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En octobre 2004, vous avez survécu à l’horreur. Comment vivez-vous après cela?
Deux luttes m’ont permis de tenir le coup: celle pour ma survie, car j’ai subi 14 opérations - 14 anesthésies générales, ce n’est pas rien; et celle pour ma cause, celle-là même qui était à l’origine de l’attentat. S’opposer à la Syrie, à la dictature rampante, au clonage du régime libanais sur le Baas de Damas, et à la reconduction d’un président qui est le déshonneur du Liban, Emile Lahoud.
Comment supportez-vous la perte de tant de vos proches?
Rafic Hariri et Bassel Fleihan étaient des amis très proches; Samir Kassir était un collègue; Georges Haoui, un ancien camarade; Elias el Murr est un parent; May Chidiac, une consœur; Gebran était mon neveu, et Pierre Gemayel, un collègue au gouvernement… En ce qui me concerne, j’avais le choix entre l’antidépresseur et la détermination. C’est la détermination qui l’a emporté. On me dit souvent: «Marwan, tu as changé», et c’est vrai. Je suis moins accommodant, plus intransigeant. Je livre une bataille qui est celle du Liban. Cette bataille ne porte pas sur des options politiques parfois ridicules, comme l’accession à un ministère ou à la présidence, mais sur un choix de société. De cette bataille dépend le sort du Liban et quel Liban nous laisserons à nos enfants et petits-enfants. Et là-dessus, je ne suis pas prêt à composer. Le sang de Gebran, bouillonnant de “libanisme”, a été transfusé en moi le jour de sa mort. Je n’oublierai jamais l’instant où sœur Françoise, à l’Hôtel-Dieu, a ouvert le tiroir de la morgue dans lequel reposait Gebran, afin que j’identifie son corps. Je n’ai pas vu mon neveu écartelé, mais le Liban mis en morceaux par ses ennemis.
Avec un an de recul, quel regard portez-vous sur la mort de Gebran?
Je n’accepte toujours pas l’idée de sa disparition. A travers le jeune directeur du An-Nahar, tout comme à travers le jeune ministre de l’Industrie plus récemment, les meurtriers ont visé les valeurs du Liban de demain. Ils ont voulu détruire des investissements humains et de nouveaux leaderships en gestation. En s’en prenant à cette génération, les Syriens ont voulu accroître le désarroi et entretenir le désespoir des jeunes Libanais. Ils visent la relève.
Gebran avait une fascination pour le martyre. Pensez-vous aujourd’hui qu’il s’était trop exposé?
Son meurtre aurait peut-être pu être évité, mais il était inéluctable en même temps. Face à des tueurs déterminés, il y a toujours des failles dans une défense. La preuve: le convoi de Hariri avec toute sa technologie. Gebran ne serait jamais resté à Paris; il n’aurait jamais accepté de se mettre à l’abri tant que son pays ne l’était pas. J’ai souvent essayé de l’apprivoiser, de modérer sa fougue, mais cette fougue a quelque chose que j’admire, même dans la mort. Il est vrai que dans ses propos, le martyre revenait souvent; tous les sacrifices devaient être consentis pour le Liban. Il avait déjà connu des moments difficiles aux premières heures de la guerre civile, lorsque, tout jeune homme, il avait perdu son meilleur ami, Juanito Riachi, enlevé et tué près de Tall el Zaatar. J’avais dû l’exfiltrer de la caserne de l’Emir Béchir, où il faisait son service militaire, le soir du coup d’Etat du général Ahdab, afin qu’il ne soit pas tué ou enlevé. Il a aussi été touché par un franc-tireur devant An-Nahar, en 1976. Il prenait la tête des manifestations d’appui à l’armée, brandissant le drapeau libanais en tête de cortège, face à tous les périls. Gebran cherchait à se battre pour le Liban, par la plume, la harangue, la position politique. Le fait de devenir député de Beyrouth ne se résumait pas à avoir une plaque bleue ou à siéger dans une - très peu - docte assemblée. C’était un nouveau moyen de servir le Liban. Avec le recul, je peux dire qu’il est mort comme il a vécu.
Voici deux ans qu’a eu lieu l’attentat contre vous et un an que Gebran a été assassiné. Où en est l’enquête et êtes-vous satisfait de son évolution?
Je ne dispose d’aucune information précise, car le juge Brammertz maintient un black-out total, et à mon avis, utile, autour de son enquête. D’ailleurs, je ne relance plus personne, non pour ne pas embarrasser qui que ce soit, mais en définitive pour laisser au juge toute la latitude de cerner et démasquer les meurtriers. Cependant, certains petits éléments me permettent de penser qu’elle avance et qu’elle avance dans la direction que signalaient les premiers indices, dont j’avais parlé après l’attentat dont j’ai été la cible et après la mort de Gebran. Je sais que les enquêteurs ciblent de plus en plus la piste syrienne. M. Brammertz n’aurait pas émis l’intention ou accepté de proroger son mandat au-delà de la fin décembre s’il ne disposait pas de débuts de piste révélateurs. Si l’on prend les mobiles, si l’on analyse le profil des victimes, si l’on étudie le style des attentats, si l’on juge le comportement de la Syrie et de ses alliés à l’égard de la création du tribunal international, tout indique la direction du crime. Nous avons affaire à un serial killer qui est aussi un syrian killer. L’acharnement des alliés de la Syrie à déstabiliser et renverser le gouvernement avant l’adoption du texte sur la convention et les statuts du tribunal montre bien que quelqu’un veut se protéger.
Vous parlez du style des attentats, mais celui de l’assassinat de Pierre Gemayel semble différer des autres. Y voyez-vous une continuité?
Il n’y a pas de différence entre un camion, une valise ou un siège piégés, et maintenant, un attentat à la Chicago des années 30! L’origine et les commanditaires sont les mêmes. Le modus operandi varie selon le lieu, la victime et les précautions qu’elle prend… La mafia n’exécutait pas tout le monde à coups de mitraillette.
Quelles précautions prenez-vous aujourd’hui?
Nous sommes confinés à nos quartiers, afin que nous puissions aller jusqu’au vote du projet de tribunal sans perdre quelques ministres en chemin! Certains restent au Sérail, d’autres dans des planques ou chez eux. Nous ne pouvons plus dissocier le retrait par les chiites de leurs ministres et par Lahoud de son ministre, de l’assassinat de Pierre Gemayel. C’est le quorum qui est visé. Nous disposons de suffisamment de preuves et d’informations crédibles, provenant même de Syrie. Les cibles privilégiées sont les ministres et les députés, et de préférence ceux qui occupent les deux sièges en même temps, afin de faire d’une pierre deux coups.
Comment voyez-vous la suite des événements?
Si le projet est approuvé demain (samedi 25 novembre, ndlr), et qu’au bout de 15 jours, il n’est pas signé par la présidence, le cabinet se réunira pour une nouvelle session et l’enverra à la Chambre sans la signature présidentielle. C’est une des dispositions de Taëf pour éviter les blocages. La bataille aura ensuite lieu à la Chambre, où nous disposons de la majorité. Mais encore faut-il que le président de la Chambre convoque celle-ci!
Justement, comment percevez-vous l’attitude de Nabih Berri?
Berri est coincé entre son souhait de demeurer un arbitre, ou du moins de rester un partisan modéré du 8 Mars, et les pressions du Hezbollah, de la Syrie et de l’Iran, auxquelles il lui est difficile de se soustraire. Car lui aussi joue son poste et sa peau. Il nous a lui-même confié que la Syrie ne tolèrerait pas l’idée d’un tribunal international. A n’importe quel prix!
Mais, même si ce tribunal est formé, il mettra probablement plusieurs années pour rendre un jugement!
Certes, mais il constituera une force de dissuasion essentielle, afin de contraindre Bachar à changer de comportement. C’est cela ou un changement de régime. Aussi, vaut-il mieux tôt que tard.
Redoutez-vous un rapprochement entre la Syrie et les Etats-Unis, dont le prix serait un retour du Liban dans l’escarcelle syrienne?
Cela me paraît impossible. L’expérience précédente a convaincu le monde entier que le Liban ne pourra plus servir de monnaie d’échange au bénéfice d’un régime sclérosé et hors du temps. La sanctuarisation du Liban peut être atteinte si est mis en échec le projet du Hezbollah de déstabiliser le pays au profit de la Syrie et de l’Iran. C’est là que mes reproches, et en même temps mes invites, vont à l’adresse du général Aoun. Il ne doit pas continuer à jouer ce jeu.
Déjà, en 1969, vous interpeliez les responsables politiques dans vos éditoriaux sur le risque de guerre civile. Percevez-vous les mêmes signaux aujourd’hui?
Je perçois clairement des signes annonciateurs, mais différents de ceux des années 70. A l’époque, une course avait lieu entre un Liban plus ou moins pro-palestinien et plus ou moins intégré au monde arabe, et un Liban plus “isolationniste”. Aujourd’hui, les choix vont au-delà. Nous nous tenons à l’accord de Taëf, non parce que c’est le pacte idéal, mais parce qu’il laisse une fenêtre ouverte sur des lendemains plus calmes et plus prospères, si tant est qu’il est appliqué correctement. L’alternative proposée, voire imposée, est de renoncer à Taëf pour accepter le “wilayet el fakih”, et que le Liban obéisse au mollah de Qom, à Khamenei, Ahmadinejad ou à leurs simples acolytes de Damas! Même le choix de l’appartenance arabe du Liban, qui avait fini par être accepté par une grande partie de la communauté chrétienne, est dépassé. On nous imposera une autre société, avec ses fatwas, ses tchadors, ses écoles d’un genre nouveau et la sujétion à la Perse! Je ne ferai pas partie d’une formule libanaise qui réduira le pays au simple rôle de rivage méditerranéen de l’impérialisme iranien! La lutte contre Israël, à laquelle sont tant attachés l’Iran et le Hezbollah, est factice; ce n’est qu’un moyen, après la déconfiture des régimes arabes, d’essayer de rallier les masses déçues et frustrées. Le Proche-Orient, précipité par des excités, court vers des périls énormes qui pourraient déclencher une troisième Guerre mondiale. Une guerre qui sera nucléaire! Au-delà des ratages américains et des ambitions iraniennes, ce qui compte, c’est de préserver le Liban.
Propos recueillis par Nathalie Bontems
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