Imad Tuéni
«Sa mort est un mensonge»

Un même sang coulait dans leur veine, mais une tendre alchimie les a unis au-delà des liens du sang. A la fois cousins et amis, ils avaient ce même caractère impétueux et ardent. Imad Tuéni ne peut toujours pas croire à la disparition de Gebran, qu’il aimait et admirait tant. D’ailleurs, il semble ne pouvoir parler de lui qu’au présent. «Je prends parfois le téléphone instinctivement pour l’appeler», dit-il, les yeux brillants. Toute la peine, tout le vide qu’il ressent depuis la mort de Gebran Tuéni ne l’empêchent toutefois pas d’adresser des critiques acerbes à une classe politique, dont la prestation à la suite de l’attentat a été, selon lui, bien en deçà de l’importance de l’événement et de la personne visée.

Imad et Gebran Tuéni étaient cousins germains, mais c’est comme s’ils étaient prédestinés à être liés d’une amitié bien plus profonde qu’un simple lien de parenté. Déjà, leurs mères, Nadia et Andrée Tuéni, étaient des amies de classe, et sortaient au même moment avec les frères Ghassan et Fouad Tuéni, ce qui a contribué à rapprocher encore plus les deux familles. Imad, cadet de Gebran de trois ans, affirme que celui-ci était très attaché à sa famille et à tous ses cousins.
Enfant, se souvient-il, Gebran était particulièrement turbulent, avec une imagination débridée. «Un jour que nous étions à Beit Méry, il s’est excusé du groupe pour entrer un moment dans sa chambre, raconte-t-il, souriant à l’évocation de ce souvenir. Il avait quelque dix ans; nous étions plus jeunes et il voulait nous effrayer. Se mettant à la fenêtre, il a collé un masque à la vitre et fait passer une lumière à travers. Le tour était réussi, nous étions terrorisés.»
C’est cette turbulence et cette impétuosité, non sa prestation scolaire, qui ont conduit le jeune Gebran à être exclus de trois collèges différents. Imad raconte qu’à 16 ans, son cousin, qui était alors gauchisant et très engagé dans cette ligne politique, a fait partie d’un groupe de six élèves, de gauche comme de droite, mis à la porte d’un grand établissement en raison d’une querelle qui avait éclaté entre eux. Gebran gardera, d’ailleurs, durant toute sa vie, cette âme de révolutionnaire. Imad rappelle que son idole, celui dont il accrochait le portrait partout, était Che Guevara.
Très tôt, Gebran a été confronté aux aléas de la vie politique. «Je me souviens qu’en 1972, durant le scrutin auquel avait participé Ghassan Tuéni, nous avons été chargés, Gebran, Ali Hamadé et moi, de superviser le bureau électoral de Souk el Gharb, dit-il. Il devait avoir 15 ans. Avec l’argent que nos parents nous avaient donné pour déjeuner, nous avons préféré acheter des feux d’artifice, étant sûrs que mon oncle Ghassan ne pouvait perdre les élections. Quand l’impensable est arrivé, nous étions au comble de la déception, et j’ai vu Gebran pleurer.»
Resté tout aussi émotionnel et sensible à l’âge adulte, Gebran Tuéni, de l’aveu de son cousin, n’en a pas moins développé une façade pour mieux cacher ses sentiments. «Il n’aime pas pleurer, il considère que c’est un signe de faiblesse, dit-il. Je ne l’ai personnellement vu verser des larmes que le jour où Dany Chamoun a été tué, mais il faut dire que je ne me souviens pas de l’époque du décès de sa mère ou de son frère.»

Métamorphosé par l’amour
L’amitié qui s’est nouée entre les deux cousins a réellement commencé au retour de Paris de Gebran, au début des années 80. Et elle était profonde, totale, ce qui transparaît non seulement dans les propos de Imad Tuéni, mais aussi dans cet air attendri qu’il prend quand il évoque les souvenirs, vieux et récents, et ce désespoir qui luit dans ses yeux, même s’il lutte contre les larmes. «Nous étions très proches dans nos opinions politiques, et cette tendance s’est renforcée durant les vingt dernières années, raconte-t-il. Au niveau du caractère, nous nous ressemblons, mais il est encore plus impétueux et impatient que moi.»
Les deux hommes se racontaient tout, partageaient tous les problèmes, s’appelant plus d’une fois par jour quand ils ne devaient pas se voir. «J’aime surtout sa folie, sa franchise, dit-il. Il a un cœur d’or, et il va jusqu’à s’oublier entièrement et mettre de côté ses propres soucis lorsque quelqu’un sollicite son aide.» Gebran était également un être particulièrement timide, ce que d’aucuns auraient du mal à croire vu sa vivacité et son charisme à la télévision. «Il ne s’est jamais vraiment habitué à sa notoriété, précise-t-il. Quand les gens venaient le saluer dans les endroits publics, il était en fait mal à l’aise.»
Témoin de toutes les époques traversées par son cousin, Imad s’exile dans les souvenirs pour essayer de retrouver Gebran. Et s’il est une période où Gebran était au comble du bonheur, c’est bien sa rencontre avec Siham, sa seconde épouse. «Cette rencontre l’a métamorphosé. Je l’ai personnellement encouragé au mariage, se souvient-il. J’ai vu en Siham la femme gaie, qui peut l’épauler autant socialement que dans toutes les autres circonstances, y compris les moments difficiles. Pour sa part, elle a su imposer son fort caractère, et c’est cela qui a fait que Gebran était aussi attaché à elle. Lui a été transformé par le mariage, ses yeux brillaient. Il a appris à rire et s’est davantage accroché à la vie. Il la traitait comme une reine. Que Dieu lui vienne en aide, maintenant que Gebran est parti.»
Imad revient sur les prémices de cette belle histoire d’amour. «Nous étions à Faraya avec son assistant et ami, Khalil Chammas, au restaurant Chez Michel, quand nous l’avons aperçu avec Siham - Gebran ne sortait pas, il vivait cloîtré entre le bureau et la maison. La première fois où je l’ai vu danser, c’est avec elle à La Fondue; je ne l’ai jamais (en mordant dans ce dernier mot) vu aussi heureux. Beaucoup de complicité, de tendresse et de complémentarité ont caractérisé cette belle histoire d’amour. Elle a beaucoup appris de lui et pour lui, indique Imad Tuéni. Il lui fournissait le journal tous les jours ainsi que des ouvrages politiques, qu’ils discutaient ensuite ensemble. Elle était très convaincue qu’elle devait le soutenir dans tout, même dans sa vie politique.»
Père affectueux, Gebran Tuéni s’était particulièrement rapproché de ses deux filles aînées, Nayla et Michelle, ces dernières années. «Quand ses deux dernières, Gabriella et Nadia, sont nées, il était lumineux», affirme son cousin.
Un visionnaire féru de technologie
Au travail, Gebran Tuéni était le moteur de son entreprise, énergique, dynamique et visionnaire. «Quand il a intégré l’équipe du An-Nahar, le quotidien avait désespérément besoin de sang neuf, se souvient Imad Tuéni. Il a changé la maquette, publié de nouveaux suppléments… Le journal est redevenu le premier quotidien au Liban. C’était sa réalisation. Il n’a d’ailleurs jamais cessé d’introduire des nouveautés, afin que le lecteur ne se lasse pas.»
Inconsolable, il estime que Gebran sera «difficilement remplaçable». «Il est rare de trouver un directeur de journal qui soit autant versé dans tous les domaines, poursuit-il. Il se souciait des moindres détails, se renseignait sur tout, était toujours parfaitement informé des dernières innovations technologiques.»
Pour lui, Gebran ne dressait jamais de plans pour un an ou deux, mais dans la perspective des cinquante ans à venir. «La preuve, c’est ce bâtiment futuriste qu’il a construit, confie-t-il. Il en était très fier. Il insistait pour emmener tout le monde au chantier. Il a supervisé tous les détails de son édification et est intervenu dans la répartition des bureaux. Mais, toujours selon ses habitudes et parce qu’il était un homme de dialogue, il a consulté tous les intéressés pour se renseigner sur leurs exigences et leurs préférences.»

«Où sont-ils aujourd’hui, ses partenaires?»
Comme au travail, de même en politique. Gebran Tuéni, qui a étroitement collaboré avec son cousin sur ce plan, faisait preuve du même dynamisme, du même avant-gardisme avec ses partenaires politiques qu’avec son équipe. Il se donnait entièrement à son engagement, notamment dans sa bataille contre l’hégémonie syrienne, et a plus d’une fois été déçu par les comportements des autres, comme l’affirme son cousin. «Il n’éprouvait cependant jamais de remords après avoir vécu une expérience quelconque, même si elle avait été amère, souligne Imad Tuéni. Il est vrai qu’il a été marqué par le premier affrontement qui l’a opposé au général Michel Aoun dans les années 90 (aux côtés de qui il s’était engagé en 1989-1990). Il a aussi beaucoup cru dans le rassemblement de Kornet Chehwan, qui constituait, pour lui, la première véritable opposition publique. Mais là aussi, il a été déçu quand sa candidature n’a pas été soutenue lors des élections partielles du Metn, en 2001 (à la suite du décès du député Albert Moukheiber).»
«En fait, poursuit-il, lui n’a jamais abandonné sa ligne politique. Ce sont les autres qui ont changé d’une façon ou d’une autre autour de lui. Il demeurait le même, luttant pour réaliser les objectifs qu’il s’était fixés sans considération pour les titres et les postes. Et s’il s’est présenté aux élections, c’est parce qu’il voulait représenter le peuple. Celui-ci lui rend bien cet attachement. Après le 14 mars, ce sont les funérailles de Gebran qui ont rassemblé la foule la plus importante.»
Cet éternel optimiste a beaucoup cru dans la manifestation du 14 mars, estimant à juste titre que cette journée était la plus importante dans la lutte pour recouvrer l’indépendance du Liban. La personnalité libanaise qui l’a le plus marqué dans l’histoire contemporaine était, selon son cousin, un autre martyr, le président Bachir Gemayel, avec qui il avait eu l’occasion de collaborer. Il était séduit par ses idées et sa personnalité.
Toutefois, cet engagement si grand qui l’a conduit au sacrifice ultime, celui de soi, a-t-il été payé en retour par les partenaires politiques? Comme l’a souligné à bon escient le métropolite de Beyrouth, Mgr Elias Audeh, lors de son homélie à l’occasion de la messe du quarantième de la mort de Gebran et de ses compagnons: «Méritons-nous le sang des martyrs?» Une ombre assombrit le regard de Imad qui n’a pas de mots assez durs pour qualifier la prestation de ceux qui étaient supposés être les compagnons de lutte de son cousin, suite à son assassinat: «Je ne peux m’empêcher de penser que si un autre était mort, Gebran ne se serait pas tu un jour. Mais la vérité, c’est qu’il défendait une cause, alors qu’ils sont tous à la recherche d’un poste. C’est honteux.» «Ce sera sa dernière déception», ajoute-t-il, d’un ton amer.

«C’est un mensonge, il n’est pas mort»
Ayant comme son cousin l’engagement dans la peau, Imad Tuéni assure que, contrairement à d’autres proches de Gebran, il ne l’a jamais poussé à baisser le ton, malgré les menaces. «S’il ne s’exprimait pas avec cette franchise absolue, ce ne serait pas Gebran, soutient-il. Je lui demandais, en contrepartie, de prendre les précautions nécessaires. Mais il était excessivement croyant et ne connaissait pas la peur. Gebran avait une foi immense. Dans ce registre, il était un peu naïf; il portait une médaille de la Vierge, il se croyait protégé. “Dieu est grand, ne cessait-il de répéter, et Dieu me protègera.” Il était persuadé que son destin était entre les mains de Dieu, et s’il a accepté de résider à Paris quelque temps, c’est en raison des supplications de son entourage.»
Le jour de l’attentat, ce funeste 12 décembre au matin, Imad Tuéni n’est pas au courant du retour de son cousin au pays, la veille au soir. «Quand j’ai eu vent de l’explosion de Mkallès, j’ai appelé Khalil Chammas, qui réside à proximité de lui, pour lui demander s’il avait entendu la déflagration, se remémore-t-il. C’est lui qui m’a appris que Gebran était au Liban et qu’il avait quitté son domicile dix minutes plus tôt. Le choc était si grand que mon téléphone m’est tombé des mains.»
Imad Tuéni se rend immédiatement sur les lieux, et est l’un des premiers arrivés, à 9h20. «Vu mon lien de parenté, on m’a introduit sur le site, dit-il, comme revivant la scène. J’ai vu un cadavre recouvert. J’ai reconnu le Hajj (Nicolas Flouty, l’un des deux compagnons de Gebran) quand j’ai retrouvé sa carte. Mais un espoir fou m’animait. Je voulais croire que Gebran avait pris une autre voiture. On m’appelait pour me dire que son décès avait été annoncé à la télévision, mais je persistais à nier, prétextant que rien n’était sûr. J’ai dû me rendre à l’évidence quand j’ai aperçu sa carte du An-Nahar, qu’il accrochait à son cou et ne quittait jamais.»
Pour Imad Tuéni, «la férocité du crime montre qu’il s’agit d’un acte de vengeance, que l’assassin tenait à s’assurer que Gebran ne s’en sortirait pas». Dans sa tête, «aucun doute qu’il s’agisse des Syriens, c’était leur ennemi public n°1, parce qu’il avait le verbe».  
Cette incrédulité, cet espoir fou n’ont pas encore quitté cet inconsolable compagnon. «C’est un mensonge, il n’est pas mort, dit-il. Chaque jour qui passe nous prouve encore plus à quel point il était important dans notre vie.»
Inconsolable, l’homme pourtant avare en mots, n’hésite pas à dire: «Dieu seul sait combien je l’aime, c’était mon frère. Il n’avait pas le droit de revenir. Gebran est intelligent, il n’aurait pas dû rentrer. Il n’était pas suicidaire. Il venait de fonder une nouvelle famille.»
Les derniers mots de Imad Tuéni sont directement adressés à Gebran: «Tu nous manques beaucoup, mais tu peux être tranquille, parce que je veillerai toujours sur ton épouse et tes enfants. C’est un serment que j’ai fait sur ta tombe. Je resterai aussi fidèle à ta ligne politique, pour laquelle tu as lutté.»

Suzanne Baaklini