, il est lâchement assassiné. Quand j’ai appris la nouvelle, je m’en suis voulu… Il m’avait dit que la situation sécuritaire était catastrophique mais je n’avais pas réalisé, au moment même, la gravité des choses.»

Une sincérité à toute épreuve
Tout le monde le sait: Gebran était un homme fortement charismatique. Il envoûtait les gens et plus particulièrement les jeunes.
«La presse a perdu un de ses grands défenseurs, souligne non sans regret Daniel. La mort de Gebran Tueni est une terrible perte, non seulement pour sa famille, ses amis et ses collègues, mais pour la liberté d’expression et la liberté de la presse au Moyen-Orient, et surtout pour les jeunes. Cette liberté d’expression, cette franchise ont su conquérir toute la jeunesse libanaise. Gebran ne préparait jamais à l’avance son discours pour le lire machinalement devant les jeunes. Cela le distinguait des autres interlocuteurs. Quand il exprimait ses idées, toute la salle écoutait en silence, et vous savez combien ceci est rare dans une salle d’étudiants. Il se distinguait surtout par sa franchise, il nommait les choses par leur nom. Il avait ce charme captivant mais aussi cette vivacité d’esprit qui le distinguait. Mes différentes rencontres avec lui m’ont dévoilé un homme sincère, qui ne connaît pas le désespoir et qui considère que la liberté est purement et simplement la vie. On le voyait en compagnie des grands de ce monde, mais aussi dans sa vie de tous les jours, parmi ses compatriotes. Tous les jours, il rencontrait les jeunes étudiants, Place de la liberté. C’est un homme qui sait écouter l’autre, le mettre en valeur, communiquer un savoir sans écraser son interlocuteur, mener un dialogue en sollicitant la voix de chacun. Il est le premier Libanais a avoir juré devant Dieu que chrétiens et musulmans resteront unis jusqu’à la fin des temps. Il émanait de lui une profonde et fascinante harmonie intérieure; cela ne peut que sensibiliser, toucher dans un monde où tout semble perdu.»

Moteur de la jeunesse
Gebran est un homme entier, généreux et flamboyant, qui a été assassiné au moment où il voyait se réaliser son rêve d’un Liban libre et fraternel. Ceux qui l’ont côtoyé ne pouvaient détacher leurs regards de lui quand il parlait, particulièrement la jeune génération en laquelle il croyait.
Daniel précise: «Les jeunes sont pour lui le trésor du Liban, dont personne ne mesure assez l’importance et la capacité. C’est la raison pour laquelle il a été une des personnes les plus investies dans le quotidien de la jeunesse libanaise. Pour lui, la jeunesse au Liban est la plus éveillée au monde, c’est un potentiel ignoré. Sans elle, il n’y a aucun avenir pour le pays. Mais, malheureusement, les autorités ne lui accordaient pas l’importance qu’elle mérite, c’est pourquoi nous avons assisté à une situation de “divorce” entre l’Etat et les jeunes. Gebran, le journaliste de renom et député de Beyrouth depuis les dernières élections législatives, est venu redorer cette alliance. Il avait confiance en cette nouvelle génération qu’il aurait aimé voir réconciliée avec la génération de la guerre, accusée à tort d’avoir détruit le Liban. Il voulait que les jeunes d’aujourd’hui sachent que c’étaient des jeunes de sa génération qui sont morts pour que le Liban ne soit pas pris en otage par ceux qui le convoitaient. Que la guerre nous a été imposée mais qu’elle nous a appris l’amour de la patrie, et surtout l’unité. Il nous a en quelque sorte réconciliés avec notre passé et stimulés pour lutter au présent. Gebran voulait que la jeunesse s’en serve pour bâtir le futur et ne plus rééditer les mêmes erreurs du passé. Il tenait surtout à garder l’engagement et l’unité du 14 mars. Protester, c’est bien, mais il faut surtout agir. Place donc à l’action. Il motivait les foules de jeunes et animait des tables rondes et de nombreuses conférences, pour proposer des solutions aux problèmes qui ravagent ce pays.»
Gebran Tuéni passait tous les jours à la Place de la liberté pour discuter avec les jeunes qui y campaient. Leader charismatique, il voulait sauvegarder l’indépendance du Liban et surtout inciter les jeunes, toutes religions confondues, à s’unir pour arriver à un Liban indépendant.
«Et il a réussi, affirme Daniel Spiro. A mon avis, c’est lui qui a redynamisé la jeunesse libanaise qui aujourd’hui réalise son importance et s’engage pour un Liban souverain. Il voulait profiter de cette expérience historique que sont les Camps de la liberté, pour unir tous les jeunes. Il disait: “Voyez le 14 mars, quand nous nous sommes tous unis comme nous avons si bien défendu l’indépendance du Liban.” D’ailleurs, il voulait acheter les tentes des jeunes résistants pour reproduire une exposition relatant cette expérience unique, qui doit rester gravée dans la mémoire de tout Libanais. Le message qu’il a adressé aux jeunes du Liban, à ceux qui aspirent au savoir et à la connaissance se résume dans des mots simples: que celui qui aime sa patrie l’aime véritablement, en vrai Libanais et pas seulement avec des mots. Il a créé un réel dynamisme dans les universités et a donné un souffle nouveau aux jeunes, qui ont réalisé l’importance qu’il y a d’exprimer leurs idées.»

Fidélité et engagement des jeunes
Gebran Tuéni a toujours cru et dit qu’il n’y aurait pas de salut pour le Liban et pour la région sans démocratie et liberté d’expression. Il a donc lutté pour la liberté et pris des risques en misant sur sa foi et son espérance.
«Aujourd’hui, déclare Daniel, renouvelons le serment de Gebran Tuéni et notre acte de foi puisque la foi a gagné comme elle l’a fait le 14 mars, fête de la jeunesse du Liban, de la démocratie, de l’unité et de la liberté. Gebran luttait pour un Liban souverain et libre et nous, les jeunes, nous reprenons aujourd’hui le flambeau. Il est vrai que sa perte au niveau politique et humain est irremplaçable pour les jeunes, mais à Gebran, je dis que son credo, son engagement, son amour pour sa patrie seront les nôtres.»

Joëlle Missir