Gebran Tuéni, prince et guerrier
par Joseph Bahout*

L’homme, dont on ne retrouvera que des lambeaux déchiquetés par une explosion, le 12 décembre dernier, n’avait pas encore 50 ans mais plusieurs vies derrière lui. Journaliste et patron de presse héritier, polémiste et bretteur, militant aux engagements répétés et incessants, séduisant et séducteur, politicien naissant et prometteur, Gebran Tuéni est d’abord le fils de Ghassan Tuéni et de Nadia Hamadé. Un legs à la fois riche et lourd, qui le plaçait d’emblée à la croisée d’un écheveau familial, sociocommunautaire et politique dense et très emblématique de la chimie compliquée et délicate du Liban d’aujourd’hui.
Le père: figure écrasante d’un intellectuel de haut vol, philosophe issu de Harvard; patron mythique du quotidien arabophone An-Nahar, journal peut-être le plus moderne du monde arabe, fondé par Gebran l’ancêtre au tournant du siècle passé, quand on pouvait encore parler de “lumières” dans cette région du monde; grec orthodoxe faiseur de présidents maronites dans une République communautaire, député, ministre, ambassadeur à l’ONU.
La mère: fille du mariage d’un diplomate druze et d’une Française, grande poétesse d’un Liban francophone mais enraciné, sœur de Marwan Hamadé, Mazarin de Walid Joumblatt, ministre permanent, député, et rescapé lui-même, en octobre 2004, du premier attentat de la série meurtrière qui continue de décapiter l’élite politique libanaise.
Une famille, enfin, accablée par le destin et familière de la mort. Nadia est emportée par un cancer; sa fille aussi, à l’âge de l’enfance; le frère cadet meurt dans un accident de voiture; Gebran, dernier héritier de la dynastie politico-journalistique, ne recule pourtant pas non plus devant les risques; sa mort laisse donc aujourd’hui le vieux patriarche seul face à la tragédie.
Gebran Tuéni aurait pu se suffire de son statut de fils chéri de la grande bourgeoisie beyrouthine, et attendre, sagement dans l’ombre du père, de reprendre le métier pour que la vie lui délivre ses promesses. Mais cet homme qui portait beau, à l’apparence parfois excessivement soignée en toute circonstance, était aussi un enfant de la guerre. Elle le happe très tôt; dès ses premiers choix pointe un air d’opposition, voire de rébellion, par rapport à l’héritage social. Dans un Liban de plus en plus polarisé, dépecé par les ambitions rivales de ses enfants, mais surtout par celles de ses voisins, Gebran choisit sans nuance le camp parfois indéfinissable du “souverainisme”, version chrétienne. Compagnon de route de Bachir Gemayel, puis de tous les chefs des Forces libanaises après l’assassinat de ce dernier, il est en rupture avec la culture centriste de son milieu. Seulement, à la fin de la guerre, c’est la rivalité inter-chrétienne qui prend le pas; Gebran abandonne la milice et Samir Geagea pour rejoindre le combat improbable de Michel Aoun, général d’armée lancé dans une aventure de libération aux relents populistes.
L’effondrement de cette dernière digue de résistance à la tutelle syrienne en 1990 l’envoie alors en exil à Paris, dont il ne revient qu’au milieu des années 90, en promettant aux uns et aux autres, mais d’abord à sa famille, de ne s’occuper que du groupe de presse dont il sait qu’il devra un jour prendre la charge. Mais très vite, la politique rattrape et rejoint son métier d’informer. Pour accompagner la mobilisation croissante qui travaille les milieux de la jeunesse estudiantine, il crée un supplément, Nahar al Chabab (le Nahar des Jeunes), et en fait, en plus du lieu d’expression des groupes militants de l’opposition anti-syrienne, un réseau parapolitique de plus en plus organisé, implantant des relais dans les campus sur tout le territoire libanais. Gebran le journaliste et Gebran le politique se confondent dès lors de plus en plus auprès d’une génération libanaise en quête de figures identificatoires, et c’est tout naturellement qu’il dérive de nouveau vers l’engagement sans équivoque. Il est ainsi l’un des fondateurs et des animateurs du groupe de Kornet Chehwan, et le quotidien qu’il dirige aux côtés de son père épouse toutes les causes du moment, contre la mainmise croissante des services de sécurité sur la vie politique libanaise, contre la prorogation du mandat Lahoud, et va jusqu’à ouvrir ses colonnes aux figures de l’opposition syrienne.
Après l’assassinat de Rafic Hariri, et aux côtés de ses collaborateurs du Nahar, dont l’éditorialiste vedette du quotidien, Samir Kassir, lui aussi tué dans un attentat dont on dira qu’il était un message à Gebran, il est l’un des inspirateurs et des organisateurs du Camp de la liberté, qui occupe le centre-ville de Beyrouth des semaines durant. Pour Gebran Tuéni, dont tous les combats avaient pour point commun de débarrasser le Liban d’une tutelle syrienne pesante et archaïque, les élections législatives de mai 2005 étaient alors le couronnement; il est élu député de Beyrouth sur la liste d’un autre héritier, Saad Hariri.
Le 14 mars 2005, dans sa harangue, il faisait, la main levée, répéter à près d’un million de personnes descendues dans la rue, place des Martyrs, pour dire leur soif de liberté et de changement, un serment qui deviendra le cri du Printemps de Beyrouth: «Nous jurons par Dieu tout-puissant de rester unifiés, chrétiens et musulmans, pour la défense du Liban magnifique.»
C’est au son mille fois répété de sa voix prononçant ces mots qu’il a été mis en terre dans sa ville de Beyrouth, le 14 décembre de cette même année.

* Analyste politique - Chercheur associé à l’I.E.P de Paris
L’équipe de la revue Esprit tient à saluer ici la mémoire de Gebran Tuéni et à témoigner son affection à Monsieur et Madame Ghassan Tuéni