Fares Souhaid
Du Lycée à Kornet Chehwan

En Gebran Tuéni, l’ancien député Farès Souhaid affirme avoir perdu non seulement un précieux compagnon de lutte, mais aussi un ami qu’il connaît depuis les années d’enfance. Il témoigne aujourd’hui du long parcours politique d’un homme engagé, d’un politicien et journaliste profondément démocrate qui, souligne-t-il, avait des qualités humaines rares. 

La relation de Farès Souhaid à Gebran Tuéni remonte à très longue date puisque les deux se sont rencontrés sur les bancs de l’école, au Lycée français exactement, en septième, à l’âge de neuf ans. «Le sort a voulu que nous soyons voisins de banc et donc liés d’amitié, précise Farès Souhaid. Le premier incident dont je me souviens, c’est quand nous avions tous deux découvert que nous étions myopes. Nous étions loin du tableau et éprouvions certaines difficultés à suivre les cours. Gaby, comme on l’appelait alors, s’est fait ausculter, est revenu avec des lunettes et a commencé à récupérer le retard. J’ai fait de même et me suis procuré les mêmes lunettes.»
Après le départ de Gebran du Lycée, les deux amis se sont perdus de vue durant de nombreuses années. Mais Farès Souhaid se rappelle «l’élève calme, sérieux, mais ayant déjà l’assurance de ceux qui proviennent d’une grande famille». Il ajoute que Gebran Tuéni était très apprécié de tous les élèves, et il lui revient en mémoire un anniversaire célébré à la demeure familiale de Beit Méry, au cours duquel les jeunes invités ont eu droit à des cadeaux de retour, ce qui n’était pas conforme aux coutumes d’alors, dont une canne à pêche qu’il garde toujours. C’était Nadia Tuéni, la mère de Gebran, qui avait organisé cette fête.
Malgré de brèves rencontres fortuites durant la période de l’adolescence, les deux hommes n’ont vraiment eu d’entretien prolongé qu’en 1989. «J’étais un responsable de l’association Médecins du Monde, qui s’occupait de l’aide humanitaire vers le Liban durant la guerre de Libération», précise Farès Souhaid. Ils se sont croisés un jour, à Chypre, alors que Farès rentrait à Beyrouth et que Gebran s’apprêtait à prendre l’avion. «Gebran avait des responsabilités politiques à l’époque. Il était proche du général Michel Aoun et engagé dans cette guerre contre la présence syrienne, se rappelle-t-il. A l’aéroport de Larnaca, durant les heures d’attente, nous avons évoqué nos souvenirs d’enfance mais avons aussi discuté politique. A l’époque, nous avions des opinions divergentes. Moi, je ne comprenais pas ce qui se passait à Beyrouth, lui était complètement engagé. C’était un engagement de cœur plutôt que de tête, plus profond, selon moi, que ce que lui reconnaissaient ses partenaires politiques.»
C’est un Gebran différent que retrouve Farès Souhaid dans les années 92-93. «Il revenait d’une longue aventure politique, il semblait plus calme, se souvient-il. Lors d’une conversation amicale, il m’a avoué avoir laissé des plumes dans cette bataille. Sur le plan personnel, il était amer, ayant perdu son frère dans un accident de voiture et pris part à une bataille politique sans horizons, bien qu’il n’ait pas baissé la voix, par ailleurs, contre la présence syrienne.»

Actif dans la naissance de Kornet Chehwan
C’est à partir de là que commence vraiment la collaboration politique entre les deux. La première véritable occasion se présente en 2000, après le fameux communiqué des évêques maronites, qui avait soulevé à l’époque le problème de la présence syrienne. L’ancien député se souvient qu’il s’était alors retrouvé avec Gebran Tuéni et quelques autres à Kornet Chehwan, avant la création du rassemblement du même nom, pour une réflexion qui avait alors duré quelque six mois, en cercle restreint. «C’était Gebran qui donnait à ce petit groupe la majorité des informations politiques, étant donné sa position dans le An-Nahar et ses relations dans le monde arabe et occidental», poursuit-il. Il ajoute: «Gebran était devenu un homme très sage, dans son comportement, dans sa pensée politique. Il voulait absolument faire partie de ceux qui allaient rassembler les chrétiens dans une première étape, afin de rassembler tous les Libanais dans une seconde. Le rôle qu’il a joué était important, sa participation était toujours éloquente et fondée sur des informations précises. Son optimisme politique, qui ne l’a jamais quitté, et sa détermination à déloger les troupes syriennes du pays, étaient d’une grande aide dans les moments difficiles.»
Kornet Chehwan voit le jour et commence à publier ses communiqués. Et puis, surviennent les événements du 7 août 2001, quand des centaines de militants des partis qui constituaient alors l’opposition anti-syrienne sont détenus arbitrairement. «Gebran était l’une des personnes qui avaient subi des pressions, révèle Farès Souhaid. On avait essayé de l’intimider en menaçant les intérêts de son quotidien. Malgré les menaces, il a tenu bon. Nous en avions beaucoup discuté à l’époque, avant de conclure qu’il était indispensable d’aller de l’avant, parce que le moindre pas en arrière serait un signe de faiblesse.»

Période de froid
Mais des nuages devaient assombrir les relations entre Farès Souhaid et Gebran Tuéni quand, à la mort du député du Metn, Albert Moukheiber, Kornet Chehwan n’a pas soutenu la candidature que comptait présenter Tuéni. «Je l’avais pourtant pris de côté, à la sortie des funérailles d’Albert Moukheiber, pour le convaincre que c’était le moment où jamais de présenter sa candidature, sans prendre un temps de réflexion sous prétexte d’arguments d’ordre moral, souligne-t-il. Mais il était hésitant, et a été court-circuité par la décision de Nassib Lahoud et d’Amine Gemayel de soutenir la candidature de Gabriel el Murr. A ce moment-là, je me suis rangé avec ce dernier, et Gebran ne comprenait pas. Je lui ai expliqué que, selon moi, il devait agir immédiatement, comme je le lui avais recommandé, avant qu’il ne soit trop tard.» L’ancien député de Jbeil reconnaît que Gebran avait alors été très déçu. «Il faut dire que malgré son engagement en politique, il avait gardé des sentiments très humains, et n’avait pas perdu ses repères moraux, dit-il. Il voulait prendre son temps, discuter avec les Moukheiber, arrondir les angles. Il ne désirait pas entrer dans une confrontation avec quiconque, alors que moi, je le poussais à prendre une position ferme et extrêmement rapide.»
A commencé alors une période où, selon les termes de Farès Souhaid, les relations étaient froides, même au sein de Kornet Chehwan. Ce n’est qu’en 2003-2004, lors de la bataille contre la prorogation du mandat du président de la République, Emile Lahoud, que les deux hommes se sont rapprochés de nouveau. «Gebran avait apporté à cette bataille une assistance logistique énorme à partir du An-Nahar, se souvient-il. Nous nous rencontrions dans son bureau presque tous les jours pour discuter des modalités à suivre.»

Une tristesse indélébile
Entre-temps, un changement majeur s’était opéré dans la vie personnelle de Gebran Tuéni, par son mariage avec Siham Asseily. «Il était très heureux, affirme Farès Souhaid. Il s’était tout simplement métamorphosé. Pour lui, le mariage était un bol d’air frais.»
En effet, selon lui, Gebran, malgré les apparences, avait toujours dégagé auparavant une certaine impression de tristesse. «Il était profondément triste à l’intérieur, souligne-t-il. Il me parlait souvent de son frère. La mélancolie lui venait aussi de son expérience amère durant la guerre. Il récupérait les travers de la vie par sa perpétuelle élégance. Mais ni celle-ci, ni sa célébrité et sa position sociale n’effaçaient la lueur de tristesse dans son regard, comme un homme qui connaissait son sort.»
Puis, survint le séisme de l’assassinat de l’ancien Premier ministre, Rafic Hariri. «Nous avons tenu, le jour même, une réunion au domicile de Hariri à Koraytem, dit-il. Gebran avait eu une intervention que j’avais critiquée, au cours de laquelle il avait soutenu que l’appel à la démission du président de la République devait obtenir l’approbation de Bkerké. Je lui avais répondu qu’il s’agissait d’une décision d’ordre politique et non communautaire.»
Malgré ces discussions qui survenaient parfois entre les deux hommes, Farès Souhaid se souvient de la grande franchise qui a toujours caractérisé leurs relations. «Gebran était un homme profondément bon, dit-il. Il n’était pas de ces personnes qui amassaient des rancunes, en digne descendant d’une famille de démocrates et de grands journalistes.» Il ajoute que Gebran n’avait jamais abandonné l’idée d’un Liban uni, d’où son rôle fondamental dans l’Intifada de l’indépendance. «Gebran était le cœur de cette Intifada, dans le sens humain du terme, dit-il. Il avait tout de suite vu l’opportunité qui se présentait, après le décès de Rafic Hariri, de voir la revendication du retrait des troupes syriennes passer d’un cercle chrétien restreint à un cercle national.»

Et puis, il y eut le 14 mars, et ce fameux serment prononcé par Gebran et repris par une foule déchaînée. «Ces quelques lignes sont ce qui restera essentiellement dans les esprits de sa pensée politique, parce qu’elles la résument en quelque sorte», estime Farès Souhaid. Il se souvient que Gebran lui avait lu le serment avant la grande manifestation, et qu’il l’avait encouragé à le prononcer parce qu’il était fondamentalement différent de tout ce qui a été dit ce jour-là.

«Des qualités humaines qui n’existent plus chez les politiciens»
La fidélité est également une qualité de Gebran Tuéni que Farès Souhaid ne manque pas d’évoquer. Il rappelle, dans ce contexte, que celui-ci s’est tenu résolument à ses côtés lors de la difficile bataille électorale qu’il a menée à Kesrouan-Jbeil en 2005, l’aidant autant qu’il le pouvait. «Gebran avait des qualités humaines qui n’existent plus chez les politiciens, peut-être parce qu’il n’en a jamais été vraiment un», affirme Farès Souhaid.
En septembre 2005, Farès Souhaid apprend que Gebran Tuéni a quitté Beyrouth pour Paris, ayant reçu des menaces. Lors d’une rencontre dans la capitale française, en octobre, il affirme l’avoir convaincu de ne pas rentrer au pays sur un coup de tête, suite aux propos désobligeants d’un homme politique. «Deux mois plus tard, les choses recommençaient à bouger, et je lui ai envoyé un mot l’appelant à reprendre le chemin du retour, se souvient-il. Gebran nous manquait. Mais, depuis sa mort, je porte cela sur la conscience.»
Il l’a revu une dernière fois à Beyrouth, deux semaines avant l’attentat, lors d’un déjeuner avec Amine Gemayel. Le jour de l’explosion, c’est au An-Nahar, où il s’était rendu immédiatement, qu’il a appris la terrible nouvelle. «Je me suis dit que Gebran était un homme qui n’avait pas de chance, dit-il. Je crois qu’on a tué Gebran l’homme, l’ami, l’engagé politique, mais on a aussi essayé de tuer, à travers lui, le An-Nahar, cet outil virulent contre les régimes totalitaires. Ils avaient déjà tenté de l’intimider avec l’assassinat de Samir Kassir, mais il n’avait pas compris et ne voulait pas comprendre, parce que c’est sa position.» Selon lui, toutefois, les assassins ont fait de mauvais calculs parce que la relève est assurée.
L’ancien député affirme qu’il n’y a aucun doute, pour lui; ce sont bien les Syriens qui ont commis le crime. «Je crois que, si l’assassinat de Rafic Hariri a abouti à faire sortir les troupes syriennes du pays, il faut que tous les compagnons et amis de Gebran donnent un sens à son martyre», poursuit-il. Que fera-t-il pour garder sa mémoire vivante? «Il ne faut absolument pas baisser les bras ni avoir peur», répond-il.

Suzanne Baaklini