Marlène Mrad
|
![]() |
Entre deux larmes, Marlène répète quelques mots d’hommage et d’amour à son mari, parti à 43 ans avec «son frère Gebran», à qui il n’aurait pas survécu. Son compagnon de route, assure-t-elle, était aussi un homme dévoué, intègre, profondément bon et croyant. «Il avait l’héroïsme dans le sang, nous dit-elle. Il savait qu’il risquait sa vie, mais c’était pour la bonne cause. J’ai le cœur brisé, bien sûr, mais nous devons tous mourir, et lui, il est mort pour ses idéaux. Cela me console malgré la peine immense de l’avoir perdu. Sa mort est presque une victoire.»
Un homme tranquille
Marlène était confiante. André lui épargnait l’évocation de ses soucis quotidiens: «C’est à travers les gens et la télé que j’avais appris que estéz (titre équivalent à “maître”) Gebran était menacé de mort.» André quittait son domicile de Jeita tous les matins pour déposer ses enfants à l’école, laissant sa femme près de sa famille (sa sœur n’habite pas loin), entourée par un voisinage aimant et protecteur. Il prenait le chemin de Beit Mery, puis descendait au siège d’An-Nahar avec Gebran Tuéni qu’il accompagnait dans tous ses déplacements. De retour chez lui, parfois très tard dans la soirée, il n’évoquait pas ses inquiétudes, «même si, nous dit Marlène, très souvent il semblait soucieux».
Quelquefois, Marlène lui demandait s’il n’avait pas peur. Il répondait sereinement: «Allons donc. Tu n’as pas la foi? Qu’avons-nous fait de mal? Nous défendons notre pays avec des mots et avec notre honneur. C’est Dieu qui guide notre chemin. C’est lui qui nous protège.» André et Marlène récitaient ensuite ensemble le rosaire: «C’était moi qui l’avais initié à cette magnifique prière. “Tu veux faire de moi un prêtre?” plaisantait-il parfois. Nous ne demandions à Dieu ni argent, ni célébrité ni fortune, mais seulement la santé et qu’il nous garde unis.»
Ce matin-là...
Ce matin ressemblait aux autres, ou presque. «Après la prière, se souvient Marlène, j’ai aidé André comme d’habitude à choisir ses vêtements. Il aimait prendre mon avis.» Ce jour-là, le lundi 12 décembre, il a suggéré une veste en cuir noir. «Du noir? réplique la jeune femme. Pourquoi cette couleur triste?» Elle lui tend une veste kaki. «Avant de sortir, André a branché mon cellulaire. “Tu pourrais avoir besoin de moi, a-t-il dit. Je veux que ton téléphone soit chargé.” Nous avions l’habitude de nous appeler plusieurs fois par jour.»
Après son départ, Marlène branche la télé en sourdine: «Je faisais ma prière, en rangeant la maison comme d’habitude, quand j’ai entendu le mot “explosion”. Curieusement, je comprends qu’elle a eu lieu près des carrières de Nahr el Mott. Je me mets alors à prier pour les victimes anonymes sans penser une seconde que mon mari en faisait partie. Mon premier réflexe est de lui raconter l’événement. Il ne répond pas au téléphone. Au même moment, les enfants appellent de l’école, inquiets. La direction, elle, avait déjà compris.» «On m’avait dit, relate Elio, son fils, qu’il était blessé à l’épaule et à la poitrine, près du cœur. Alors, avec les moines de l’école, je suis allé allumer un cierge à l’église.»
Très vite, la maison grouille de monde: les voisins, la famille, les amis affluent. On parlait de blessure grave, de miracle: «Je pensais: tout est encore possible, Dieu peut tout. Ils se sont peut-être jetés par la fenêtre. Ils sont peut-être saufs. La suite, on me l’a racontée: lorsqu’à la télé, on a annoncé la mort de Gebran Tuéni, j’ai compris qu’ils étaient tous partis. Ils étaient ensemble dans la même voiture, confiants, sans convoi, sans protection particulière. On m’a raconté qu’à ce moment-là, je me suis jetée à genoux, et que j’ai supplié la Sainte Vierge de soutenir mes enfants. Je ne me souviens plus de cet instant, mais aujourd’hui encore, en les voyant debout et si solides, je ne peux que remercier le ciel.»
Comme une année d’adieu
En fait, cette année a été particulière pour tous, plus encore pour la famille d’André Mrad, relate rétrospectivement Marlène: «Moi, qui n’avais jamais eu peur pour André, je constate maintenant que Dieu m’a peut-être préparée à ce choc au cours de l’année passée.» Elle se souvient de mars 2005: «Pour la première fois de notre vie, nous sommes partis loin d’André, pour assister au mariage de mon frère, en Roumanie. C’était peu de temps avant les élections parlementaires. Il n’était pas question pour André de quitter estéz Gebran pendant cette période décisive. Il nous a accompagnés à l’aéroport. Elio, notre fils de 10 ans, a commencé à pleurer. André, ému par ses larmes, est rentré plusieurs fois à l’aéroport pour le consoler. Durant notre absence, il faisait le tour de ma famille, tellement il se sentait dépaysé. “J’avais besoin de sentir votre présence près de moi, nous avait-il dit, avant d’ajouter: Jamais plus vous ne ferez un seul pas sans moi.”» Cette période a représenté comme une ébauche de la séparation qui allait suivre.
Et comme pour conforter cette idée, l’été, les Mrad l’ont passé ensemble, tous les quatre, Gebran Tuéni étant souvent en voyage. André n’avait jamais passé autant de temps avec sa famille. Une manière, songe aujourd’hui Marlène, de nous faire ses adieux: «Nous avons sillonné le Liban, visitant ses sites touristiques et ses lieux saints.» Le bonheur familial était total. «Notre vie a toujours été simple et belle. Heureusement, confie aujourd’hui Marlène, que je n’avais aucun pressentiment. Si j’avais su ou même douté qu’il lui arriverait malheur, je serais morte avant lui.»
Des fêtes avant la fête
Curieusement, cette année, et pour des raisons qu’elle ne s’explique pas, Marlène a voulu célébrer la fête de Noël avant l’heure. Il n’y a pas de hasard, nous dit-elle. De toute évidence, ces célébrations prématurées sont, elles aussi, un peu l’œuvre de Dieu: «J’ai décoré le sapin en novembre, acheté les cadeaux et porté les nouveaux habits de fête à l’avance.» André lui-même s’en était étonné. «Jésus est là, en permanence autour de nous, avait-elle répondu. La fête c’est tout le temps et partout.» Aujourd’hui, les cadeaux sont encore sous le sapin, au milieu du salon. Personne ne s’y est plus intéressé. Mélanie, l’aînée, a bien voulu mettre des vêtements de fête pour quelques heures avant de les troquer contre des habits noirs. C’est sa manière de rendre hommage à son père. Marlène, elle, laisse ses enfants exprimer leur douleur à leur façon. Ainsi, ils ont choisi de ne pas aller à l’enterrement, et de suivre la cérémonie à la télé. Mélanie ne pleure pas. Elle parle peu de son père. C’est son corps qui s’est exprimé par une éruption cutanée. Elio, lui, est investi d’une mission, depuis que son père, encore une fois comme une prémonition, lui a confié le rôle de l’homme de la maison en son absence. Le jeune garçon arbore fièrement le pin d’André et veille tendrement sur sa mère, lui rappelant, toutes les fois qu’elle est sur le point de craquer, qu’elle avait promis de ne pas pleurer. Quelquefois, lui-même pleure la nuit, et pose beaucoup de questions: «Pourquoi? Comment? Où est-il? Pourquoi je ne peux plus le toucher s’il est encore avec nous comme tu dis?»
Seul, Elio a ouvert son cadeau de Noël. C’était celui que Marlène destinait à André: une montre, qui lui revient de droit et qui ne le quitte plus.
Un homme simple et généreux
“Andar”, comme l’appelait la famille Tuéni, qui l’adorait, avait deux amours: sa famille et estéz Gebran. Il était entier; sans réfléchir, il accourait quand quelqu’un avait besoin de lui, amis, voisins ou famille. «Je savais qu’il était populaire et aimé, raconte Marlène, mais de voir à sa mort la maison envahie de personnes en larmes, que je ne connaissais pas et qui ne juraient que par lui, m’a remplie de fierté.»
Les familles Tuéni et Mrad ont toujours été proches. «Gebran et André, raconte Marlène, ont la même fougue, la même passion pour la liberté, la même foi en Dieu et en la jeunesse, les mêmes idées. Ils avaient tout pour s’entendre.» Dans tous ses choix, Gebran est suivi d’Andar. Et quand Andar devient moukhtar (maire) d’Achrafieh, Gebran est près de lui et le soutient. André partagera avec la même sincérité la victoire de Gebran Tuéni aux élections législatives. Marlène participe quelquefois à la vie publique de son mari, évoquant avec respect et admiration monsieur Gebran, mais aussi madame Siham, qui, depuis le terrible événement l’appelle souvent pour prendre de ses nouvelles: «La même douleur nous unit», confie la jeune femme.
Marlène et André s’étaient connus à Chypre, en 1990. La famille de Marlène avait fui la guerre. De passage dans l’île pour voir sa sœur avant de rejoindre Gebran à Paris, André rencontre Marlène pour la première fois. «A la fin de la guerre, je suis rentrée au Liban, raconte Marlène. Il m’a suivie, avouant qu’il n’avait pas cessé de penser à moi. J’avais refusé des propositions de mariages avant, sans hésitation, au grand désarroi de mes parents. J’ai toujours suivi mon intuition. Mais je suis tombée sous le charme d’André. Sa bonté était évidente. On s’est mariés l’année suivante. Lui, qui avait vécu la guerre dans la rue, qui y avait sacrifié toute sa jeunesse, a été séduit par l’innocence de notre famille qui nous a toujours épargnés, surtout les filles.»
Et maintenant?
«C’est le destin qui nous a mis sur le même chemin. C’était écrit. Ce que Dieu choisit pour nous est sûrement bon pour nous. Maintenant, nous dit Marlène, je continue la route que nous avions tracée. Tout restera pareil. Je n’ai pas l’intention de quitter cette maison où tout me rappelle mon mari. Ses affaires sont là. Son parfum est partout. Pour moi, il est encore là et je ressens très fort sa présence. Bien sûr, je comptais beaucoup sur lui au quotidien, et j’ai aujourd’hui plus de responsabilités. Mais je ne serai pas seule. L’esprit d’André m’accompagne et guide mes choix.»
Les enfants aussi suivent la route qui était tracée. Elio, comme convenu avec son père, sera notaire. Une autre façon de militer pour la justice. Rien ne changera, assure la famille Mrad: «André est notre ange gardien. Aujourd’hui, ce qui nous préoccupe, c’est de trouver le meilleur moyen de lui rendre hommage et de lui dire, parce que nous savons qu’il nous entend, combien nous l’aimons.»
|