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Etrange affaire que celle de Firas Hatoum, le journaliste de la Newtv, et ses deux cameramen, arrêtés pour s’être introduits dans la demeure de Mohammed Zouhair Siddik, le témoin-roi dans l’affaire de l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri et d’en avoir sorti certains de ses effets personnels (livres et cassettes vidéo) pour les besoins d’un reportage. Noun essaie d’y voir un peu plus clair, dans cette histoire trouble qui divise les opinions.
Si, aux yeux de la justice, une erreur a été commise par les trois hommes, fallait-il se comporter avec eux en tant qu’auteurs de délit, sachant que leur intention était purement journalistique? Qu’est-ce qui justifie leur présence en prison, parmi les criminels, durant des semaines, alors qu’ils auraient pu être libres sous conditions en attendant le jugement? Au-delà de la souffrance de trois hommes poussés par leur enthousiasme à dépasser la frontière ténue qui sépare le journaliste de l’enquêteur, c’est toute la question du journalisme d’investigation et de sa place dans la société et dans les textes de lois qui se pose.
Un “crime”, pour les besoins de la cause
Le nom de Firas Hatoum évoque, pour les spectateurs de la Newtv, ce jeune homme au visage maigre, sous son casque, courant les rues du Sud durant la guerre de Juillet-Août, afin de couvrir avec le plus de rigueur possible les souffrances de tout un peuple. Passionné, ce jeune homme de 26 ans l’est certainement, et c’est peut-être cette ferveur qui l’a conduit à oublier sa sécurité personnelle pour se lancer corps et âme dans une enquête sur une personnalité énigmatique, dont le nom s’est répandu comme une traînée de poudre depuis l’ouverture de l’enquête internationale sur la mort de Hariri: Mohammed Zouhair Siddik.
Le premier contact entre les deux hommes avait été des plus fortuits: un jour où il voulait répondre à un communiqué du président de la République, Siddik contacte la Newtv. Ce soir-là, Firas est à l’antenne. Après avoir bavardé avec le jeune journaliste, Siddik lui propose de le rencontrer à Paris, où il réside actuellement. Firas Hatoum s’enthousiasme pour le sujet, comme l’aurait fait n’importe quel journaliste à sa place. En effet, il sera le seul à parvenir à obtenir une entrevue avec le témoin, bien que sous l’étroite surveillance des services secrets français.
N’obtenant pas d’informations spectaculaires sur l’affaire Hariri, Firas Hatoum décide alors de s’intéresser uniquement à la personnalité de Siddik et non pas à l’assassinat du Premier ministre, d’où, comme le remarque l’avocate de la Newtv, Me Maya Habli, l’absurdité de l’accusation de vol d’indices. Pour les besoins de son reportage, Hatoum se rendra, après Paris, en Syrie, le pays d’origine de Siddik, où il tente de déterrer davantage son passé.
Le 15 décembre, Firas Hatoum se rend avec ses deux compagnons, Abed Khayat et Mohammed Barbar, au domicile qu’occupait Siddik au Liban. «Firas en avait discuté avec Siddik, qui lui avait donné une autorisation verbale, explique Me Habli. En fait, il ne comptait pas s’introduire dans l’appartement, mais interroger les habitants du quartier. Mais ce sont le propriétaire de l’immeuble et le concierge, également détenus aujourd’hui, qui lui ont donné l’idée de s’introduire par une fenêtre sous le balcon. Son cameraman l’a filmé, ce qui prouve qu’il n’avait rien à cacher. Toutefois, ce qu’il ne savait pas, c’est qu’un informateur le filmait aussi, non loin de là.»
Hatoum, Khayat et Barbar ne sont pas arrêtés tout de suite, mais quelques jours plus tard, le 18 décembre, suite aux informations fournies par l’informateur (Siddik portera plainte plus tard). Ce qui pousse aujourd’hui la chaîne de télévision à s’interroger: s’ils étaient réellement coupables de délit et s’ils n’étaient jugés que pour cela, pourquoi a-t-on attendu quelques jours avant de les placer sous les verrous? «L’Etat n’a pas le droit de tendre des pièges à ses citoyens, s’insurge Me Habli. Rien dans l’appartement n’indiquait que la justice avait mis la main dessus. Il n’a pas été placé sous scellés, aucune notice n’a été accrochée à la porte et aucun garde n’a été désigné, comme il est d’usage. De plus, la justice libanaise et la commission d’enquête internationale avaient déjà pris ce qu’ils voulaient de l’appartement.»
L’avocate ne cache pas son inquiétude. Les demandes de mise en liberté conditionnelle ont été rejetées, et les trois hommes sont toujours interrogés pour vol d’indices. «Les juges n’ont pas tenu compte du fait qu’ils étaient journalistes; la loi ne les couvre pas en tant que tel, constate-t-elle. Mais leurs témoignages concordent et prouvent que leur intention n’était que journalistique.» Elle précise que des copies de tous les enregistrements effectués par l’équipe en France, en Syrie et au Liban, dont certains scoops acquis après de rudes épreuves sur la personnalité de Siddik, ont été livrés à la justice pour étayer la défense des trois hommes.
«La NTV est visée»
Mariam el Bassam, directrice des informations à la Newtv, reste très préoccupée par ce cas, même si les procès ont été nombreux ces dernières années. «Les procès sont un outil utilisé par la majorité contre les médias opposants, mais nous nous défendons comme nous pouvons, estime-t-elle. Toutefois, je préfère ne pas politiser cette affaire à outrance et attendre que la justice fasse son travail, loin de la politique.»
Elle relève néanmoins que la solidarité des collègues et des autres médias n’a pas toujours été exemplaire, certains ne s’étant pas toujours sentis concernés. «Mais je crois que nous avons fini par les convaincre qu’une telle mésaventure pouvait arriver à tout le monde, et qu’à ce titre, ils devaient rester solidaires de Firas et de ses compagnons», poursuit-elle. Concernant le ministre de l’Information, Ghazi Aridi, elle se déclare convaincue qu’il «vit un dilemme du fait de son appartenance politique à une partie bien déterminée». «Dans cette affaire, je préfère qu’il n’intervienne pas, parce qu’il travaillera contre nous», ajoute-t-elle.
En clair, Mme El Bassam pense que les trois journalistes ne sont pas les seuls à être visés, mais que c’est la chaîne de télévision, son propriétaire Tahsin Khayat, ses employés, sa ligne politique, qui sont dans la ligne de mire des responsables, «parce que nous sommes le bras de la Résistance, quelle qu’elle soit». Elle avoue trembler pour ses journalistes. «J’ai bien peur que ceux qui exigent la vérité ne veuillent des coupables à tout prix», précise-t-elle.
Que projettent-ils de faire dans l’avenir proche? «Nous allons multiplier les demandes de remise en liberté, et ils vont continuer à les rejeter», estime-t-elle. Elle raconte qu’à la prison de Roumié, où elle leur rend visite, les trois hommes connaissent des hauts et des bas, et qu’ils commencent à ressentir la gravité de leur situation. «Ils sont placés dans la même cellule que de vulgaires criminels, dénonce-t-elle. Ils n’ont pas un jour été traités comme des journalistes.»
Parlant de Firas Hatoum, elle le qualifie de «l’un des meilleurs journalistes de notre équipe». Des trois hommes, seul Abed Khayat est marié et père d’une petite fille. «Les familles viennent souvent nous voir et montent avec nous à Roumié pour les rencontrer», précise-t-elle.
«Comme dans un cauchemar»
Les familles, justement, vivent l’enfer depuis l’incarcération des trois hommes. Wassima Hatoum, mère de Firas, ne revient toujours pas de l’arrestation de son fils, qu’elle a apprise en écoutant les nouvelles. «Aussitôt que je me souviens de ce moment, je me rends compte que je vis un cauchemar depuis», dit-elle, la voix larmoyante. «Tous ceux qui connaissent Firas savent que c’est un jeune homme très bon, poursuit-elle. Il a cru Siddik et il en est arrivé là.»
Firas a un frère et une sœur, qui vivent tous dans l’angoisse depuis son arrestation. «Firas aime tellement son travail, il est si enthousiaste que, quand il planche sur un sujet, il en arrive même à nous oublier», déclare sa mère avec tendresse. Elle se souvient qu’il a été très pris par son reportage dès le début. «Je n’étais moi-même pas d’accord qu’il aborde un sujet aussi délicat, poursuit Mme Hatoum. Un jour, lors d’une entrevue avec un journaliste du Al Akhbar, il a prononcé une phrase qui m’a donné la chair de poule: “J’ai peur d’être pris comme bouc émissaire.” J’ai tremblé ce jour-là, mais je n’ai quand même pas pensé un seul moment qu’il serait emprisonné.»
Et aujourd’hui qu’il est détenu par la justice, craint-elle pour lui? «L’innocent n’a jamais peur, j’ai foi en Dieu», dit-elle. Interrogée sur son quotidien, elle affirme entendre beaucoup de nouvelles, mais espère que toute cette affaire ne va pas durer. «Je dors au maximum deux heures par nuit, et je me réveille en pleurant, ajoute-t-elle. Je suis très attachée à mon fils, il est injustement accusé.»
«Les journalistes doivent arriver libres devant le tribunal», selon RSF
Outre le visage humain de cette tragédie, il ne faut pas oublier que ce sont des journalistes qui sont aujourd’hui arrêtés pour les besoins de l’enquête. Et c’est ce que Robert Ménard, secrétaire général de Reporters sans frontières (RSF), trouve «inacceptable». «Sans même me prononcer sur le fond de l’affaire, je peux vous affirmer qu’il faut tout simplement les traiter comme des journalistes», dit-il. Il poursuit: «Que des journalistes aient à s’expliquer devant des juges, cela est compréhensible. Mais ils doivent comparaître libres. Voilà pourquoi, selon nous, Firas Hatoum et ses compagnons doivent être immédiatement libérés.»
Interrogé sur l’action de RSF dans cette affaire précisément, M. Ménard déclare que l’organisation s’est adressée aux autorités par le biais d’une intervention qu’il a faite lui-même sur la Newtv. «Mais je n’ai jamais obtenu de réponse», précise-t-il.
Que pense-t-il de la méthode employée par Firas Hatoum et que se serait-il passé s’il était en Europe? «En France, par exemple, de telles méthodes d’investigation auraient fait débat, souligne M. Ménard. Mais aujourd’hui, le problème n’est pas là. C’est à la justice qu’il revient de trancher la question. Pour l’instant, le plus important est que les journalistes soient libérés.»
Et si la justice décide de les incriminer pour un délit quelconque? «Toutes les directives de l’ONU vont à l’encontre de l’emprisonnement d’un journaliste, répond-il. Et c’est la position de RSF également: un journaliste ne doit pas se retrouver derrière les barreaux pour un délit de presse. Il y a d’autres sanctions possibles. Pourquoi recourir à la prison?»
«Il faut voter une nouvelle loi pour les journalistes»
Il apparaît clairement que le problème réside dans la loi, qui ne prévoit pas de dispositions spéciales pour les journalistes en pareil cas. «La position des journalistes d’investigation est toujours problématique parce que rien dans la loi ne leur permet de commettre, dans le cours de leurs enquêtes, des actes autrement considérés comme un délit», explique l’avocat Ziad Baroud. «Néanmoins, dans leur cas, il faudrait aborder la question d’une autre façon parce que ce sont des journalistes», a-t-il ajouté.
Me Baroud considère donc que c’est la loi qui est à réformer. «Dans le cas de Firas Hatoum, tout le monde reconnaît qu’il a commis une faute, mais d’un autre côté, il n’y a pas de motifs criminels, mais simplement journalistiques, fait-il remarquer. Il faudrait donc appliquer dans ces cas des circonstances atténuantes, sinon absolutoires. Mais il n’y a pas de texte de loi qui permet aux juges d’accorder des circonstances absolutoires.»
Croit-il que les journalistes auraient dû être relâchés? «D’après le code de procédure pénale, le juge n’est pas tenu de les relâcher obligatoirement, ce qui est malheureux pour les personnes arrêtées dans des enquêtes préliminaires», répond Me Baroud.
Il faudrait donc, selon lui, réfléchir à une loi spécialement conçue pour les journalistes, qui les protège sans leur accorder l’impunité totale pour autant, comme tout texte de loi. «Dans tous les cas, il faudrait que le débat soit ouvert», conclut-il.
Suzanne Baaklini
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