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Le célibat des femmes
Entre solitude et liberté

Dans une société traditionnelle qui estime que la principale vocation de la femme demeure celle de se marier et d’élever ses enfants, elles sont de plus en plus nombreuses à vivre en solo. Par choix au début, croyant fermement qu’elles peuvent conquérir le monde à tout âge. Par pragmatisme à une étape ultérieure, ne voulant pas se lancer dans une relation qui ne les comble pas sur le plan affectif et intellectuel. Emancipées sur le plan économique et menant une carrière florissante, ces femmes “libérées” continuent toutefois à être plaintes dans leur communauté qui joue les “entremetteuses”. Parce qu’une femme célibataire, aussi réussie que soit sa carrière, ne peut qu’avoir échoué dans sa vie.

 

«Tu as 29 ans, tu ne penses pas qu’il est grand temps que tu te trouves un mari? Après, aucun homme ne voudrait plus de toi»; «Elle est belle, elle gagne bien sa vie, mais je la plains. La pauvre, elle a 36 ans et est toujours célibataire»; «Alors, téta, tu n’as pas encore compris que le travail ne t’apportera pas la sécurité? Assez de travail. Tu n’es plus jeune. Tu devrais penser à te caser, si tu comptes avoir des enfants.»
Les conseils des personnes bienveillantes soucieuses de l’avenir de ces femmes “hors-la-loi” qui risquent de ne jamais intégrer le cercle privilégié des couples mariés, se recensent à la pelle. Et l’on multiplie les efforts de les introduire à tel homme «chic», à un autre «issu d’une bonne famille» ou encore à celui «qui ferait un bon parti puisqu’à son âge, elle ne peut plus espérer rencontrer mieux».
Zeina, responsable du département de marketing dans une multinationale, est victime de ces pratiques courantes chez les femmes de sa famille et qui se déclarent «inquiètes de son sort». A 29 ans, Zeina estime être prête pour le mariage, «mais pas de cette façon». «Je suis à la recherche d’un homme qui me comble sur tous les plans, souligne-t-elle. Je suis très exigeante et je ne peux pas faire de compromis, juste parce que je dois me marier. Je gagne très bien ma vie, je mène une superbe carrière qui m’a menée aux quatre coins de la planète. Je n’ai pas donc besoin d’un homme qui m’assure une sécurité financière. Au contraire, l’homme qui partagera ma vie doit répondre à plusieurs critères. Il doit avoir une bonne carrière. Il doit être généreux, sensible et apporter un plus à ma vie. Mais il doit surtout m’aimer plus que je ne l’aime.»
Parmi ses amies, Zeina est la seule qui s’est lancée dans une carrière professionnelle. Les autres ont opté dans leur majorité pour un travail à temps partiel avant de se marier. «Chacune d’entre elles se sentait obligée de m’introduire à tel copain célibataire de son mari. Tout le monde insistait qu’une fille comme moi devait forcément avoir quelqu’un dans sa vie. Jusqu’à présent, je vivais bien. Je voyage énormément. J’apprends de nouvelles choses et j’avance dans ma carrière. Mais la solitude commence à me peser. Ce n’est pas que je cherche à me marier. Mais j’aimerais avoir quelqu’un avec qui je pourrai partager certains moments de ma vie. Toutes mes amies sont mariées. Elles ont leur mari et leurs enfants. Elles ne sont plus disponibles comme avant. Je finis par sortir avec les femmes célibataires. Je ne supporte pas non plus la pression qu’exerce ma famille qui se sent obligée de me débrouiller quelqu’un, parce qu’elle estime que je suis tellement prise par ma carrière que je n’ai pas le temps de me trouver seule un mari. On ne cesse de me comparer à telle ou telle cousine qui a coiffé sainte Catherine et me mettent en garde contre mon sort qui serait forcément comme le sien. J’ai même une tante qui a annoncé à qui veut l’entendre qu’elle a une nièce à marier!»
«Je trouve cela bizarre, poursuit Zeina, sachant que ce sont justement mes parents qui m’ont encouragée à pousser loin mes études et à réussir ma carrière. Aujourd’hui, ils me harcèlent pour leur “donner” un petit-fils qui les comblera.» Et de remarquer: «Mise à part la pression, j’aime la vie que je mène, parce que je suis accaparée par ma carrière. Mais, par moments, je sens que j’ai besoin d’un support affectif, d’autant plus qu’au Liban, il est difficile pour une femme de vivre seule.»
La nostalgie d’un enfant
L’“excès de zèle” au travail est justement une des caractéristiques des femmes célibataires, qui se rendent indispensables, estimant «qu’elles n’ont rien d’autre à faire», remarque Liliane Ghazali, psychanalyste. «D’ailleurs, la plupart des femmes non-mariées sont des femmes qui ont une carrière et s’y sentent à l’aise», explique-t-elle. Pour elle donc, les mœurs qui vouent la femme au mariage sont en train d’évoluer «à l’insu des traditions»: «Ces femmes ont acquis une indépendance économique qui leur donne plus de choix. La famille ne peut plus ainsi se permettre de formuler ses désidératas sur ce plan-là. Il est vrai que les hommes se font rares au Liban, mais là n’est pas le problème. Aujourd’hui, dans le cadre de leur travail, les femmes sont appelées à voyager fréquemment, et elles ont donc de plus grandes occasions de liberté. Malgré cela, je constate chez toutes ces femmes la nostalgie d’un enfant, à cause de l’horloge biologique.»
C’est le cas de Marie, 38 ans, qui estime que le temps presse en ce sens: «Je ne suis plus jeune. Si je veux un enfant, c’est maintenant qu’il faudrait le faire.» Médecin de 38 ans, elle refuse toutefois le statut de mère célibataire. Elle se prononce également contre l’adoption. «Je n’ai pas choisi d’être célibataire, mais je n’en fais pas un drame, d’autant que je n’accepte pas les compromis dans le mariage, confie-t-elle. J’ai eu beaucoup de propositions, mais à chaque fois, il manquait quelque chose à la relation. Par moments, une certaine froideur l’emportait sur les autres sentiments. Parfois, je n’arrivais pas à m’adapter à un certain niveau socioculturel. Il ne s’agit pas d’une forme de snobisme, mais cela émane de l’éducation qu’on a reçue et dont on n’arrive plus à se défaire. On finit par ne plus tolérer que l’autre n’ait pas acquis les mêmes valeurs.»
Marie savoure ces moments de liberté dont elle profite «positivement»: «Mon célibat me donne une certaine liberté d’agir qui m’aurait manqué si j’avais des engagements familiaux, d’autant plus que je n’ai de comptes à rendre à personne. Mais, parfois, la solitude me mine. Et je ressens le désir de partager certains moments de ma vie avec une personne qui puisse me comprendre. Je suis à la recherche d’un alter ego, ce n’est pas facile à trouver. Mais je suis certaine que j’aurai l’occasion de vivre pleinement ma vie.»
Loin de regretter le parcours qu’elle a suivi à ce jour, Marie note qu’elle est partiellement responsable de son célibat: «Avant mes 30 ans, l’idée du mariage ne m’avait jamais effleurée. J’étais prise par ma carrière et mes projets professionnels, sachant que j’ai encore à faire mes preuves sur ce plan. Lorsque je suis devenue prête à entreprendre une relation sérieuse, la bonne personne ne s’est pas présentée. Il faut beaucoup de choses pour enrichir la vie d’un couple. Mon statut de célibataire me procure cette richesse à tous les niveaux, ce qui manque parfois à la vie de couple, où les époux sont souvent pris par la routine.»

Besoin d’aimer
Ce qui est certain, c’est que les femmes vivent aujourd’hui mieux leur célibat, même si certaines continuent à penser, sans oser se l’avouer, qu’elles ont échoué, parce que dans la société libanaise, «quelle que soit sa position, la femme manquera toujours de quelque chose si elle n’est pas mariée». «Jusqu’à il y a une dizaine d’années, le célibat était très mal vécu, constate Liliane Ghazali. La femme non-mariée se sentait paria de la société. Aujourd’hui, les femmes sortent souvent par groupes, ce qui n’existait pas jusqu’à une période récente. Comme si, avant, ces femmes s’interdisaient de sortir et de vivre, parce qu’il fallait rester un peu confiné. De nos jours, elles sont beaucoup plus libérées par rapport à cette question. Elles se donnent l’occasion de vivre, même si elles ne sont pas mariées.»
Et sur le plan affectif? «Le besoin d’aimer et d’être aimé est inhérent à tout être humain, répond la psychanalyste. Tout le monde veut aimer et a envie d’être aimé. Et cela n’est pas l’apanage des célibataires. En fait, les personnes mariées sont doublement non aimées et nombreuses sont celles qui se disent que le mariage est la tombe de l’amour et du désir. Jusqu’à une certaine mesure, les célibataires se sentent plus désirables qu’un grand nombre de femmes mariées. Parce que le désir s’émousse avec le temps et l’amour se transforme. On est pris par plusieurs choses et l’attention s’amoindrit. Les débuts sont toujours fulgurants et rares sont ceux qui supportent la durée.»

Une “proie” facile
Parmi cette communauté de femmes qui n’ont pas encore trouvé l’âme sœur, émerge une nouvelle catégorie de célibataires, celles des divorcées, «qui restent victimes de nombreux préjugés plus tenaces que ceux émis contre les célibataires». «Une femme divorcée est considérée par les autres comme ayant subi un échec, même si ce n’est pas de sa faute, donc comme étant de moindre intérêt, remarque Liliane Ghazali. De plus, les hommes estiment que ces femmes sont plus faciles à séduire et moins exigeantes, notamment si elles ont des enfants. Ils croient qu’étant divorcées, elles peuvent se permettre n’importe quelle aventure sans qu’on les chicane. Par ailleurs, on les épouse moins. En revanche, dans la classe sociale très aisée, le divorce ne pose plus un problème.» Mais tel n’est pas le cas de la majorité.
Hala l’a appris à ses propres dépens. A 39 ans, elle est divorcée, avec un fils de 11 ans: «La pression que je subis n’émane pas de ma famille, mais de la société.» Les siens l’encouragent en fait à sortir et à se refaire une vie. «Mais je ne veux rien entendre, affirme-t-elle. Aucun homme ne veut d’une femme divorcée pour sa personne. Pour eux, je suis la proie facile. “De quoi as-tu peur?”, me répètent-ils. Etre divorcée est un problème. Avoir de plus un enfant en est un autre. Pour moi, mon fils compte plus que tout au monde. Je ne veux pas arriver au jour où le conflit se posera entre lui et un autre, surtout que, dans mon cas, il n’a plus que moi.»
En société, Hala souffre des jugements des autres. «C’est toujours la femme seule ou divorcée qui a à pâtir du jugement de la société, constate-t-elle. Pour eux, une divorcée n’est forcément pas “bien”. C’est son comportement qui a dû mener à ce dénouement tragique ou encore c’est le mari qui la trompait. Comme s’il n’y avait que ces deux hypothèses au divorce. Quant au travail, n’en parlons pas. Même si elle bardée de diplômes, il n’est pas facile pour elle de trouver un emploi si elle a un enfant. La réintégration est difficile tant au niveau social que professionnel. Personnellement, je recommence tout de zéro, même avec mes amis que j’avais perdus de vue à cause de mes problèmes conjugaux.»
Pour l’instant, Hala a posé une grande croix sur sa vie sentimentale. «Je peux vivre sans homme. J’accepte les amitiés avec le sexe opposé, mais pas de relations amoureuses. Parce que je suis convaincue qu’aucun homme ne peut considérer l’enfant d’un autre comme étant le sien. Sans oublier que la loi est injuste envers la femme divorcée qui se remarie. On risque de lui retirer son enfant. Je ne suis pas prête à courir ce risque. En outre, j’ai tellement souffert dans mon mariage et durant les procédures de divorce, au point de me demander si cela valait vraiment la peine de perdre mon fils pour un autre homme.»

Nada Merhi

 

«L’important c’est d’aimer, le mariage vient après»
La patience, Roula l’a apprise à force de mésaventures. Professeur de danse, elle a grandi avec l’idée que la femme est vouée au mariage et qu’elle doit se marier avec le premier venu. «Malheureusement, dans notre société, les filles et les garçons ne reçoivent pas la même éducation, déplore-t-elle. Les filles grandissent avec l’idée du mariage ancrée dans leur (in)conscient. Les femmes entament ainsi chaque relation avec cette obsession du mariage. Ce qui est faux. Et je l’ai appris à mes dépens. En effet, j’étais la première à aborder le sujet avec mon compagnon et, à chaque fois, il fuyait. Et après chaque rupture, je sombrais dans la déprime. Il m’a fallu trois ans pour dépasser la dernière séparation.»
Coup après coup, Roula, 40 ans, a fini par comprendre que l’important, c’est d’aimer et de se sentir aimé. «Le mariage vient en seconde étape, affirme-t-elle. Ma dernière expérience m’a appris d’ailleurs à prendre les choses avec plus de souplesse. Désormais, je fais la sourde oreille et n’accorde plus d’importance aux remarques désobligeantes des autres.»
Pendant des années, Roula a ainsi vécu en célibataire: «Je me concentrais sur mon travail, sortais avec mes amis et essayais de m’amuser. J’étais convaincue qu’il fallait travailler sur soi et poursuivre sa vie.» Jusqu’au jour où elle rencontre, Fadi, son compagnon actuel, son aîné de cinq ans. Fadi est divorcé et père de deux enfants: une fille de 18 ans et un garçon de 16 ans. «Je l’ai rencontré à un dîner et nous sortons ensemble depuis près d’un an», raconte-t-elle. Les défis que le couple rencontre sont toutefois innombrables: «Dans ma famille, il n’est pas acceptable de sortir avec un homme divorcé ou veuf, sachant que j’ai un frère divorcé.» Au terme de longues négociations, la famille a fini par accepter Fadi. Quant aux enfants, il a fallu les apprivoiser sans chercher à remplacer leur mère: «Ils ont fini par se rapprocher de moi. Je suis même devenue la confidente de la fille qui me fait part de ses problèmes. Les enfants me demandent souvent d’intercéder auprès de leur père en leur faveur. Ils se sont attachés à moi et ce sont eux qui m’incluent désormais dans leurs programmes.»
Roula sait qu’elle représente tout ce que Fadi cherchait chez une femme: «Il ne cesse de me répéter qu’il a trouvé la femme de sa vie et qu’il aurait souhaité m’avoir rencontrée plus tôt. Personnellement, je ne cherche pas à le bousculer, d’autant qu’il n’est pas encore prêt pour le mariage. Je laisse les choses au temps. D’ailleurs, je ne suis plus obsédée par la question du mariage. C’est la compagnie qui m’importe.»
Et les enfants? «Ce n’est pas moi qui en décide, mais Dieu. L’idée ne me taraude pas. Je ne veux pas d’un enfant pour m’occuper de moi quand je vieillirai mais pour qu’il vive heureux. A l’heure actuelle, ce qui m’importe, c’est d’avoir un homme qui partage ma vie, qui m’aime et que j’aime. Et parfois, je me dis que le bon Dieu a mis sur mon chemin un homme avec des enfants, parce que peut-être je n’en n’aurai pas.»