Le rêveur de terre
par May Ménassa

Serait-ce lui ce rêveur de terre, sans que la poétesse s’en aperçoive, alors qu’elle écrivait sur sa page blanche: «Seul comme un défi je me nomme chasseur d’ombre / seul comme un couteau je traverse la vie / sur ma tempe un oiseau se pose»?

Dans cette sève nourricière, qui a pour promesse la terre et des moissons de vie et de mort, cet homme au profil d’arbre, au visage d’un pays, a grandi, sur son front l’histoire d’un peuple, dans les lignes de sa main un parcours caillouteux et grave que seuls les braves empruntent, ceux qui sont destinés à être des militants pour la liberté et l’indépendance. Gebran Tuéni avait pour toute arme le mot et son écho perçant. C’est avec les mots qu’il menait sa bataille pour rendre au Liban son paradis. Des mots comme le glaive, hérités d’une maison, gardienne de la mémoire, d’un père biblique qui pressent l’avenir dans les marcs du passé et d’une mère qui a triomphé par sa poésie de la douleur et de la mort: «ô mort interminable des poètes / feu qu’on éteint de douleur».
Ces barbelés qui ont enchaîné le pays, qui ont étouffé l’air que respiraient jadis les arbres et les hommes, ont fait de Gebran Tuéni un rebelle, un guerrier ayant un seul but: sauver cette terre de la barbarie de l’occupant et ses corruptions.
«Il avait des genoux de guerre», disait la poétesse et nous l’écoutions parlant de choses tendres, de choses graves.
Croyez-vous qu’elle avait vu dans l’esprit grandissant de ce fils audacieux, dans ce corps qui devançait le vent, dans ces ailes qui poussaient pour braver le mal…, qu’elle avait vu sa mort?
Les héros, savait-elle qu’ils ne se composent pas une belle vie, mais se précipitent dans une belle mort?
C’était il y a longtemps, en ce temps où sous les fleurs grondaient déjà les menaces de la guerre. Un jeune homme de dix-sept ans, lumineux comme un soleil de printemps, amoureux de la vie, de la jeunesse et sa fièvre, s’est vu du jour au lendemain précipité dans son destin. Comme beaucoup de jeunes, il a marché sous la bannière d’un Liban blessé, mutilé, pour une cause absolue: la souveraineté et la liberté. Savait-il qu’il partait sur la voie infernale des martyrs?
Déjà, à l’âge tendre, Gebran Tuéni crut en une possible justice libératrice, dans un pays voué depuis la nuit des temps à l’occupation. Il rêvait d’une terre lavée de toute ingérence, avec des frontières impossible à franchir. Son rêve n’était pas celui d’un enfant du bonheur. La tragédie l’avait talonné depuis l’enfance. Face à ce mystère de la mort, il s’est aventuré dans cette quête de la liberté, ayant compris que la première des libertés à acquérir est la liberté de tout dire.
Sa vie, désormais taillée dans le corps de son pays, il l’a posée sur cette fracture, sans la moindre peur de s’y perdre.
Cette terre d’âme et de cœur où il s’est enraciné au plus profond de son être, c’est en elle qu’il a choisi son ancrage, jusqu’à devenir le messager d’espoir pour toute une génération fatiguée de vivre sur les failles de la réalité.
La voix de Nadia Tuéni nous revient, faisant une aura lumineuse autour de ce grand pèlerin de la paix, pressentant déjà son à venir: «Et j’arrive à moi-même orgueilleux de ce lent voyage / et vienne le moment où je pourrais écrire / que je vais simplement / dans la paix des bergers.»

«Le rêveur de terre», titre d’un recueil de poèmes de Nadia Tuéni