Jo Khoury
«Quand il était là, il occupait toute la place»

Gebran Tuéni était l’un des piliers du monde journalistique et politique au Liban. Jo Khoury, lui, est un excellent médecin. L’un vivait à Beyrouth, l’autre à Paris. L’un était passion. L’autre, raison. L’un était fougueux. L’autre, sage. De quoi réinventer le yin et le yang. Pourtant, ces deux-là se sont attirés comme des aimants. Avec une émotion à peine retenue, Dr Jo Khoury me reçoit dans son cabinet à Passy, où, parmi ses appareils de radiologie les plus perfectionnés au monde, il s’apprêtera à scanner son amitié avec Gebran. On en ressort frappé par la pudeur de ses sentiments, par sa forte détermination à ne laisser de Gebran qu’une image solaire, celle d’une personnalité riche et complexe. Leur amitié était belle, tout simplement. Retour sur les souvenirs de ce presque frère.

Où avez-vous connu Gebran?
Il y a 18 ans, quand il était à Paris.

Qu’est-ce qui vous a le plus frappé chez lui?
C’est un tout. Peut-être sa façon d’être et de vivre. On ne peut pas rester insensible à Gebran, à tout ce qu’il dégageait de spécial.

Dans quelle mesure?
Dans la mesure où il savait s’entourer d’un cercle d’amis très proches et de longue date. Il détestait voir plus de 5 ou 6 amis inconditionnels, qui lui meublaient toujours ses soirées intimes. Alors qu’en politique, il était constamment sollicité et très entouré, dans le privé, il aimait s’entourer de proches dans le cadre de sorties simples. Beaucoup de personnes me demandaient de les présenter à Gebran, d’organiser une soirée ou de prendre un café avec lui pendant ses 3 derniers mois de vie à Paris. Nous n’y sommes jamais arrivés, car Gebran profitait de ses séjours ici pour rester avec ses proches. La fidélité en amitié était une valeur sacrée pour Gebran. Il me racontait tout. Ou presque (sourire).

Etes-vous devenus amis progressivement?
Très progressivement. Au départ, je l’ai soigné. J’ai tout de suite sympathisé avec lui et me suis rendu du coup très disponible. Cela l’avait beaucoup touché. Gebran faisait partie des gens qui négligent la maladie jusqu’à ce que surgisse la douleur, la vraie. Il fallait vraiment qu’il ait très mal et souffre énormément pour réagir. Maintenant, je peux le dire, car ce n’est plus un secret médical: Gebran avait un problème de calcul dans les reins. Je lui avais recommandé de s’en occuper. Il me répondait invariablement que, pour l’instant, il ne le pouvait pas, qu’il travaillait pour le Liban. Il a fait une première crise très douloureuse en juillet dernier au Liban et s’en était un peu occupé, avant de tout oublier. Il a refait une grosse crise en septembre, au cours de laquelle il m’a appelé en pleine nuit. Le lendemain, une fois la douleur apaisée, il se laissait aller de nouveau. Il ne s’occupait de lui-même que quand il était vraiment inquiet. Il fallait être très disponible pour gérer ses caprices. Je lui disais à chaque fois de se faire soigner, car je faisais des diagnostics et cela ne servait à rien vu qu’il ne suivait pas mes recommandations (sourire triste)!

Ne se sentait-il pas alors coupable?
Il rigolait, et me confirmait qu’il se faisait bien soigner auprès de son urologue à Beyrouth, urologue auquel il répétait qu’il se faisait soigner chez moi à Paris! Il était un vrai diplomate, même avec ses médecins… (Jo sourit, visiblement ému) Il n’avait jamais le temps, on ne pouvait pas discuter plus de 10 minutes de suite avec lui: son portable n’arrêtait pratiquement jamais de sonner.

Dans quelle mesure vous rendiez-vous disponible?
Un exemple: une fois descendu de l’avion, il m’appelait sur la route de l’aéroport pour m’annoncer son arrivée à Paris et me dire: «Ce soir, on est ensemble.» Cela voulait dire que je devais tout annuler et passer ma soirée avec lui. Attention, cela ne signifiait pas rester avec nos épouses et amis, car il s’agissait souvent, à son arrivée à Paris, d’une soirée à la maison devant la télé et une pizza. En toute simplicité. Il passait sa soirée au téléphone, mais j’étais là. De temps en temps, on parlait et puis, hop, il reprenait son téléphone…

Votre relation était-elle réciproque? Vous sembliez extrêmement disponible…
Oui, mais notre attitude dans le cadre de notre amitié s’exprimait différemment. Quinze jours avant son décès, Gebran m’a appelé, me disant qu’il voulait dîner en tête à tête avec moi. C’était notre dernier repas ensemble. Pendant le dîner, il s’est mis à me parler de notre amitié. Il m’a avoué qu’il la trouvait très stable, très constante, très complice. On se complétait bien, car c’était un grand impulsif. Il m’a avoué qu’une grande confiance réciproque nous unissait, que nous avions été et serions toujours là l’un pour l’autre. Il ne se confiait presque jamais, ce qui donnait d’autant plus de valeur à ses propos, ce soir-là.

Quels étaient vos points communs?
L’amour du Liban. J’ai quitté le pays en 70-71, mais j’y suis toujours très attaché. J’adore le Liban, mais j’ai fait ma vie ici; tandis que lui a construit la sienne là-bas.

Vos différences?
Politiquement parfois, on s’engueulait. Pendant notre dernier dîner ensemble, j’ai essayé, suite à une discussion avec son père, de lui ouvrir les yeux sur les menaces dont il était l’objet. Je lui ai répété que nous avions besoin de lui pour après, pour le Liban, et qu’il ne devait pas prendre cela à la légère. Je lui ai demandé de se calmer, de ne pas prendre trop de risques. Il s’est alors irrité, et m’a demandé comment je pouvais lui parler de la sorte. Il m’a ensuite avoué qu’il prenait ses précautions, car il avait transféré son bureau dans le sous-sol de sa maison, qu’il était en relation directe avec son équipe et qu’il essayait de limiter ses déplacements. Mais il se déplaçait quand même, car il a été aux concerts de Magida el Roumi et de Phil Collins, dans des endroits où il y avait des centaines de personnes.
Pour sa sécurité, il mentait, mais sans mentir: il ne voulait pas nous inquiéter, mais en même temps, il n’en faisait qu’à sa tête. Il faisait partie de ces personnes qu’on ne capte pas facilement. Il suivait les conseils de ses proches tant que cela lui convenait. Mais une fois qu’ils ne l’accommodaient plus, il faisait à nouveau ce qu’il voulait… jusqu’au jour où il rappelait, conciliant. Il était très complexe et c’est précisément cela qui le rendait intéressant.

Il acceptait mal la critique donc.
Oui. Il se mettait dans des états pas possibles lorsque nous n’étions pas d’accord avec lui sur le Liban (sourire). Toutefois, il était vraiment à l’aise avec son cousin Samir Tuéni et moi; donc, on pouvait parler, cartes sur table. Je lui disais: «Mais pourquoi t’emportes-tu, on ne fait que discuter…» Il répliquait alors: «Mais comment me dites-vous cela, vous mes proches?» Je lui répondais que c’était parce qu’il avait tort. Nous débattions alors un petit peu, et cela se terminait sans rancune, bien sûr.

 

Pouvez-vous nous donner un exemple?
Je critiquais parfois la violence de ses articles politiques, justes mais au ton souvent virulent. Je lui disais alors qu’il pouvait exprimer les mêmes idées, mais différemment. Il savait que Samir et moi lui disions tout cela par amitié, parce qu’on tenait à lui. Nous vivons à Paris, il est vrai, mais le Liban nous est proche et lointain en même temps, car nous n’y avons pas d’intérêts économiques et que nos familles sont installées en France… Gebran acceptait de moi ces critiques car je n’avais pas d’arrière-pensées ni d’intérêts personnels.

Vous n’habitiez pas dans le même pays, et aviez un œil extérieur sur sa vie. Etiez-vous aussi son ouverture européenne?
Oui. Ses amis à Paris faisaient partie de son ouverture sur l’Europe. Mais nous étions également «ceux qui ne pouvaient pas tout comprendre puisqu’ils ne vivaient pas au Liban…» Il nous demandait donc de l’écouter analyser la situation politique du pays, un point c’est tout. Je l’écoutais donc, car c’était un homme de convictions…

Etiez-vous heureux lorsqu’il a été élu député?
Oui, parce qu’il le voulait. Toutefois, au départ, je lui ai dit que cela ne valait pas la peine, car il aurait été obligé de faire des compromis alors qu’il dirigeait un journal… Aux avant-dernières élections, le problème s’était également présenté et il avait beaucoup hésité. Je faisais partie de ceux qui ne l’encourageaient pas car cela aurait affecté sa vie familiale. En effet, nous qui vivons en Europe, faisons un calcul avec une nette séparation entre la vie de famille, la vie professionnelle, la vie sociale et la vie politique. Mélanger tous ces domaines conduirait à faire des concessions dans l’un ou l’autre, alors qu’il faut un équilibre entre tous. Je lui ai dit: «Tu n’as pas besoin de te présenter aux élections, tu as un journal, tu as la parole, tu es écouté!» Il m’a dit oui la première fois, mais non la seconde! Il a bien sûr pris ses décisions lui-même. Aux dernières élections, il voulait foncer et se faire élire député, pour faire entendre sa voix au Parlement et défendre ses idées. Il nous disait même qu’il fallait retourner au Liban pour l’aider.

Essayait-il vraiment de vous convaincre de rentrer? Considérait-il qu’après une trentaine d’années en Europe, il y aurait une place au Liban pour des gens comme vous?
Il avait souvent insisté pour que ses amis d’ici reviennent au Liban. J’entrais alors dans son jeu, lui disant: «O.K., je suis d’accord avec toi: je vends tout et je reviens?» Il répliquait alors: «Non, ne fais pas cela!» Il répondait ainsi car je mettais en jeu ma vie professionnelle, et il ne voulait pas assumer une certaine responsabilité au cas où les choses ne se passaient pas bien. Du coup, il n’affichait plus le même optimisme.

Que vous laisse-t-il comme souvenirs?
Je pense à Gebran comme à quelqu’un qui a beaucoup souffert dans sa vie (il le dit avec beaucoup de pudeur). C’est comme ça que je l’approchais, et comme cela que j’acceptais beaucoup de choses. Je le comprenais et compatissais avec lui. Je le devinais rien qu’en l’observant, même s’il était fier et ne voulait rien montrer de ses sentiments. Il se fichait complètement du danger, faisait du cheval à Deauville, et même à l’époque du pilotage d’ULM léger… Nos rapports étaient simples, nous passions des soirées entières au resto à parler comme des gamins, de tout et de rien... Gebran était devenu mon ami le plus proche.

Comment aviez-vous vécu les durs moments de l’attentat?
Quand j’ai appris qu’il y avait eu une explosion à Mkallès, j’ai senti que Gebran était en danger car je l’ai appelé sur son portable qui était fermé. Avec Gebran, cela n’arrivait jamais; son téléphone était son oxygène, son lien avec le monde. La solidité et la grandeur d’âme de Ghassan m’ont également impressionné. Lors de son retour de Paris à Beyrouth, nous étions avec quelques proches dans l’avion, et il prenait soin de tout le monde avec une telle force… alors que nous n’osions même pas le regarder en face. Gebran, lui, parlait de la mort avec mépris. Il n’avait pas peur d’elle, et la prenait comme un défi. Jusqu’à ce jour, je n’arrive pas à accepter l’idée qu’il soit parti.

Qu’aimait-il dans la vie à part la politique?
Ses filles, toutes. Il les adorait. Il était en admiration devant ses filles. Dès qu’il arrivait à Paris et que j’allais chez lui, il branchait son ordinateur et me lançait avec enthousiasme: «Viens voir les nouvelles photos!» Ses jumelles étaient pour lui une nouvelle vie, une renaissance. On ressentait son amour pour elles. Autant savait-il bien s’exprimer en politique ou devant de larges auditoires, autant était-il pudique quand il s’agissait de sentiments.

Etait-il croyant?
Il avait la foi. Il allait souvent à l’église assister à la messe. Sa maison est truffée d’icônes; il portait des médailles de saints et une croix autour du cou. Gebran était très croyant. Il avait aussi cette foi dans la vie, dans l’avenir. Politiquement, cela se traduisait par le fait qu’il n’aimait ni la fuite, ni l’échec. Il ne voulait pas non plus décevoir les jeunes. Sa famille lui manquait aussi beaucoup, les derniers temps à Paris. Il avait un sentiment de culpabilité. Ce n’était pas le genre de Gebran de vivre en en exil. Gebran était très honnête envers lui-même, intuitif et touchant. Il n’imitait personne, mais il se basait sur son intuition.

Comment est-ce que le journaliste influençait l’homme politique?
A travers son caractère de révolté. Il l’a gardé en politique, alors que tout le monde lui conseillait d’arrondir les angles. Dans ses articles, il avait également un langage qu’il n’avait absolument pas en société ou au Parlement. S’il devait affronter quelqu’un en public, il se maîtrisait en étant à la fois sec et courtois. Dans ses articles, il était à l’opposé, incendiaire, no limits. Il était devenu l’idole de la jeunesse au Liban. Son côté révolté, spontané et sans calcul leur plaisait beaucoup.

Que vous inspirait Gebran?
Nous étions en confiance ensemble. Il était quelqu’un qui pouvait avoir autant de plaisir devant un bon plat de pâtes que devant une excellente nouvelle politique. Croyez-moi, il avait une telle bonté de cœur que si ses assassins l’avaient connu personnellement, ils n’auraient pas eu le cœur de le tuer! Il ne connaissait ni la haine ni la rancune. Il vivait d’espoir. Quand il était là, il prenait toute la place. Il nous faisait tous vibrer. Nul ne pouvait rester insensible au charisme de Gebran.

Propos recueillis par Yasmina Araman, à Paris