Inséparables dans la vie comme dans la mort

Boulos et Haytham, les anges gardiens de la Croix-Rouge libanaise

Halba, capitale du Akkar, dimanche 24 juin. Dehors, le temps est radieux, mais les participants à la messe célébrée en l’église Saint Basile le Grand pour les grecs-orthodoxes n’ont que le coeur à pleurer. Le choc de la mort de deux secouristes de la Croix-Rouge, Boulos Maamari et Haytham Sleimane, tous deux fils de la région, reste vif. Les fidèles rassemblés face à l’autel, devant lequel se trouvent les portraits des deux jeunes disparus, fauchés par un obus terroriste durant une mission le 11 juin dernier, à l’entrée du camp de Nahr el Bared, auraient formé une marée de couleur noire, n’étaient-ce les uniformes orange des secouristes, venus rendre hommage à leurs amis. Ces secouristes, tous bénévoles, montrent une fois de plus qu’ils sont prêts à tout risquer, même leur vie, pour leur mission humanitaire qui va «au-delà du devoir».

Les combats qui opposent depuis plus d’un mois l’armée à l’organisation terroriste de Fateh el Islam, dans le camp palestinien de Nahr el Bared, ont appelé à leur devoir la cinquantaine de secouristes du centre de Halba de la Croix-Rouge libanaise (CRL). Le 11 juin, un lundi, Boulos Maamari, le charismatique chef du centre, et Haytham Sleimane, son inséparable ami, sont appelés pour ramasser des blessés près d’une position de l’armée. Ils arrivent en ambulance en compagnie d’une troisième secouriste. Les deux jeunes hommes de 24 et 25 ans mettent pied à terre, et leur collègue, restée en voiture, les verra mourir sous ses yeux, touchés par un obus lancé vers l’armée. Leur mort secouera le Akkar et le Liban-Nord, et submergera d’émotion le Liban entier, ulcéré par la disparition de ces volontaires, qui avaient dédié leurs jeunes années à aider ceux qui sont dans le besoin, sans rien demander en contrepartie. Ils laissent aussi deux familles éplorées.

Ils se préparaient à fonder une famille...
Leurs proches, drapés dans une grande dignité, se trouvent au premier rang de l’église, où ils ont été rejoints par le président de la CRL, Sami Dahdah, la présidente et le directeur du département des secouristes, Rosy Boulos et Georges Kettaneh.
Le Dr Michel Maamari n’arrive toujours pas à croire qu’il ne reverra plus son jeune frère. «Samedi, deux jours avant sa mort, il m’a appelé et m’a demandé, peut-être en badinant, de lui embrasser sa mère et nos frères et sœurs, raconte-t-il. J’ai décidé de me rendre au centre pour le voir, en compagnie de mon beau-frère. Boulos paraissait excessivement fatigué, comme s’il avait labouré la terre toute la journée.»
«Ne prends pas trop de risques, fais attention à toi» étaient des mots que Boulos entendait souvent de sa famille. Il les tranquillisait en retour. «Nous avions surtout peur d’un accident de voiture, mais nous n’aurions jamais pensé qu’il serait touché par un obus», confie son frère.
Boulos Maamari avait deux passions: la Croix-Rouge et la chasse. Il a maintes fois refusé de présenter une demande pour un emploi qui le sortirait du Akkar et de son centre bien-aimé. «Il était probablement le meilleur chef que ce centre ait connu, il savait galvaniser ses troupes», affirme, inconsolable, Johnny Farfour, un des secouristes, dans le centre de Halba qui porte toujours les séquelles des deux disparitions tragiques. «Il travaillait comme n’importe lequel d’entre nous, personne ne pouvait deviner qu’il était chef d’équipe», ajoute Rachad Abboud, un autre jeune secouriste. Son frère Michel va jusqu’à dire: «Ses compagnons le voyaient plus que nous. Il ne rentrait que très peu à la maison, préférant donner davantage de son temps à la CRL.»
Quant à Haytham, tout le monde semble se souvenir en premier lieu de son éclatant sourire. Ses amis au centre le qualifient de boute-en-train, qui les faisait rire en toute circonstance. Il était détenteur d’un diplôme d’éducation physique de l’Université de Balamand. «Durant les quatre ans d’études, j’avais perdu tout contact avec lui, se souvient son jeune frère, Hicham. Pour aider mes parents à payer la scolarité, il quittait la maison à six heures, passait sa journée à l’université et au travail, revenait vers 22h pour étudier et dormir. La CRL était sa passion et sa seconde famille, et elle prenait aussi une bonne partie de son temps.»
Durant la bataille de Nahr el Bared, tout comme pendant la guerre israélienne de Juillet-Août 2006, les heures consacrées à la CRL se sont naturellement prolongées.
Boulos et Haytham se préparaient à fonder une famille. Boulos devait se fiancer incessamment avec son amour de longue date, et Haytham s’apprêtait à épouser sa fiancée en été, après une relation qui a duré huit ans. 

Comme s’ils sentaient approcher la mort…
Les témoignages des proches des deux secouristes tués attestent de leur bonne humeur en ce jour funeste, mais aussi de signes troublants dans leur attitude, comme si un mauvais pressentiment les taraudait. «Boulos a refusé d’embarquer avec lui un jeune secouriste du même village que nous, ce jour-là, lui disant textuellement que deux tragédies seraient lourdes à porter pour un même village», assure Michel Maamari. Hicham Sleimane se souvient: «Avant d’embarquer pour sa dernière mission, Haytham a fait un crochet par mon lieu de travail. J’ai été surpris. Il ne le faisait jamais en pleine journée. C’est comme s’il voulait me dire adieu.»
L’annonce de la nouvelle a été terrible, comme on peut facilement l’imaginer. «Ma mère repassait son uniforme, raconte Michel Maamari. Elle a vu les femmes du village venir vers elle, attristées, mais aucune d’elles ne disait mot. Elle a compris et a quasiment perdu connaissance.» Hicham se rappelle le son de l’ambulance qu’il a entendue s’approcher sans savoir qu’elle transportait son frère, la ruée frénétique vers l’hôpital quand il a appris la mort de Boulos, les larmes des amis qui refusaient de lui annoncer la nouvelle, le fol espoir déçu. «Ce sont des moments gravés dans ma mémoire, aussi longtemps que je vivrai», dit-il.
Elie Elias, un secouriste de Halba, raconte la tristesse qui a submergé le centre régional et l’hôpital, où les deux martyrs ont été transportés. «Le moral était bas, les jeunes ne savaient plus comment travailler, il y avait des larmes, des cas d’évanouissement», relate-t-il. «En voyant Boulos, qui était comme mon frère, ma première réaction a été celle de la révolte, un désir de tout quitter, raconte Johnny Farfour, d’une voix brisée. Mais je me suis dit que ce n’est pas ce qu’il aurait voulu, que je dois poursuivre cette mission que j’avais commencée avec lui.» «Ils nous manqueront beaucoup», lance Rachad Abboud.
De fait, malgré la douleur, les secouristes de la CRL au Liban-Nord sont toujours au rendez-vous. Le chef du district du Liban-Nord, Youssef Boutros, assure que «les mesures de sécurité que prennent nos secouristes sont toujours les mêmes, et elles sont très strictes, dans les centres autour du camp». Selon lui, les deux secouristes étaient en un endroit sûr, mais l’appel qu’ils ont reçu, les a menés plus proches d’une position de l’armée. «Leur martyre nous a beaucoup touchés mais nous a renforcés dans notre mission humanitaire», ajoute-t-il.
Dans les voix des deux frères de Boulos et Haytham transparaît la même fierté à l’encontre de leurs chers disparus. «C’est un honneur pour moi, pour mes enfants et mes petits-enfants, d’avoir un frère mort en martyr pour une cause si noble», affirme Michel Maamari. Il rend à sa manière un vibrant hommage à l’armée, «notre seul espoir de sécurité et de stabilité» et à la Croix-Rouge. Mais quelques minutes plus tard, il lâche: «Mon frère était un héros. Et dans les guerres, les héros partent en premier.» Hicham Sleimane renchérit: «Je suis fier que mon frère fasse partie de la Croix-Rouge, qu’il ait eu cette mort. Son martyre me donne du courage dans cette épreuve.»

Aux confins de Nahr el Bared en flammes
Dans toutes les guerres, l’uniforme de la CRL s’avère en effet être le facteur qui passe outre toutes les discriminations pour assister ceux qui sont dans le besoin. La bataille de Nahr el Bared ne fait pas exception: six centres ont été créés autour du camp pour répondre aux besoins urgents. Quand nous visitons l’un d’eux en compagnie de la présidente et du directeur du département des secouristes, nous sommes accueillis par des visages fatigués et tendus, mais qui trouvent toujours la force de sourire.
Le centre a visiblement été aménagé dans l’urgence, dans ce qui semble être un local destiné au commerce, mais les équipements nécessaires pour la communication sont assurés, comme nous le montre le directeur Georges Kettaneh. Il précise que la coordination avec l’armée est continue et effectuée par les chambres d’opération. Et de fait, des officiers de l’armée étaient présents au poste. Durant notre présence, des secouristes s’équipent de leurs casques et quittent rapidement le centre en ambulance: ils sont chargés de ramasser un blessé de l’armée, atteint par les balles d’un franc-tireur terroriste, sur la route que nous venons de traverser… 
Rosy Boulos, présidente du département, avoue que c’est son admiration pour les secouristes qui l’a poussée à se joindre à la CRL. «Durant la guerre de Juillet, je venais d’être élue au poste, et j’étais très inquiète de savoir comment les secouristes réagiraient dans ces circonstances extrêmes, raconte-t-elle. Ils ont été extraordinaires. Ils ont forcé l’admiration du monde entier sur ce phénomène unique au monde, puisque le travail de secouristes à la CRL est exclusivement fondé sur le volontariat. Ces jeunes se donnent entièrement, consacrent du temps et vont jusqu’à risquer leur vie sans rien demander en retour, sans rechercher de gloire, dans un objectif purement humanitaire.» Elle avoue cependant que le recrutement se fait un peu plus ardu de nos jours en raison des difficultés économiques, mais affirme que la CRL ne compte pas modifier ce système. «Ce volontariat est le joyau du Liban, un melting-pot qui fait l’unanimité. Il faut y tenir comme à la prunelle de nos yeux», dit-elle.
Le département est énorme, regroupant 2600 secouristes (environ 30% de femmes) répartis sur 43 postes de secours dans tout le Liban, tenu d’une main de fer par son directeur. Les volontaires sont recrutés sur place, ils connaissent les régions, et ils obéissent à des règles très strictes, gardant le travail apolitique, aconfessionnel, purement humanitaire. Malgré les tués - dont Mikhael Gebailé à Zahlé, durant la guerre de l’été 06 - et les nombreux blessés, les secouristes poursuivent leur travail avec le même élan parce qu’ils croient en leur mission. A Nahr el Bared, jusqu’au dimanche 24 juin, ils avaient ramassé plus de 400 blessés et 50 morts, et transporté plus de mille civils voulant fuir le camp et près de 300 malades.
Le financement de la CRL provient en partie de l’Etat libanais, pour les services ambulanciers rendus, mais surtout des dons. «Durant la guerre de Juillet-Août, les secouristes ont tellement forcé l’admiration du monde que la CRL a reçu des dons, notamment du Comité international de la Croix-Rouge, et de la Fédération des Croix-Rouge et Croissant rouge du monde, et nous avons pu remplacer une partie de notre équipement qui se faisait vétuste, précise Mme Boulos. Ce n’est pas suffisant, il faut renouveler le reste, notamment les ambulances.» 
Elle se déclare profondément révoltée par la mort de trois secouristes en moins d’un an. «Quand j’ai visité les postes de Nahr el Bared après la messe de requiem pour Boulos et Haytham, j’ai été frappée par le nombre de secouristes qui ont répondu présent, se souvient-elle. Avant mon départ du poste, alors que je m’apprêtais à retrouver des régions plus sûres et que les secouristes, eux, devaient rester dans la zone de danger, ce sont eux qui m’ont prié de veiller à ma sécurité. Je n’ai pas fermé l’œil, cette nuit.» 

Suzanne Baaklini