A Nadia et Gabriella

Au Moyen Age, votre père eût porté la lance et l’épée, pour défendre Dieu, sa dame et son roi. Mais, à notre époque, son cœur friable, uniquement adoubé à la bravoure, la loyauté, le patriotisme et la protection des faibles, ne frappait que là où la conscience s’endort. Toujours mobilisé, auréolé de cet héritage rebelle, il combattait avec sa plume acérée et son œil aiguisé. C’étaient là les seules armes de ce combattant loyal face à des milieux interlopes. Plus il assistait à la consomption de ce pays vacillant, plus il s’acharnait dans la bataille. Jusqu’à livrer son corps à l’étreinte de la mort et verser son sang comme une semence dans un témoignage sublime de son amour pour son pays.
Il y a des êtres que la vie nous prête si peu de temps, de peur d’user leur flamme. Ceux qui brûlent pour une cause plutôt que de mourir à petit feu. On lui reprochait d’esquisser sans arrêt un pas de deux avec la mort, en espérant qu’il lui tordrait le cou. Car la mort était toujours assise à ses côtés, mais au lieu de le tétaniser, elle le faisait s’éblouir devant la vie. Dans un pays sans héros, il se démenait comme une grenade dégoupillée pour un avenir meilleur et ses paroles enivraient comme un vin vieilli en fût. Il avait l’exceptionnel talent de défendre les valeurs auxquelles il croit sans jamais arrondir les angles. Le verbe engagé et corrosif, le militantisme dans la peau, il partait à l’assaut de l’injustice et de la soumission. Dans cette terre gorgée de sang, il a endossé l’uniforme des héros pour partir vers un monde plus juste, où l’attendent Nadia, Nayla et Makram. Il entre dans l’Histoire, cette porte à travers laquelle les hommes de sa trempe acquièrent leur libération et se débarrassent des contingences de ce monde. Du haut de son cumulus, aux frontières du rêve, Gebran nous baigne tous d’une lumière irréelle pour compenser cette absence insoutenable depuis son départ. Avec son regard qui balaie les futilités pour zoomer sur l’essentiel, l’homme pressé nous dit que le temps n’est plus à gémir, mais à agir. Entendu, estéz!

Colette Chibani