Karim Hamadé
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«Gebran était non seulement mon cousin germain, mais aussi un ami, un complice d’aventures inoubliables, un confident et un grand frère. Mes rapports avec lui n’étaient pas professionnels mais familiaux. Une affection immense nous liait. Sa mère, Nadia, est la sœur de mon père, Marwan Hamadé. Nous avons passé une enfance très chaleureuse et très unie dans la maison familiale de Beit Méry, où nous nous réunissions tous les week-ends pendant les jours heureux de l’insouciance enfantine. Durant mon enfance et mon adolescence, j’avais plus d’affinités avec son jeune frère Makram du fait que nous avions le même âge. Cette maison, qui regorge de photos de sa mère et de tous les membres de la famille, a été le témoin de nos joies d’enfants, nos peurs d’adultes et, malheureusement, nos chagrins et nos deuils. Toutes les fêtes chrétiennes et druzes y étaient célébrées ensemble, dans un esprit de partage et d’amour. Je fêtais ainsi les Rameaux avec eux. Je n’oublierai jamais cette atmosphère de tendresse, de paix et de joie qui émanaient de chacune des pierres de cette maison…», raconte Karim Hamadé.
Entre les Hamadé et les Tuéni, une union sacrée a géré les relations à travers les générations. Réunis par l’amour de Nadia et puis par fidélité à sa mémoire, les deux familles ont perpétué les liens du sang et de l’amitié. «Lorsque la guerre a éclaté, toute la famille est partie en France, en 1976, poursuit-il. De retour au Liban, Gebran s’est dirigé vers le journalisme. En 1987, son jeune frère Makram a trouvé la mort dans un accident de voiture, à Paris. Lui, qui avait dit qu’il ne voulait pas mourir au Liban, dans une guerre stupide, a rencontré sa destinée fatale à Paris, à l’âge de 22 ans. Vous voyez comme la vie peut parfois être cruelle.»
Une complicité fraternelle
Le sort cruel qui continue de s’acharner sur la famille, n’empêche pas la vie de reprendre le dessus: «Peu après, je suis parti pour un an aux Etats-Unis pour achever mes études en relations internationales, après avoir obtenu un diplôme en sciences politiques de l’AUB. De retour au Liban, en 1990, pendant la guerre Aoun-Geagea, je passais mes journées d’“oisiveté” à Beit Mery avec toute la bande de Gebran, qui, à l’époque, était très impliqué politiquement. Ses amis étaient nombreux et logeaient tous dans la maison de Beit Mery. Nous nous amusions comme des fous. C’est à ce moment-là que la relation avec Gebran a pris un tournant différent, très convivial, très proche, un lien très fort s’était créé entre nous. Je devenais son protégé. Etais-je devenu un substitut de ce frère qu’il avait perdu trois ans plus tôt? Peut-être! Toujours est-il que nos liens se sont soudés davantage et se sont mués en une complicité fraternelle, intense, malgré la différence d’âge, car Gebran était mon aîné de 8 ans. Nous avons fait les quatre cents coups ensemble. Que de souvenirs!»
Un sourire aux lèvres dans une moue d’espièglerie… et les souvenirs ressurgissent dans les yeux de Karim qui s’illuminent de mille feux. Avec une gestuelle plus dynamique, il se remémore des instants magiques, des moments qui ont gravé à jamais sa mémoire à coups de bonheur, de salves de rires et d’éclats de fêtes: «Que vous dire? Il y a tellement de souvenirs qui me reviennent, je ne sais pas par où commencer… Ah, si! A Londres, en 1993 ou 1994, je ne m’en souviens plus avec précision, nous étions tous conviés à la remise d’un Prix attribué à la presse arabe et c’est Gebran qui en était le lauréat. Nous étions tous en smoking d’apparat et nous avions célébré l’événement jusqu’à 3 ou 4 heures du matin, dans l’euphorie, la joie, l’allégresse de cette consécration si importante, car elle représentait la reconnaissance internationale de son travail de journaliste et une reconnaissance pour An-Nahar.»
Un autre souvenir, grave cette fois-ci, s’impose à la mémoire de Karim Hamadé. Les traits, soudain plus sérieux, il poursuit: «C’était le jour de l’attentat contre mon père, Marwan (en octobre 2004, ndlr). On venait de me prévenir par téléphone qu’il se trouvait à l’hôpital mais que, grâce à Dieu, il était hors de danger. J’avais pourtant besoin d’un soutien. Mon premier réflexe a été d’appeler Gebran, parce que je le considérais comme un frère, un second fils pour mon père, qui a été ravi et consolé par notre présence à tous les deux à son chevet.»
Un grand seigneur
Un silence pesant s’installe pour quelques secondes qui paraissent une éternité tant l’émotion est grande. Il faut dire que cet attentat raté a engendré son lot de souffrances, augurant d’une année noire. Mais, subitement, les yeux de Karim se plissent de nouveau et, avec un sourire bon enfant, il égrène les souvenirs: «J’ai bien d’autres souvenirs à vous raconter, surtout lorsque tous les deux nous étions célibataires et que les femmes étaient notre intérêt commun! Il faut que jeunesse se passe… Alors, pour moi, elle est passée maintenant, vaut mieux ne plus en parler! Tous les deux avons trouvé notre moitié. Lorsque Gebran a épousé Siham, lui, qui ne sortait presque jamais de chez lui, s’est métamorphosé en un être sociable, fêtard, prêt à conquérir le monde, à ses côtés. Il avait trouvé en elle la stabilité. Son bonheur conjugal était à son apogée, surtout avec la naissance de ses deux petites filles adorables. Je ne l’avais jamais vu si heureux…»
Toujours prompt à partager et à parrainer les bonheurs de ceux qu’il aime, Gebran avait été le témoin de Karim à son mariage civil, à Chypre. «Il était arrivé à bord d’un Cessna qu’il pilotait lui-même», se souvient Karim, attendri.
Dans un incessant va et vient de souvenirs, Karim jongle à travers les époques de la vie d’un homme qui avait plusieurs facettes à sa personnalité. «Il était sportif tout comme je le suis, dit-il. A la différence près que lui aimait les sports dangereux. Il a toujours été porté pour les activités à risque telles que le saut à élastique et le pilotage d’ULM (ultra léger motorisé). Il possédait également un cheval magnifique que son épouse Siham lui avait offert pour son anniversaire. Les voitures étaient son dada préféré. Il adorait la technologie automobile complexe, performante, luxueuse et informatisée. D’ailleurs, tout ce qui était high-tech n’avait pas de secret pour lui. Portables, ordinateurs, gadgets informatiques se trouvaient toujours à sa portée, bien sûr, au top de la modernité. Tous ceux qui l’ont connu, vous diront que Gebran passait des heures, scotché au téléphone ou à son ordinateur. D’ailleurs, c’est un précurseur; étant adolescent, il développait lui-même ses photos; il avait sa chambre noire comme un professionnel.»
«Gebran était non seulement un bon vivant mais aussi un bon cuisinier, poursuit Karim. Chez lui - parce qu’il était assez casanier - il adorait préparer de bons petits plats raffinés pour ses amis. Les pâtes et la côte de bœuf étaient sa spécialité. Il avait un enthousiasme incomparable pour mettre ses hôtes à l’aise et leur procurer du bonheur. C’était un homme qui avait le cœur sur la main et qui vous l’offrait avec une humilité à la hauteur d’un Abbé Pierre ou d’une Mère Térésa. Vous seriez surpris d’apprendre toutes les actions qu’il a menées pour venir en aide à des personnes nécessiteuses ou en difficulté. Avec un sens aigu de l’humour, avec une sensibilité à fleur de peau, Gebran était un grand seigneur. Il dépensait sans compter pour ceux qu’ils aimaient. Et lorsqu’il aimait, il n’avait aucune limite. Les voyages qu’il organisait entre amis, les cadeaux, les sorties, il payait tout et le faisait avec un plaisir immense. A posteriori, je crois que beaucoup de personnes ont profité de lui comme des parasites et des sangsues.»
La mort, omniprésente
Gebran Tuéni s’extériorisait par la générosité, la séduction, l’affection… A l’origine de cette générosité excessive, y aurait-il un manque affectif qu’il essayait de combler? «Un manque affectif? Peut-être… Pour répondre à votre question, il faudrait que je sois psychologue. Mais, ce que je peux vous dire, c’est que Gebran n’a pas eu une vie très facile. Ballotté entre la maladie de sa sœur, décédée à l’âge de 8 ans, puis celle de sa mère, qui l’a vaincue également, et enfin, l’accident fatal de son frère, il a subi des deuils douloureux et violents par leur caractère inhabituel, car on s’attend toujours à perdre quelqu’un de plus âgé que soi…»
Las de voir les siens partir dans la fleur de l’âge, Gebran s’attache à ses repères. Ainsi, son oncle Marwan, qu’il qualifiait de second père, est une présence précieuse à ses yeux: «Avec mon père, il se comportait comme un fils, respectueux, attentionné, surtout lorsqu’on a attenté à sa vie; il voulait le protéger. Il l’a installé pendant un moment à Beit Mery, pour l’avoir près de lui. Il s’occupait de lui comme un fils l’aurait fait pour son père. Pour compenser ses chagrins, peut-être, pour contrer cette mort qui l’entourait, Gebran avait un besoin vital de donner. C’était sa façon à lui de vivre et de communiquer sa joie de vivre.»
Une joie de vivre qu’il voudrait contagieuse comme un nuage blanc qui entourerait tous ceux qu’il aime: «Gebran adorait chanter “My Way”, à titre d’exemple. Je pense que, finalement, le charisme était inné chez lui. Nous déplorons tous qu’il ait été happé au beau milieu de son ascension professionnelle et de sa stabilité personnelle enfin trouvée.»
L’interrogation est visible sur son visage, crispé par le souvenir douloureux de la mort de son cousin. Des questions restent encore sans réponse dans le regard peiné de cet homme, qui répète une question qui le hante et qui reste sans réponse: «Pourquoi est-il revenu de France, alors qu’il détenait une “liste noire” sur laquelle figurait son nom? C’est simple et facile à comprendre… En septembre, le monde politique et judiciaire était en ébullition, on venait d’arrêter les 4 généraux impliqués dans l’assassinat du président Hariri. Gebran voulait rentrer au Liban parce qu’il ne pouvait plus supporter d’être à l’écart et de passer son temps au téléphone. En tant que PDG d’An-Nahar et député de Beyrouth, il voulait être au cœur de l’action, d’autant qu’il en était l’élément principal, depuis le 14 mars 2005. Bien évidemment, il avait pris certaines précautions au début. Il utilisait des voitures de location pour camoufler ses déplacements et aussi pour éviter le repérage, mais cela n’a pas servi puisqu’ils ont eu raison de lui.»
Dans une ambiance soudainement silencieuse, chargée d’électricité émotionnelle, Karim s’efforce de trouver les mots pour dire l’horreur, pour exhaler sa souffrance si longtemps contenue. Les larmes noyant ses yeux si doux, il déclare: «Mon père et moi sommes allés reconnaître le corps de Gebran à l’Hôtel-Dieu et ce souvenir macabre, imprimé dans ma mémoire, m’apporte inéluctablement des larmes… Cette vision est indescriptible.» L’émotion est très intense dans ce bureau aux peintures futuristes et colorées, qui éclairent cette pièce où le chagrin est incommensurable. Karim Hamadé reprend avec dignité: «J’essaie tant bien que mal de toujours me remémorer Gebran vivant. Car il était le porte-parole de la jeunesse, plein de vitalité, de fougue et de passion pour son pays. Mon unique consolation est qu’il est mort en homme heureux. Un homme qui a bien vécu, qui a apporté sa contribution politique au peuple libanais et qui était fier de sa nationalité. Sa mort a réunifié nos familles qui étaient dispersées à travers le monde. Ils sont tous venus des quatre coins du monde pour partager notre douleur. Même si nous n’étions pas de la même confession, et que nous n’adoptions pas toujours la même politique, nous sommes les branches d’un même arbre: la famille, la nation libanaise... Il était fier de son appartenance druze. Nous avons passé d’excellents moments au Chouf, notamment à Baakline, le fief de la famille, où Gebran se sentait chez lui. D’ailleurs, il voulait que ses filles visitent cette région pour s’imprégner des racines familiales.»
Pour ne pas sombrer dans le désespoir après ce crime atroce, Karim tente de se reconstruire en s’investissant auprès de la famille pour garder la mémoire de Gebran sauve: «Je sais que les siens, c’est-à-dire sa femme, ses deux filles aînées et son père, seront d’accord si je leur dis que, dorénavant, ils ont le devoir de transmettre à Gabriella et Nadia, qui n’auront pas la chance de connaître leur père, les idées de Gebran, ce qu’il représentait en tant qu’humaniste. Suivre les sillons tracés par la plume de ce journaliste engagé, maintenir ses convictions, voilà somme toute ce que nous tous, membres de sa famille, avons pour devoir de faire. Ce qui ne sera pas facile, mais tous ceux qui l’ont connu et aimé veilleront à honorer sa mémoire.»
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