Joumana Haddad
Le droit à la transgression
«C’est une tour de Babel dans ma tête» avance cette poétesse habitée par 7 femmes, 7 langues qu’elle possède à fond et qui enrichissent sa langue natale, l’arabe, d’une singularité proprement translinguistique. Portrait en prose d’une femme délicatement volcanique.
Cette jeune femme épanouie, au doux regard et au sourire enjôleur, porte un volcan en elle. Elle ne le couve pas, ne le cache pas, mais le laisse librement éclater dans ses écrits en une éruption de mots incandescents et un épanchement de pensée en fusion. Ses aveux poétiques sont plus des cris de joie, les râles de plaisir d’un être libre qui danse sur la corde de la transgression. «Le retour de Lilith» (2004, et 2007 pour la version française) et «Miroir des passantes dans les songes» (2007) manifestent son acte de foi, poétique et existentiel: «Il faut avoir le courage d’exprimer sa propre vérité sans penser aux conséquences», sans craindre les retombées d’une opinion politiquement correcte.
Joumana Haddad est en quête de soi par la poésie: «J’écris de la poésie parce que j’aime l’essence des choses, les choses concentrées, tendues à l’extrême… J’ai lu Sade à l’âge de douze ans. Un choc très positif, qui m’a beaucoup marquée. Un choc qui m’a révélé la liberté dans l’écriture. Jusqu’où quelqu’un peut aller dans l’expression de ses idées les plus extrêmes. J’ai été élevée de façon très traditionnelle et Sade a été le révélateur de ma personnalité. J’ai compris que j’avais le droit de faire jaillir le volcan qui est en moi. Là, c’était vraiment le dépassement de la timidité dans ma tête, le plaisir de la transgression. Oui, il faut désobéir, c’est notre droit.»
Ne fantasmez pas trop, Joumana Haddad n’a rien de sulfureux, même si, pour Lilith, son héroïne, «la braise est le premier des commandements et l’assouvissement est un péché»! Cette jeune mère de famille, cette doctorante en langues à la Sorbonne (et titulaire d’une maîtrise en biologie génétique), cette dynamique coordinatrice de la page culturelle du quotidien An-Nahar, est simplement libre dans sa tête et son corps: «Pour moi, le mot “émancipation” n’existe pas. C’est un acquis! C’est l’expression totale de soi comme point de départ et non comme point d’arrivée. J’ai appris à mettre des points d’interrogation sur toutes ces idées reçues qu’on a tendance à accepter passivement.»
Les pieds solidement plantés sur une terre fertile en responsabilité et en sève créatrice, Joumana Haddad affirme qu’on peut être poète tout en étant pragmatique dans la vie quotidienne. D’ailleurs, si elle avoue être «plutôt violente, féroce», elle reconnaît être aussi «très robuste psychologiquement, sinon je n’aurais jamais pu rédiger “La mort viendra et elle aura tes yeux” si j’avais des tendances suicidaires». «La mort viendra…»* est une anthologie quasi inédite, regroupant 150 poètes suicidés du XXe siècle, parue en mai 2007 aux éditions Dar An-Nahar et Arab Scientific Publishers. Cet ouvrage, où 150 poètes ont flirté avec la mort jusqu’à la mort, est le fruit d’une descente aux enfers qui a duré quatre années et au bout de laquelle Joumana-Orphée est revenue, porteuse de textes en bilingue, d’une triste et désespérante beauté. Une anthologie incontournable!
En plus de la publication dans sa version française de «Miroir des passantes dans les songes» en 2008, la proche actualité de Joumana Haddad, côté pragmatique, c’est le fameux prix littéraire anglophone, Booker Prize, dans sa version arabe établie récemment et dont elle est la coordinatrice administratrice.
A Abou Dhabi, le 10 mars verra donc un heureux lauréat arabe - sélectionné parmi six finalistes, dont deux Libanais: May Menassa et Jabbour Doueihy - récompensé par la reconnaissance d’un prix prestigieux ainsi que par la belle somme de 50000 dollars!
Johnny Karlitch
* Titre emprunté à l’écrivain et poète, Cesare Pavese, suicidé en 1950