Lettre à Gaby
Peut-on toujours revendiquer la paternité de “son enfant”, même quand il disparaît tragiquement et qu’on le proclame martyr et leader?
Mon plus tendre souvenir avec Gebran me renvoie l’image d’un gamin précoce ayant une dizaine d’années, installé studieusement derrière mon bureau, en essayant de jouer au journaliste, tournant le dos à une caricature de son grand-père, affichée au mur.
Devrais-je dire que, pour moi, il est resté “Gaby”, même étant parvenu au faîte de sa réussite professionnelle. J’étais fier et le montrais, mais je n’ai jamais cessé de l’étreindre comme je le faisais lorsqu’il était enfant.
Bien qu’ayant souvent prétendu vouloir le dissuader d’embrasser une carrière de journaliste, ayant expérimenté moi-même l’ingratitude de cette profession, ses contraintes et ses pressions, je n’ai jamais pu résister à l’envie d’applaudir chaque pas qui le menait dans cette direction.
Je me souviens d’une nuit, où il a débarqué dans mon bureau, tard, caméra au poing, en me demandant fébrilement si la une était déjà sous presse. Il avait été témoin d’un accident sur une route de montagne et voulait publier le cliché.
- En page une? ai-je demandé à la fois intrigué et irrité.
- Attends de voir la photo. N’est-ce pas ce que tu martèles à “tes gars”?
J’ai alors envoyé chercher l’employé du département photo, pour lui demander de développer la pellicule, et de me montrer le cliché.
Gaby se rua dans dans le couloir à sa suite. Je lui recommandai ironiquement d’être prudent pour éviter une chute. Il me répondit: «N’est-ce pas toi qui conseilles à tes journalistes de superviser personnellement la qualité de leur travail.» C’était exactement ce qu’il voulait faire, me dit-il, en filant à toute vitesse.
La photo de cet accident parut le lendemain avec la mention: photo prise par Gebran Tuéni. Jusqu’à présent il n’a pas réclamé ses honoraires!
Ne pas demander à être payé est probablement le trait de caractère dominant chez Gebran. Il était d’une générosité sans bornes et en toutes occasions.
Je le revois avec sa sœur aînée Nayla, au temps de l’innocence, jouant dans le jardin. Elle usait de subterfuges et pouvait tout obtenir de son cadet, misant sur sa générosité débordante, qui frôlait parfois la naïveté.
Quelle autre qualité que la générosité pouvait-elle le conduire au sacrifice suprême et justifier sa décision de rentrer au Liban, tout en étant presque sûr qu’il allait être tué?
J’aurais été un meilleur père, j’aurais écrit que l’image innocente d’un fils est une invention personnelle qui agit en tant que catharsis pour nous permettre d’oublier l’immensité de la perte.
Post-scriptum personnel pour Gaby
Si tu trouves un journal publié dans l’au-delà où tu es, et que tu t’y précipites pour travailler au service de Dieu, réserve-moi une place de second. Tu ne sais pas comme je trouve difficile et pénible de te remplacer à la une, même dans le choix des photos. Et des légendes!... Et des titres, et surtout, surtout, des éditoriaux écrits à l’encre de feu comme toi seul, et Samir, aviez appris à le faire, Dieu me dira où!
N’en dis rien cependant à personne.
Ghassan Tuéni