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Le mariage
Un saut à l’aveuglette ou avec calculette?

«Je me marie aveuglément, passionnément, à la folie? Ou pour sa bourse, son statut, son poste...?» Union d’amour ou de raison, le secret du mariage et sa pérennité semblent une mixture bien dosée des deux. Plus encore, la clé d’une union réussie est incontestablement dans le post-mariage. Un suivi concocté à base de respect, d’engagement partagé, de franchise, d’attention, et surtout de patience!

Le mariage est une institution conjugale dans laquelle une personne va à l’aventure les yeux aveuglés par la flamme ou grands ouverts par des considérations tous azimuts. Dans le premier camp, celui des téméraires transis, le oui nuptial est le fruit d’un amour inexplicable, spontané, auréolé de mystère. Dans le second, celui des calculateurs tatillons, la décision d’une vie à deux filtre un kaléidoscope de critères avant de se concrétiser devant l’autel: pécuniaire, social, familial, physique… La liste est bien longue. Même si ces derniers se défendent à cor et à cri d’avoir franchi le pas par amour, d’abord,  quoique... raisonné et raisonnable!
Nadine, 36 ans, mariée depuis deux ans, proteste: «Lorsque j’ai fait la connaissance de Riad, je n’avais pas à son égard une attraction physique toute particulière. Mais, moralement, il me paraissait quelqu’un de valable. Comme je venais de rompre avec mon copain qui m’a lâchée pour une midinette de 20 ans, j’ai voulu lui donner une chance. Au fur et à mesure que je le fréquentais, je découvrais son fond, ses bonnes manières, sa générosité et je commençais à l’aimer et le trouver même beau. Bon, même si ce n’était pas le grand amour au début, on ne peut pas taxer mon mariage de raison pure, stimulée par la recherche d’une certaine stabilité et la fuite de la solitude. Si je ne l’avais pas aimé, j’aurais été incapable de m’engager à vie. En plus, je ne serais pas à même de faire les sacrifices et les efforts qu’une existence à deux exige de chacun des conjoints pour éviter que le mariage ne foire.»

Les vieilles recettes conjugales de grand-mère
Apprendre à aimer son conjoint après le jour J, apprendre à découvrir ses qualités, une vieille recette de mémé qu’Yvette, mariée depuis presque 35 ans, a réussi à appliquer. «Il est vrai que si je n’avais pas épousé Jean, je ne me serais pas jetée du balcon, affirme Yvette, 65 ans. Ce n’était pas un amour digne de “Roméo et Juliette”, mais il m’avait plu quand même et j’avais des sentiments à son égard. Je l’ai trouvé convenable et capable de sécuriser mon avenir. Après mon mariage, j’ai découvert que je ne pouvais plus me passer de lui. Si j’avais aujourd’hui à refaire un choix, ce serait lui et rien que lui.» Des unions conjugales qui se contractaient en toute simplicité sous la houlette et le consentement des parents et loin des fioritures et des élucubrations qui caractérisent les relations contemporaines et les engagements d’aujourd’hui. «De mon temps, les filles n’avaient pas l’occasion de fréquenter tous les jours des hommes, continue-t-elle. Les sorties étaient rares. Et les relations s’établissaient dans un cadre familial, de voisinage ou encore devant le parvis de l’église où les jeunes endimanchés se regardaient du coin de l’œil à la recherche de l’âme sœur. Le mariage n’était pas forcé comme au temps de nos aïeux, mais contrecarrer la volonté de ses parents était quand même indécent, voire inopportun. Se marier étant de mise, les jeunes filles devaient se trouver un mari au plus vite pour se caser et accepter d’éventuels prétendants pour le meilleur et pour le pire sans retour en arrière. Je peux vous dire que, depuis 100 ans, il n’y a eu dans mon village qu’une seule séparation.» Mariée selon les normes sociales d’autrefois, Yvette incarnerait-elle un modèle à suivre en matière matrimoniale face à l’affluence effrénée des divorces qui inondent nos sociétés modernes?
A 33 ans, Maria, jeune avocate célibataire, ne le pense pas tout à fait: «Dans le temps, le divorce était encore tabou, raison pour laquelle le couple se séparait difficilement, non pas par amour et conviction, mais pour éviter le qu’en-dira-t-on. Aujourd’hui, les femmes autonomes et indépendantes s’assument, elles n’ont plus envie de subir. Elles exigent que les choses changent, sinon elles demandent le divorce et claquent la porte. Union d’amour ou de raison, le secret est dans le comportement mutuel et conjugal qui suit le mariage.»

«Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue...»
Les valeurs sociales changent. Les sentiments migrent. Les relations sont plus libres et libertaires, plus ouvertes et moins conventionnelles. Mais l’amour, le vrai, l’unique, lui, n’a pas changé de visage. Et s’il ne connaît ni loi, ni règle, il doit sa survie à un travail de tous les jours, à un sérum de vérité, de dévouement, de compréhension... à l’amour tout simplement. «J’ai fait un mariage d’amour à 100%, déclare François, un médecin de 50 ans. Quand j’ai vu Ghada pour la première fois, j’ai su que c’était la femme de ma vie. Mes parents sont devenus fous de rage quand ils ont su que j’allais convoler avec ma dulcinée qui n’était ni de mon rang social, ni de mon milieu, ni de mon éducation. Pourtant, je l’ai aimée sans réfléchir, sans me poser 1000 questions. Mon coup de foudre dure depuis dix-huit ans déjà, avec très peu d’orages à l’horizon. Car si la naissance de l’amour est inexplicable, son développement et son maintien se rationalisent avec le temps. Ce qui fait naître l’amour ne suffit pas à le faire durer. Il faut alors le nourrir pour le conserver dans les conjonctures difficiles de l’existence. C’est le fruit d’une longue expérience et d’un apprentissage en duo. Sinon, place aux déceptions amoureuses.»
François ne croyait pas si bien dire face à la désillusion qu’a vécue Irma après une union qui a duré dix ans et qui a fini en queue de poisson, brisant couple et enfants: «J’avais 18 ans lorsque j’ai épousé un homme, de dix ans mon aîné, que je croyais être le prince charmant de mes rêves. Au bout de quelque temps, l’amour fou que je lui portais s’est transformé en haine et, un beau jour, j’ai réalisé que je m’étais complètement trompée de personne. Sur un coup de tête, il a arrêté de travailler, voulant vivre à mes crochets. Je l’ai entretenu grâce à la fortune que j’avais héritée de mon père, puis, n’en pouvant plus, j’ai chassé ce bon à rien de ma maison. Depuis, j’ai compris que ces passions enflammées n’existent que dans les romans. Et que pour faire sa vie, il faut avoir les pieds sur terre, et surtout raisonner.»
Eh oui, les réveils peuvent avoir un goût âcre quelquefois. Charbel, 38 ans, ne se remet pas de son divorce qui, non seulement à mis son cœur en miettes et son ménage en éclat, mais a tari son escarcelle jusqu’au dernier sou: «Toute la ville a parlé de mes noces d’amour et de miel. On était comme deux tourtereaux au faîte du bonheur. Le jour où j’ai enregistré ma villa et tous mes biens immobiliers au nom de mon épouse, elle a plié bagages et a disparu me laissant seul avec trois enfants à ma charge. A ce moment, j’ai compris que ma conjointe avait fait un mariage d’intérêt, un contrat d’exploitation et de spéculation.» 

La chamade des gens amoureux
Quoi que l’on dise, quels que soient les conseils prodigués, les inconditionnels de l’amour jusqu’aux os n’en démordent pas. Karla, 26 ans, vient de rompre ses fiançailles avec Elie, un dentiste de 38 ans, carriériste et ambitieux. Au bout de trois ans d’engagement, l’ennui s’installait dans le couple, le rongeant petit à petit, jusqu’au jour où, n’en pouvant plus, elle décide de tourner le dos à la sécurité et à la stabilité qu’Elie était en mesure de lui assurer pour aller là où son cœur l’emportait… Vers Albert, un jeune homme de deux ans son cadet, infirmier de profession, qui arrive à peine à joindre les deux bouts. «J’ai connu Elie sur les bancs universitaires, raconte-t-elle. Honnête, sérieux, généreux, il avait toutes les qualités qu’un homme pouvait avoir. Désireux de se marier, il avait construit une villa à Batroun flambant neuve et avait déposé sa clef sous le paillasson pour que je l’inaugure le jour J. Seulement, je m’ennuyais à mourir. J’avais besoin de sentiments forts, de sentir mon cœur battre la chamade. C’est alors que j’ai fait la connaissance d’Albert, qui m’a redonné goût à la vie. Il est sans le sou, il n’a ni maison, ni biens, mais l’alchimie est exaltante et je l’aime.» On croit entendre Phèdre, l’héroïne de Racine, parler d’Hippolyte, à quelques siècles près: «J’aime… A ce nom fatal, je tremble, je frissonne. J’aime…» 
L’amour seul ne suffit pas! Ou du moins, si, pour certains, il est essentiel pour franchir le pas, il ne suffit pas pour maintenir sain et sauf cet engagement à deux, face aux intempéries du quotidien, aux conjonctures de l’existence, aux exigences de la vie. La raison seule est dérisoire et conduit l’union conjugale nécessairement au bord du ravin et de l’échec. Un mariage de raison peut se transformer en de grandes noces d’amour. Et un mariage coup de foudre peut se muer en catastrophe. Il suffit de mélanger savamment les ingrédients essentiels pour réussir cette recette nuptiale: une once de tolérance, une cuillerée d’honnêteté, une pincée de patience, un brin d’attention, un tas de respect et beaucoup d’amour authentique, voire unique, loin des “amours multiples” malheureusement banalisés par la société moderne comme de vulgaires produits de consommation.

Michèle Messarra