«Partis et couleurs»
Le paysage politique libanais en 177 images

Comment empêcher que la connaissance de l’autre ne devienne un luxe, surtout chez les tout jeunes, dans une société de plus en plus sectaire? Si le dialogue politique se heurte souvent à un mur, la société civile se surpasse en inventivité pour combler les lacunes dans l’éducation collective. «Partis et couleurs», un album-photos des partis politiques à remplir au fur et à mesure avec des autocollants (portraits des personnalités et logos, achetés par paquets), s’adresse à la catégorie des jeunes dans le but précis de leur faire connaître, de la manière la plus objective possible, les plus grands partis du Liban.

Vous avez peut-être remarqué la présence de l’album «Partis et couleurs» dans les librairies: celui-ci n’est ni un jeu à proprement parler, ni ne prétend être un livre d’histoire, mais il pousse les jeunes à acquérir une vue plus globale de la scène politique, de manière ludique et intéressante.
Les initiateurs de ce projet sont trois jeunes hommes: Karim Taleb, Maroun Nassar et Omar el Husseini, fondateurs d’une société appelée Safina. Malgré le fait que l’album ait été mis sur le marché par une société privée, il est loin d’avoir un but purement commercial, comme l’explique Karim Taleb. «Nous nous sommes inspirés du principe des autocollants Panini, qui avaient été créés jute après la Seconde Guerre mondiale en Italie, afin de mieux faire connaître les joueurs de football des différentes villes aux autres localités, en vue de diminuer les tensions régionales, explique-t-il. Le même principe a par la suite été adapté à la Coupe du monde, les fans devant rassembler les photos des joueurs de tous les pays, dans l’objectif de restreindre le nationalisme. Nous avons décidé de reprendre l’idée pour l’appliquer au paysage politique libanais, parce que nous avons remarqué que les jeunes ne sont souvent pas bien informés sur les partis influents dans d’autres régions que la leur. Surtout que, malheureusement, l’Histoire n’est pratiquement pas enseignée à l’école.»
Les créateurs de cet album, insiste-t-il, sont restés très soucieux de garder une objectivité totale concernant les informations fournies, se contentant de rapporter dates, noms, photos et logos, sans aucun commentaire qui puisse paraître subjectif. M. Taleb affirme que cette objectivité était nécessaire pour atteindre la plus grande frange de public possible. «L’idée, c’est que les enfants, après avoir acheté l’album, doivent compléter la série d’autocollants, poursuit-il. Pour cela, ils doivent acheter les sachets contenant quatre autocollants chacun, sans savoir ce qu’ils contiennent, ce qui les pousse souvent à échanger des séries avec leurs camarades, dans le but de compléter leur collection. Ce processus, nous pensons, les familiarisera avec les différentes figures politiques, même celles qu’ils n’aiment pas, ce qui les rendra dans de meilleures dispositions pour les tolérer par la suite.»

Quatorze partis principaux
L’album bilingue (français et arabe) se vend à 3000LL dans les librairies. Sur sa couverture, la célèbre table du dialogue qui avait rassemblé les différents leaders en 2006. A l’intérieur, une première page est consacrée à l’Etat libanais (drapeau, capitale, monnaie, carte géographique…). Suivent des pages consacrées aux présidents de la République, aux présidents du Parlement et aux Premiers ministres, notamment ceux qui ont gouverné durant plus de six mois. Sous les cadres réservés aux photos (devant être collées), les dates de naissance et de mort (si c’est le cas) des personnages, ainsi que la durée de leur mandat ou le nombre de gouvernements qu’ils ont formés. Une page est consacrée aux actuels trois présidents.
Il y a quatorze partis dans l’album. Sept d’entre eux considérés comme les plus représentatifs (plus de trois députés au Parlement), et ayant participé au dialogue national, occupent deux pages chacun, et ont été disposés selon un ordre chronologique suivant leur date de fondation (ce qui explique que le parti Kataeb soit en premier, suivi du Parti socialiste progressiste, du mouvement Amal, des Forces libanaises, du Hezbollah, du Courant patriotique libre et du mouvement du Futur). Là aussi, un souci d’objectivité bien visible. Les sept autres partis moins (ou pas du tout) représentés au Parlement, sont disposés sur une page chacun: ce sont des partis historiques ou alors de nouveaux mouvements avec de nouvelles idées. Il s’agit du Tachnag, du Parti communiste libanais, du Parti social national syrien, du Bloc national, du Parti national libéral, du Courant Al Marada et du mouvement de la Gauche démocratique.
A noter que les créateurs de l’album ont décidé de faire figurer tous les fondateurs et personnages ayant marqué l’histoire des partis, même s’ils ne militent plus dans ses rangs. Ainsi, à titre d’exemple, cheikh Sobhi Toufayli se trouve dans la page du Hezbollah, même s’il n’en fait plus partie depuis de longues années. De plus, une fiche explicative accompagne chaque parti, avec l’année de création, le siège central, le premier député, le nombre de ministres et de députés actuellement, et le chef actuel. Des textes explicatifs en français et en arabe sont ajoutés au début et à la fin de l’album. Le nombre d’autocollants à rassembler est de 177 en tout.
Interrogé sur les motivations des trois jeunes fondateurs de Safina, Karim Taleb précise qu’ils viennent d’horizons politiques différents, mais que ce projet est né d’une conviction commune. Il ajoute que l’album s’est très bien vendu dans certaines régions, moins dans d’autres, tout en n’étant boycotté nulle part, mais que le succès est déjà au rendez-vous. «Je vois des enfants négocier avec leurs camarades pour échanger des photos, et ça m’amuse beaucoup», dit-il. Que comptent-ils faire si le paysage politique se modifie d’un coup? «L’idée est de réactualiser cet album quand cela devient nécessaire», répond-il.
A savoir que l’album comporte de rares et belles photos de certaines personnalités, notamment celles qui sont historiques, et que les créateurs ont été parfois obligés de chercher ces clichés d’époque longuement auprès de différentes sources. Certaines personnalités ayant occupé deux postes, comme ceux de présidents de la République et de fondateurs de partis, par exemple, ont deux photos dans l’album. Même les adultes seront étonnés de constater qu’il y a plus d’une tête qu’ils ne connaissent pas!

S.B.