Khalil Chammas
|
![]() |
Une amitié de 25 ans, intimement associée à l’histoire du Nahar et aux soubresauts de sa vie tumultueuse, liait Gebran Tuéni à Khalil Chammas. 25 années passées main dans la main, à s’épauler dans l’aventure de la vie, ont forgé entre les deux hommes un lien indestructible. En Khalil, le collaborateur, le frère, l’ami calme et discret, toujours disponible, Gebran le fougueux avait trouvé son indispensable complémentaire, et l’un de ses plus solides soutiens.
Il n’est pas aisé pour cet homme tranquille, avare de mots, d’une discrétion légendaire, de sortir du silence. Un mutisme, où il a été plongé pendant six heures après la terrible nouvelle, ne sortant de son black-out qu’après des soins médicaux. Son deuil, Khalil le vit dans la dignité, en puisant dans ses innombrables souvenirs la force pour continuer.
Genèse d’une amitié
S’ils se sont déjà croisés par le passé, leur vraie rencontre se fait en 1981, dans le cadre de l’hebdomadaire An-Nahar arabe et international, fondé en 1977 par Ghassan Tuéni, et dont Gebran est alors le directeur administratif. Lorsque, de retour au pays après ses années d’exil et d’études à Paris, Gebran rejoint la grande famille du Nahar, Khalil Chammas, d’un an son aîné, est déjà un “vieux routard” du journal, où il travaille depuis 1973 à la direction financière. Très vite, la collaboration quotidienne les rapproche, et la confiance grandit entre les deux hommes, jetant les bases d’une amitié puissante et indéfectible: «Notre relation s’est d’abord instaurée dans le cadre du travail de comptabilité, mais après un certain temps, il m’accordait sa confiance pour tout et ne me demandait même plus ce que je faisais.»
Bonne pâte et toujours bien intentionné, Gebran «accordait immédiatement sa confiance, même à ceux qui lui avaient fait du mal. Il aimait tout le monde, mais savait parfaitement distinguer qui était son véritable ami, sans vous le faire ressentir». Gebran n’a pourtant de cesse, au cours des années, de manifester sa confiance et son attachement à son fidèle ami. Entre eux, la communication n’a pas besoin de mots. «Il me faisait souvent sentir que je comptais pour lui. Et dès qu’il butait sur quelque chose, il demandait: “Mais où est Khalil?” C’est parce que je le comprenais; il suffisait que je le regarde pour deviner ce qu’il voulait», reconnaît-il avec une modestie non feinte.
Une amitié sur fond de guerre
«C’est à partir de 1981 que nous avons commencé notre chemin ensemble. C’était un chemin difficile. C’est une période que je ne pourrai jamais oublier, confie Khalil en évoquant les années de guerre, quand le journal vivait au cœur de la tourmente, subissant les pressions et les dangers quotidiens. En 1984, le Nahar arabe et international était installé à Hamra, non loin du quotidien An-Nahar. Après le 6 février 84, quand l’armée s’est retirée de la région “ouest”, le journal était constamment réquisitionné. Une nuit, Gebran a décidé d’imprimer l’hebdomadaire du côté “est”. Je me souviens que nous avions alors utilisé les imprimeries du quotidien Al-Bayrak, à Achrafieh. Les maquettes et les plaques étaient préparées à Hamra. Les imprimeurs devaient braver le danger pour les faire traverser vers l’est. Gebran et moi les retrouvions au musée et nous faisions traverser les plaques en secret. Il y a une nuit inoubliable: les rues étaient désertes et les balles sifflaient. Nous étions accroupis, et j’ai allumé une cigarette. Aussitôt, un franc-tireur nous a visés! Que dire de cette époque… il y a eu tant d’histoires!»
Plus tard, Gebran équipe une vieille imprimerie appartenant au Nahar, dans les dépôts de papier du journal à Sid el Bauchrieh, et installe les bureaux du Nahar arabe et international à Dfouni, dans la maison de son grand-père.
Puis, vint l’époque de son fervent engagement auprès du général Michel Aoun, lors de la Guerre de Libération. En 1989, il fonde le Mouvement de soutien à la Libération, et lorsque débute la Guerre de suppression entre le gouvernement de Michel Aoun et les Forces libanaises de Samir Geagea, Gebran ne se rend plus à son bureau d’Achrafieh et commence à travailler chez lui, à Beit Mery: «C’est nous qui montions chez lui, et tout le mouvement se réunissait là-bas, malgré les tirs qui étaient directement orientés sur nous.» L’assassinat de son allié Dany Chamoun et les menaces qui pèsent sur sa vie contraignent Gebran à s’exiler de nouveau en France, à l’automne 90: «A son retour en 1993, il est allé directement de l’aéroport à son bureau d’Achrafieh.»
Le grand chantier de jeunesse
En 1999, une note de M. Ghassan Tuéni l’attendait sur son bureau, le nommant directeur général du quotidien An-Nahar. Les inépuisables projets de Gebran Tuéni prennent alors leur envol. Sa conviction et sa foi en la jeunesse et en l’espoir qu’elle représente, guide tous ses projets: «Il s’est énormément consacré au Nahar al Chabab (Le Nahar des Jeunes), et a beaucoup compté sur les jeunes des universités. Le but de ce supplément était de faire participer la nouvelle génération à la politique, de les amener à exprimer leur vision d’avenir. Il a réuni au sein de ce projet des jeunes de toutes les universités, de l’extrême droite à l’extrême gauche, pour montrer les contradictions et les contrastes qui existent au Liban. Il leur a donné une tribune en les invitant à écrire, leur a organisé des colloques, des festivals, et a contribué à lancer beaucoup de ces jeunes, notamment en intégrant certains d’entre eux, devenus rédacteurs, au sein du Nahar. L’intérêt qu’il portait à la jeune génération était ce qui comptait le plus dans sa vie, et il voulait être guidé par cette jeunesse. L’un de ses credos, qu’il aimait à répéter lors de ses conférences dans les universités, était: “Dites-nous ce que vous voulez, et nous vous suivrons.” L’un de ses rêves était de devenir un jour ministre de l’Education: il était fondamental à ses yeux que tout le monde puisse bénéficier de l’éducation, et il considérait que c’était l’éducation et la recherche qui “faisaient” un pays et lui donnaient sa force.»
Son intérêt pour la jeunesse a conduit le député fraîchement élu, lors de la première session parlementaire à laquelle il a participé, à proposer le projet d’un “gouvernement de l’ombre” (Houkoumat al zoll) ou “gouvernement parallèle”, composé de jeunes des universités. Un projet qui portera sans doute ses fruits, puisque le conseil des ministres a décidé de l’adopter, le 13 janvier dernier.
L’innovation au service de la démocratie
Véritable moulin à idées, Gebran est un esprit en effervescence féru d’innovation. Ses initiatives et ses idées dépassent le cadre du Nahar. Multipliant ses centres d’intérêt, il élargit son terrain d’action à l’événementiel et aux médias audiovisuels: «La grande préoccupation de Gebran était de faire baigner les gens dans la démocratie et la liberté.» L’exercice de la démocratie, Gebran le décline sous un grand nombre de formes, originales et innovantes: de la “bourse des candidats” au “loto de la présidence” lancé par le Nahar arabe et international, au talk-show télévisé où sont invités les candidats à la présidence, qu’il présente sur la LBC avant la fin du mandat du Président Hraoui, ses initiatives sont couronnées de succès. C’est notamment le cas des “élections” qu’il organise au Futuroscope dans le cadre de la bourse des candidats. «On pouvait élire au suffrage direct le candidat que l’on désirait. Les gens se sont vraiment enthousiasmés et ont commencé à affluer en masse. Les candidats eux-mêmes envoyaient des cars entiers au Futuroscope!», rappelle Khalil Chammas.
Un ardent défenseur de la liberté de la presse
Les dirigeants de la WAN (World Association of Newspapers ou Association mondiale des journaux), dont Gebran était membre depuis 15 ans, et dont il ne manquait quasiment aucun congrès, ne se sont pas trompés en reconnaissant dans ce fervent démocrate l’un des plus ardents défenseurs de la liberté de la presse. Timothy Balding, directeur général de la WAN, qui avait nommé Gebran son conseiller au Moyen-Orient, et le considérait comme un ami cher, a souligné, dans une dépêche publiée dans le Nahar du 6 janvier dernier, que Gebran Tuéni ne s’est pas contenté de se battre pour la liberté de la presse au Liban, mais aussi pour celle des journalistes étrangers, notamment ceux qui étaient emprisonnés. Gebran accompagnait la WAN dans nombre de pays où la liberté de la presse était bafouée, tels que la Chine, la Russie, l’Algérie…
Son ami, Khalil Chammas, l’a accompagné trois fois lors de ces congrès, au Brésil et en Afrique du Sud: «Nombre de questions y étaient soulevées: comment la presse écrite doit-elle s’adapter aux nouveaux moyens de communication? Comment exploiter la publicité? Gebran proposait sans cesse de nouvelles idées à la WAN, et il est le premier à avoir organisé à deux reprises un congrès de la WAN au Liban, puis dans le Golfe, à Abu Dhabi.»
Khalil interrompt la conversation, étranglé par l’émotion. Il faudra beaucoup de tact pour le ramener à des souvenirs heureux. Il se rappelle une anecdote lors de l’un de leurs voyages en Afrique du Sud: «A l’aéroport de Beyrouth, nous nous sommes aperçus que nous portions tous deux un jean et un blouson rouge. Dans l’avion, Gebran lançait quelques regards à mon blouson. Dès que nous sommes descendus de l’avion, il ne tenait plus: “Tu n’as pas d’autre blouson? On dirait que nous sommes en costume, comme si le journal nous avait habillés!” Et il n’est sorti de l’aéroport qu’après avoir ouvert sa valise pour me prêter un blouson bleu marine!»
Autre lieu, autre anecdote... «Nous étions à Londres, où le Nahar venait de se faire décerner le Prix de la Liberté de la Presse dans le Monde. Pour Gebran, c’était une grande fierté et une soirée mémorable, il a pris près de quarante pellicules photos. Le lendemain, à l’enregistrement des bagages, il s’est aperçu qu’il avait oublié le sac photo dans le taxi! La suite fut épique. Nous n’avions aucun moyen de retrouver ce taxi. Finalement, j’ai dû moi-même courir jusqu’au parking des taxis, situé loin du hall de départ. Il y avait là quelque 2000 voitures, toutes identiques! Autant chercher une aiguille dans une botte de foin! Je passais la tête à l’intérieur de chaque taxi, ils ont dû me prendre pour un fou! Finalement, épuisé, haletant, je ne sais par quel miracle - peut-être était-ce Dieu qui voulait que Gebran soit heureux jusqu’au bout -, j’ai aperçu la valise et mon corps tout entier s’est retrouvé à l’intérieur du taxi! J’ai dû encore courir jusqu’au hall de départ, où Gebran m’attendait fiévreusement. J’avais caché le sac sous ma parka pour le titiller un peu, et lorsque je l’ai sorti, il s’est mis à me soulever de terre et à m’embrasser! C’est l’un de mes très bons souvenirs!»
L’“époux” visionnaire du An-Nahar
Le Nahar, pour lequel ses ambitions sont illimitées, Gebran s’y investit corps et âme: «Gebran ne considérait pas le journal comme une entreprise, tenue au profit financier. “Celui qui travaille dans un journal épouse ce journal”, répétait-il. Il y consacrait tout son temps. Lorsque le quotidien s’est informatisé, il n’en sortait pas avant d’avoir vu le premier tirage. De 1993 à 2002, il lui arrivait pendant de longues périodes de rester jusqu’à 4 ou 5 heures du matin pour vérifier les moindres détails. Quelquefois nous ne rentrions même pas à la maison, et s’il rentrait chez lui à 5h, il était déjà au bureau à 9h.»
Passionné de technologie, perfectionniste à l’extrême, Gebran s’embarque dans l’aventure du chantier de l’immeuble El Bourj, comme dans un rêve éveillé: «Il a complètement transformé le journal, l’a doté des technologies les plus modernes. Son projet a été conçu pour durer vingt ans. Il était visionnaire.» Pendant les travaux, son enthousiasme, son excitation et son investissement sont à leur comble: «Chaque jour, avant même d’aller au bureau, il passait voir le chantier pour vérifier les moindres détails. Nous avons déménagé en une seule journée, le 23 août 2004, et lorsque le journal est sorti du nouveau bâtiment, c’était un grand accomplissement. Il venait de réaliser un rêve, et il en tirait une grande fierté. Lorsqu’il recevait des visiteurs au Nahar, il leur montrait les moindres détails, des installations électriques jusqu’au serveur! Un jour, il a vu dans une galerie une petite sculpture représentant des chaises superposées, au-dessus desquelles se tient un coq. Il y a vu une signification symbolique importante: le coq, emblème du Nahar, est au-dessus de tous les sièges. Il l’a achetée pour lui et a engagé le même artiste pour la reproduire en grand format. Elle trône aujourd’hui au centre des bureaux du journal.»
Toujours en quête de perfectionnement, Gebran n’a de cesse d’aller de l’avant, et d’entraîner son journal vers des horizons plus vastes: «Gebran était une vie palpitante au journal! Il y avait toujours une évolution au sein du Nahar. Il se tenait toujours informé des nouveautés, et amenait souvent des spécialistes de l’étranger qui venaient nous présenter les dernières évolutions de la presse. Gebran étudiait la possibilité de les appliquer au Liban. Il avait toujours une multitude de projets, mais il est mort trop jeune.» Soucieux de promouvoir son journal sur la scène internationale, il est le premier représentant de la presse libanaise à se rendre au Forum économique de Davos, où il se distingue auprès de personnalités politiques et économiques majeures.
Une figure paternelle impressionnante
Cette course incessante vers le perfectionnement personnel et professionnel n’est-elle pas pour Gebran un moyen de se prouver face à un père à la stature impressionnante? «Son grand souci était de prouver à Ghassan Tuéni qu’il était à la hauteur de ses responsabilités, et de lui montrer qu’il pouvait compter sur lui. Il avait un immense respect pour son père, et il affirmait: “Il m’en faudrait beaucoup pour égaler Ghassan Tuéni, et j’apprends à travers lui. Je ne peux pas être comme Ghassan Tuéni, je suis Gebran Tuéni, mais j’espère être à la hauteur des ambitions de mon père.” Il se demandait également: “Que penserait de moi mon grand-père s’il me voyait assis à ce même bureau où il s’asseyait?”»
Pourtant, peut-être sans le savoir, père et fils partagent certains traits de caractère: «Après l’attentat, on a remis à Ghassan Tuéni un dossier appartenant à Gebran. Il y conservait des notes, il annotait tout. Il y avait aussi une lettre de sa mère Nadia. Cette lettre l’accompagnait même dans ses voyages, et il la transportait du bureau à la maison, et vice-versa. Je suis sûr que c’est grâce à sa foi qu’il ne redoutait pas la mort, et par sa foi, il continuait à communiquer avec sa mère, sa sœur et son frère décédés.»
Sans peur et sans reproche
Pour Khalil, inconsolable, qui a du mal à trouver les mots pour raconter une amitié de 25 ans, Gebran impressionnait surtout par ce trait si rare: «Il n’avait jamais peur, mais vraiment jamais. Déjà, pendant la guerre, quand il entendait les bombardements, il sortait au balcon prendre des photos. Il a d’ailleurs édité un très beau livre de photos sur Beyrouth. C’était avant tout quelqu’un d’immensément croyant, qui s’entourait d’icônes, avait toujours un chapelet à la main et faisait brûler de l’encens dans son bureau. Non seulement il n’avait pas peur, mais il allait même jusqu’au défi! Une fois, nous revenions de la chasse, dans une région au nord de Baalbeck. Nous nous sommes arrêtés chez un boucher pour acheter de la viande, et juste en face, se trouvait un poste de renseignements syriens. Reconnaissant Gebran, un haut gradé est descendu et il s’est adressé à lui en disant: “Ahlan, ahlan (bienvenue), comment allez-vous estéz Gebran (maître Gebran)? Alors, vous êtes en visite chez nous?” Piqué, Gebran lui a rétorqué: “Pardon? C’est vous qui êtes en visite chez nous, pas le contraire.” A part Gebran, nous avons tous commencé à trembler, car cela se passait en pleine période de domination syrienne. Personne d’autre parmi les politiciens du pays n’aurait osé, à l’époque, s’adresser aux syriens de la sorte. Une autre fois, lorsque l’ancien aéroport de Beyrouth était contrôlé par les Syriens, Gebran a refusé de montrer son passeport à un agent des renseignements syriens qui contrôlait les papiers. “Je ne donne mon passeport qu’aux services libanais!” lui a lancé Gebran. A l’époque ça a créé un grand remous à l’aéroport, l’avion a été retardé, et Gebran s’est entêté.»
Des pôles complémentaires
Toujours assis sur des charbons ardents, impatient et prompt à s’emporter, Gebran avait une manie: «Quand il voulait quelque chose, il le voulait tout de suite, et il était inutile de lui opposer le moindre argument.» Gebran, tout feu tout flamme, avait trouvé en Khalil son indispensable complémentaire. Avec son calme imperturbable, Khalil savait tempérer les ardeurs de son ami: «Il avait besoin de quelqu’un de calme à ses côtés, pour le maîtriser. Il s’enflammait, s’emportait facilement, mais se calmait tout aussi vite. S’il était dans son tort, il n’hésitait pas à s’excuser. Ceux qui le connaissaient savaient qu’il avait bon cœur. D’ailleurs, il ne savait pas dire non, surtout quand il s’agissait d’aider les gens. Il pouvait même se faire marcher sur les pieds, il croyait tout le monde. Alors, nous devions nous charger de dire non à sa place. Il donnait même son numéro personnel à quiconque, et accueillait tout le monde.»
La face cachée de Gebran
Le retour de Gebran, en 1993, marque le début de l’“âge d’or” de sa relation amicale avec Khalil. Leurs vies personnelles et professionnelles sont intimement imbriquées, et ils ne peuvent plus se passer l’un de l’autre: «Gebran m’appelait 100 fois par jour, même le week-end, ou lorsqu’il était en voyage. J’étais toujours disponible pour lui. C’est en 1993 qu’a commencé la grande période de notre amitié, qui a perduré après son second mariage. Il habitait seul à l’époque, et nous étions ensemble quasiment tous les jours, jusqu’à 2 ou 3 heures du matin. Dès qu’il sortait du bureau, il rentrait chez lui, et adorait regarder des films. Il n’aimait pas sortir; cela l’intimidait qu’on le reconnaisse. Les gens voyaient Gebran comme une personne courageuse et tête brûlée, mais en réalité, c’était quelqu’un de très timide.»
Sa rencontre avec Siham Asseily, en décembre 2001, illumine sa vie, et le transforme en un autre homme: «Deux ou trois semaines après leur rencontre, il m’annonce qu’il voulait épouser Siham. Je lui ai conseillé de prendre son temps, mais il était absolument convaincu de sa décision. Lors de leurs fiançailles, il est monté au micro demander sa main à son père, et s’est ensuite approché de moi, me serrant la main extrêmement fort entre les siennes. Il était euphorique! Mais il y avait aussi une partie de lui qui était toujours triste, cette tristesse était toujours en filigrane. Tout l’affectait, le touchait.»
Fidèle à ses convictions
Lors de sa campagne électorale, Gebran avait été très affecté par le boycott dont il avait fait l’objet, notamment par une partie de l’électorat de sa propre région, Achrafieh: «Il ne comprenait pas pourquoi on le boycottait, alors qu’il était l’une des personnes les plus honnêtes à défendre le pays. Il a été très blessé par certaines paroles qui ont été dites. Pourtant, Gebran Tuéni n’a jamais dévié de la voie qu’il s’était tracée depuis 1982. Si on relit ses articles, depuis l’époque du Nahar arabe et international jusqu’en décembre 2005, on remarque qu’ils ont toujours eu la même orientation. Il ne s’est jamais éloigné de ses convictions patriotiques, même si ses alliances politiques ont changé. Son seul souci était la souveraineté, l’indépendance et la liberté du Liban, et il désirait accéder au parlement pour défendre les intérêts de la jeune génération. Il n’était pas intéressé par un quelconque siège, ne recherchait pas ses propres intérêts, et même après son élection, sa position au journal était à ses yeux plus importante que sa députation. Gebran Tuéni était un homme intègre et plus qu’intègre, et rares sont les hommes de sa trempe dans ce pays. L’intérêt du Liban passait avant tout pour lui, et ses mains n’ont jamais été souillées de sang durant toute la guerre.»
Un bonheur de courte durée
Fin mai 2005, Gebran Tuéni, triomphant, est à l’apogée du bonheur. Il va bientôt redevenir papa, il a gagné les élections haut la main, et le Liban est débarrassé, croit-on, du joug syrien: «Il commençait à accueillir les gens pour les remercier de leur vote, mais après l’assassinat de Samir Kassir, il a tout arrêté. Il n’a pas pu goûter sa victoire jusqu’au bout. Il était très affecté par la mort de Samir. Il était d’ailleurs le premier à se tenir aux côtés de n’importe quel journaliste menacé.»
Il savait qu’il était lui aussi en tête de liste, et pourtant… Son exil parisien lui pesait, mais pourquoi est-il rentré, malgré le poids de la menace? «Lorsqu’il est revenu au Liban l’avant-dernière fois, le 21 novembre, il était très rassuré, très confiant. J’en ignore la raison. Il disait: “C’est fini, il ne se passera rien, et personne ne tirera une seule balle sur personne.”»
Apprendre à vivre sans Gebran
Pour exprimer l’indicible douleur de la perte de son ami Gebran, Khalil est presque sans voix. Il balbutie, bute sur les mots, soupire…: «Gebran a laissé un immense vide dans ma vie. Pour moi, il était plus qu’un frère, et ce sentiment…» Mais Khalil n’arrive pas à aller au bout de sa phrase, les mots restent coincés dans sa gorge, une tristesse sans fond assombrit son visage. «Ce qui va le plus me manquer? Ses coups de fil, ses cris, ses demandes répétées, ses exigences, ses projets qui ne s’arrêtaient jamais… Je ne sais pas, je ne sais pas, conclut-il, impuissant. Nous avions l’habitude de nous réunir tous les matins dans son bureau, avec quelques collègues, pour faire le point. Aujourd’hui, chaque matin, avant de commencer le travail, je m’assois seul dans le bureau de Gebran. Là, je sens que j’arrive à communiquer avec lui… La première chose que j’ai ressentie, c’est qu’il faut que je me tienne auprès de sa femme et de ses enfants. A leurs côtés, et pas ailleurs. Et je me tiendrai aux côtés de quiconque voudra poursuivre le message de Gebran. Sur le plan professionnel, je suis désormais à la disposition de Ghassan Tuéni. Je suis à ses côtés, comme j’étais aux côtés de Gebran.»
Un message pour le Liban et le monde arabe
«Nous n’avons pas encore réalisé que Gebran est parti. Il est impossible que sa mort mette fin au An-Nahar. Le Nahar ne s’incarne pas en une personne, c’est un message pour le Liban et le monde arabe. Ce journal a 72 ans, et c’est un grand rêve, celui de Gebran, qui se poursuit. Que Dieu donne longue vie à M. Ghassan Tuéni! Je n’arrive pas à comprendre d’où lui vient cette force, cette maîtrise de soi. Quel est donc cet insondable secret? Il a perdu toute sa famille, sa femme Nadia et tous ses enfants, les uns après les autres. Que Dieu lui garde celles qui restent, ses petites-filles, sa femme et sa belle-fille. D’autres que lui auraient perdu la raison. C’est sans doute sa foi en Dieu qui lui donne la force de continuer. On ne peut pas décrire Ghassan Tuéni, on peut juste dire que c’est un très grand homme.»
L’ange gardien
Depuis l’assassinat de Gebran, Khalil a perdu le sommeil: «Je ne sais vraiment pas d’où me vient cette énergie qui m’anime tous les matins. Je ne dors plus. Le matin du 12 décembre, lorsque j’ai entendu l’explosion, je n’ai d’abord pas songé à Gebran, car il était rentré de voyage la veille, et il m’aurait appelé avant de sortir. J’habite à trois minutes de chez lui, et nous avions l’habitude de descendre tous les jours ensemble au bureau, pour papoter en route. J’ai tenté de le joindre sur son portable: il était fermé, tout comme son portable français, ainsi que ceux de ses accompagnateurs. J’ai alors appelé Siham, qui m’a informé qu’il était sorti depuis 10 minutes. A ce moment-là, je ne sais comment je suis arrivé jusqu’à Mkalles. Une confusion invraisemblable régnait sur le lieu de l’attentat. Je cherchais à trouver la trace d’une Range Rover noire blindée, et n’ayant rien trouvé, j’étais rassuré. Mais un peu plus tard, je m’entretenais avec les responsables de la sécurité: “C’est la route de Gebran Tuéni, et il ne répond pas au téléphone. C’est très étonnant, dans ces circonstances-là, il aurait déjà appelé un millier de personnes.” Mais sa voix avait complètement disparu. C’est alors que le général Hobeika m’a informé qu’ils venaient de retrouver un bout de vitre blindée, puis le juge Mezher m’a pris de côté, et m’a montré la carte du Nahar de Gebran. A ce moment-là, je ne sais pas, je n’ai rien senti, rien senti du tout. Mon seul souci était de retourner en arrière. J’ai saisi Siham par le bras. Je ne lui ai rien dit. Je suis resté silencieux jusqu’à notre arrivée au Nahar. Siham savait sans vraiment savoir; elle ne l’a vraiment réalisé qu’une fois arrivée au Nahar.»
Pendant plusieurs heures, Khalil ne prononce pas un seul mot, si bien que ses collègues finissent par faire appel à un médecin: «Pendant six heures, je n’ai plus rien senti. A quoi je pensais? Je n’en sais rien. Ces heures ne sont pas inscrites dans ma mémoire. On m’avait administré des tranquillisants. J’étais très calme, comme quelqu’un qui ne réalise pas ce qui se passe autour de lui. Puis, je suis revenu à la conscience, je me suis “réveillé”. On dit que je me suis réveillé. Je n’arrive toujours pas à réaliser que Gebran est parti et que je ne vais plus jamais le revoir. Je n’arrive pas à y croire. Je n’arrive pas à m’expliquer pourquoi, ce jour-là, il ne m’a pas demandé de l’accompagner. Il n’a sans doute pas voulu m’emmener avec lui…»
Nagham Awada
|