Léna Tamraz
Kaléidoscope de souvenirs

Il y avait, en toile de fond, les teintes d’une vraie amitié, démarrée sur les bancs de l’école. Séparés au gré de la guerre qui ravage le pays, les deux presqu’adolescents se retrouvent à l’âge adulte, à Paris, toujours emportés par le tourbillon de la guerre et de ses séquelles. Commence alors une longue ère d’amitié généreuse, jalonnée de souvenirs ou s’enchevêtrent les joies et les peines. Une amitié qui ne s’est jamais démentie.

Léna Tamraz a du mal à aligner ses souvenirs. La veille encore, elle dînait avec Gebran et un groupe d’amis qui tentait par tous les moyens de le dissuader de rentrer au Liban. Et aujourd’hui, elle est à Beyrouth, portant son deuil… et ses souvenirs avec une nostalgie douloureuse.
Léna et Gebran se sont rencontrés sur les bancs de l’école: «Nous étions en classe de seconde ou de première et nous suivions des cours d’été à l’IC (International College). Nous nous sommes ensuite perdus de vue pendant près de 10 ans. C’était la guerre, et il avait dû quitter pour Paris. En 1988, je l’ai rencontré à déjeuner chez un ami commun. Il était marié avec Myrna el Murr et nous avons repris nos relations. En 1989, après l’enlèvement de Roger (Tamraz, son époux) j’ai quitté le Liban. Gebran était également à Paris après le décès de Dany Chamoun, et notre amitié a repris.»

Un premier exil
En 1990, après l’éviction du général Aoun et l’assassinat de Dany Chamoun, Gebran reprend le chemin de l’exil: «C’était une période très douloureuse pour lui. Il n’arrivait pas à croire que Dany avait été assassiné et il savait qu’il avait échappé à la mort de justesse. A la même époque, son couple battait de l’aile; sa femme est rentrée au Liban et il a très mal vécu la séparation avec ses filles. Il a essayé d’éviter cette séparation, ses filles étant très jeunes à l’époque. Pour compenser, il mettait leurs photos partout dans son studio. A l’époque, son père venait souvent lui rendre visite; Ali Hamadé aussi. Ils étaient toujours ensemble. On sentait qu’Ali avait un rôle protecteur et qu’il y avait une énorme complicité entre les deux.» Pour essayer de survivre à cet exil, et panser ses blessures secrètes, Gebran se jette à corps perdu dans le travail et les études.

Un grand pudique
Il aurait pu mener une vie pépère à Paris, se laisser emporter par l’agitation de la capitale française, mais Gebran Tuéni, qui concédait malgré lui à cet exil forcé, refusait de se dissocier des angoisses des Libanais et les vivait au quotidien.
«Gebran n’est pas passionné par les mondanités, confirme Lena. Il est très casanier. Il aimait sortir avec son cercle restreint dont moi, son cousin Samir Tuéni, Joe et Ejab Khoury, et Toni Tufenkji. Si on voulait l’inviter à dîner, il voulait toujours savoir qui y participerait. Il considérait qu’il n’avait pas le droit de prendre du bon temps alors que ses compatriotes au Liban étaient en difficultés. C’est comme s’il avait décidé de mettre sa vie entre parenthèse durant cet exil. Et puis, il avait beaucoup de pudeur; lorsque nous étions dans un restaurant, il n’aimait pas que l’on rie trop fort ou que l’on parle à haute voix. Dans sa vie personnelle et privée, il était très réservé. C’était un grand pudique, il n’aimait pas étaler sa vie privée ni ses sentiments. Même avec ses meilleurs amis, il était très réservé.»
Au fil des années l’amitié ne fait que se renforcer entre Gebran et Léna. 1993 marque le retour du jeune journaliste au Liban. Malgré les kilomètres qui les séparent, ils ne se perdent jamais de vue. D’ailleurs, ni l’un ni l’autre ne croyait que cette expérience se renouvellerait. Lui, qui a vécu sa vie et sa carrière en alerte rouge, espérait toujours en éternel optimiste l’aube d’une ère démocratique au Liban: «En 1990, il savait qu’il allait rester longtemps. Cette fois-ci, c’était vraiment temporaire, c’était une question de semaines; il n’était pas venu pour s’installer.»

Un séjour qu’il souhaite bref
Au mois d’août 2005, sous la pression des menaces, le jeune député rejoint de nouveau Paris pour un séjour qu’il souhaite bref: «On sentait qu’il prenait la menace très au sérieux. Il surveillait l’évolution de la situation avant de prendre sa décision de rentrer, mais en même temps, c’était inacceptable pour lui de rester loin alors qu’il était à l’origine du 14 mars. Lui, qui haranguait les jeunes pour ne pas quitter le Liban, ne pouvait pas tenir ce discours et ne pas l’appliquer. Gebran était un homme très cohérent. Il savait très bien qu’il était menacé, il était presque sûr qu’un malheur pouvait lui arriver. Mais il était très croyant, il nous répétait sans cesse: “Que la volonté de Dieu soit faite.” D’ailleurs, durant son dernier séjour en France, il a visité tous les lieux saints. Il a ainsi fait un pèlerinage à Lisieux et, comme à chaque fois qu’il était à Paris, visité Notre Dame du Bac. Il y avait aussi une église à la Porte Maillot qu’il aimait beaucoup. Il pouvait s’y rendre à 1h du matin pour prier.»
Rattrapé par les rumeurs et les déclarations ironiques et médisantes en provenance de Beyrouth, Gebran est blessé à vif dans sa dignité, estime Léna: «Je crois que cela a à voir avec son retour. Gebran était très fier et ce genre de paroles le touchait beaucoup. Il s’est senti incompris, surtout quand on l’a accusé d’abandonner sa femme, alors que sa famille est sa priorité. Gebran n’est pas un lâche, il n’avait peur que pour les siens, sa cause, son pays. Gebran était un homme généreux, il donnait sans retenue et sans rien attendre en retour.»

La vie au quotidien
Anéantie par la douleur, Léna Tamraz se sent cependant légataire de la dernière tranche de la vie de Gebran. Sans fard, ni artifice, elle lègue ses douloureux souvenirs et nous dévoile la vie d’un homme bien de son temps, simple, discret, jonglant entre ses occupations politiques, ses tâches ménagères et des loisirs sains. «Gebran ne faisait pas de tourisme à Paris, il était très actif, raconte Léna. Il travaillait, faisait des contacts, dirigeait le Nahar. Il avait des réunions avec des responsables. Il vivait dans un petit studio à Paris et gérait tous les aspects de la vie quotidienne. Ainsi, il faisait ses courses, cuisinait ou mangeait dans le resto d’en face, prenait ses vêtements à la teinturerie… Il aimait beaucoup aller à la Fnac ou chez Virgin acheter des CD, des films, des livres ou des gadgets électroniques. Le seul loisir qu’il s’octroyait, c’était de pratiquer l’équitation parfois. Siham le rejoignait de temps en temps; ils sortaient alors au restaurant ou au cinéma. Sinon, il n’aimait pas sortir quand elle n’était pas là.»
Témoin de l’échec de son premier mariage, Léna retrouve son ami complètement métamorphosé après sa rencontre avec Siham: «Il a décidé très vite d’unir sa vie à la sienne. Il avait trouvé la femme de sa vie. A ses côtés, il pouvait soulever des montagnes. Elle était son moteur, son oxygène et sa joie de vivre. Il avait vu en elle quelque chose que personne n’avait décelé avant lui. Il était fier d’elle et la protégeait de son mieux. Enfin, il avait trouvé avec Siham ce qu’il avait toujours cherché: une grande histoire d’amour.»
Même menacé de mort, vivant un éloignement forcé, Gebran Tuéni gardait son merveilleux optimisme en des jours meilleurs. Devant ses amis inquiets pour sa sécurité, il n’évoque jamais l’éventualité de la mort: «Il était très positif. J’avais même essayé de le raisonner, de lui dire de faire attention, mais, croyant comme il était, il me disait: “Comme Dieu veut, Léna.” Les deux premiers mois, il faisait réellement attention; il avait pris la menace au sérieux. Mais les derniers temps, il était très confiant. J’ai même personnellement ressenti de l’inquiétude car rien n’avait changé au Liban. Il répétait: “Il n’y aura plus rien. Cela fait deux mois qu’il n y a plus eu d’explosion.” Mais il ne parlait jamais de la mort.»
Pourtant, cerné par la mort, il avait appris à l’apprivoiser à travers une sagesse personnelle qui lui permettait de rester en contact avec les êtres chers qui avaient quitté la terre. «Il parlait toujours de sa mère. Pour moi, dit Léna, la mort est un sujet tabou, je n’accepte pas l’idée de perdre quelqu’un. Il m’expliquait toujours que c’étaient les choses de la vie. “Lorsqu’un membre de ta famille te quitte, disait-il, il te quitte uniquement physiquement.” Il était persuadé que ceux qui meurent ne s’en vont pas définitivement. Il était très attaché à sa mère. Il parlait d’elle comme si elle était toujours là. Il pensait à elle sans cesse et lui demandait de le guider dans chacune de ses décisions. Chaque fois que quelqu’un qu’il aimait bien le visitait chez lui à Beit Mery, il l’accompagnait au jardin où sont enterrées sa mère et sa sœur. Il ne disait jamais: “Viens, je vais te montrer le caveau de ma mère.” Mais “viens, je vais te montrer le jardin”. Et puis, une fois sur place, il disait: “Ma mère est là, ma sœur aussi. Tu vois comme c’est beau.” Comme s’il voulait nous présenter à ces êtres chers. Souvent, quand ça n’allait pas, il allait rester auprès d’elles et cela lui faisait du bien.»

Les derniers jours
Les derniers mois, le retour au Liban le démangeait. Il faisait des allers-retours fréquents. Tout lui manquait, sa famille, son journal, son contrat moral avec ce pays qu’il aimait par-dessus tout: «En 1990, il n’avait plus rien à faire au Liban alors que, cette fois-ci, c’était le contraire. Il sentait qu’il avait des responsabilités envers les gens qui l’avaient élu; il était député. Il avait envisagé à un moment d’amener Siham et les jumelles, Gabriella et Nadia, à Paris, mais l’idée de s’installer à l’étranger, même temporairement, le dérangeait. Il ne concevait pas qu’un homme avec ses responsabilités, son rôle et ses fonctions soit loin du Liban. Il répétait d’ailleurs: “Pourquoi devrais-je craindre pour ma sécurité et celle de ma famille, et pas pour celle des Libanais. Je ne suis pas mieux qu’eux.”»
Pourtant le PDG d’An-Nahar se languit de ses petites jumelles qui grandissaient loin de lui: «Le dernier week-end, il avait pris une vidéo de Nadia qu’il m’a montrée à trois reprises parce qu’on lui avait dit qu’elle lui ressemblait. Il était très fier d’elles. Surtout qu’elles avaient grandi, elles devenaient plus intéressantes. Il avait hâte de rentrer pour rester avec elles. Elles lui manquaient beaucoup. Une fois, je lui avais dit qu’il n’avait pas le droit de mettre sa vie en péril, qu’il avait deux bébés à présent. Il m’a répondu: “S’il m’arrive quelque chose, Siham est là.” Hélas, Gebran qui adorait ses filles n’a pas pu profiter d’elles. Le destin en a voulu ainsi. Nayla et Michelle sont nées en pleine guerre, elles ont été à Paris avec leur mère alors que lui continuait sa lutte. Puis, quand il les a suivies, elles sont rentrées au Liban avec Myrna. Les hasards de la vie ont voulu qu’ils soient séparés. Il a peut-être plus profité de Nayla que de Michelle, surtout depuis qu’elle est au Nahar. Gebran était conscient qu’il n’avait pas consacré beaucoup de temps à ses filles aînées durant leur enfance, et il répétait que ce sont les enfants qui paient le prix du divorce. Il essayait de compenser ce manque en leur faisant beaucoup de cadeaux. C’était sa manière à lui de leur montrer son amour.»
La veille de son retour au Liban, Gebran dîne avec ses amis. Nul ne savait que c’était le dîner d’adieu, l’ultime voyage: «Nous avons essayé de le convaincre, Ali (Hamadé), Siham et moi. En vain! Il a rétorqué qu’il avait du travail, la séance au Parlement. Le lendemain, lorsque j’ai appris la nouvelle, je l’ai tout de suite appelé chez lui à Paris en espérant qu’ils y étaient restés. J’avais un espoir parce qu’ils avaient l’habitude de remettre leur retour d’un ou deux jours.»
Troublée par ce souvenir, Léna ne trouve pas assez de qualificatifs ni de mots pour décrire cette plaie béante et cette absence qu’elle s’apprête à vivre. «Gebran était l’un de mes meilleurs amis, si ce n’est le meilleur, dit-elle. Il avait une capacité d’écoute énorme. Quand un de ses amis avait un problème, il était là à 200%; il s’investissait à fond et trouvait les mots justes. Il avait quelque chose d’indéfinissable et de réconfortant. Tout me manquera, ses fous rires, son esprit taquin, sa bonté, sa sincérité et son authenticité. Mais ce qui me manquera le plus, c’est l’image d’un Gebran grandiose, triomphant, fier et pétillant de bonheur, un 14 mars 2005.»

Colette Chibani