![]() |
||
![]() |
|
|
![]() |
||
L’habit est noir, l’œil triste, mais le regard déterminé. Michèle apparaît amaigrie. Depuis la disparition de Gebran, le deuil s’est emparé des dernières lueurs de la légèreté de l’adolescence.
Pour Michèle, Gebran constituait une limite rassurante: «C’est à lui que je téléphonais au moindre souci. Il m’a réconfortée quand les Israéliens ont frappé la centrale électrique de Bsalim et lors des précédents attentats. Aux événements importants de cette année (le 5 février, l’attaque israélienne, etc.), j’étais désemparée. Si Gebran avait été là, me suis-je demandé, comment aurait-il réagi?»
Gebran Tuéni représentait aussi pour Michèle l’espoir d’un avenir meilleur pour le Liban: «Il m’est arrivé d’envisager le départ. Mais je me sentirais dépaysée partout ailleurs qu’au Liban, loin de ce pays que mon père adorait et où il a choisi de mourir.»
Partir, pour l’heure, la question ne se pose pas, malgré la peine: «On m’avait dit que les malheurs s’estompent avec le temps. Pour moi, c’est le contraire. Je ressens de plus en plus son absence et j’ai plus que jamais besoin de lui comme père.»
Une perte inestimable
Gebran était un père tendre. Même s’il ne les voyait pas tous les jours, il était impliqué dans la vie quotidienne de ses enfants: «Rebelle à l’expression directe des sentiments, il avait de mes nouvelles de ma sœur Nayla et des siennes de moi.» Une manière à lui d’exprimer son amour, que tous ses proches connaissaient.
Michèle éprouve surtout l’absence aux occasions, lors des fêtes religieuses notamment: «Ces moments revêtaient une importance capitale pour mon père, d’autant que la famille était déchirée par le divorce. Nous avions l’habitude d’aller à l’église. Il accordait un sens exceptionnel à la fête de Pâques. D’ailleurs, dans la quasi-totalité de ses éditos, que j’ai entrepris de relire cette année, il est question de résurrection mais aussi de sacrifice, de mourir en martyr. Comme une sorte de prémonition.»
Un deuil difficile
Comme au début de tout deuil, on est incrédule avant la révolte: «Au début, je ne réalisais pas ce qui était arrivé. J’étais hagarde, presque trop calme. Puis, la violence de ces événements m’a assaillie, en juin.» Michèle évoque un moment particulièrement douloureux, quand des restes humains ont été retrouvés sur les lieux de l’attentat: «C’était comme si on le tuait deux fois. Nous avons organisé une cérémonie en famille et je n’arrêtais pas de me dire que cette petite boîte-là ne pouvait pas être mon père… Toute cette culture, toute cette richesse… Il était inconcevable pour moi qu’on lui fasse de tels adieux.»
A l’époque, la presse s’était emparée de la nouvelle, pour diffuser les images terribles. Un choc pour Michèle, qui songe d’abord à porter plainte: «Je me suis ressaisie. On a blâmé An-Nahar pour les mêmes raisons quand Rafic Hariri a été assassiné. Mon père avait alors estimé que le devoir de la presse était de transmettre la vérité, même crue. Certes, ces images pouvaient heurter la sensibilité de certains, mais il convenait d’aller vers l’essentiel pour réveiller les consciences. C’est comme si on se détournait de la douleur des autres parce qu’elle nous insupporte, en oubliant les principaux intéressés.»
La force dans la peine
Les circonstances sont cruelles, la perte inestimable. Mais en bonne Tuéni, Michèle ne reste pas là à se morfondre. Cela serait indigne de ce père, mort debout.
Tel père, telle fille, Michèle se place du côté de la vie: «Je suis étonnée moi-même de parvenir à poursuivre mes études.» De ce père exceptionnel, Michèle a endossé l’énergie et le calme, tout à la fois. Comme Gebran, elle n’est pas de celles que la douleur brise: «Bien sûr, il m’arrive de pleurer des nuits entières, mais le matin, quand on me voit la mine déconfite, j’invoque la fatigue. Je n’aime pas partager mes souffrances, elles n’appartiennent qu’à moi.»
Gebran, on se souvient, était toujours plein d’entrain. Il soutenait les autres, même quand il était au plus bas. Secoué par la mort de Samir Kassir, il a porté son cercueil, contenant sa peine. Michèle évoque la face cachée de cet homme à la sensibilité à fleur de peau: «Je l’ai vu pleurer lors de la commémoration des vingt ans de la mort de sa mère.» Personne ne se doutait de cette tristesse profonde quand il replongeait dans son travail, au An-Nahar.
Michèle en a pris de la graine. Elle adopte la vigueur des Tuéni pour aller de l’avant: «Quand j’ai vu mon grand-père Ghassan arriver au journal, le 12 décembre, et demander à ce qu’il paraisse comme d’habitude, j’ai pensé que lui ressembler un peu était la moindre des choses.»
A l’enterrement de son père, Michèle fait preuve d’un grand calme. Comme son père, elle se devait de soutenir la famille: «Nous n’allions pas nous effondrer tous. Ma sœur était si affectée que je me suis ressaisie. J’ai pensé aussi à mon grand-père Ghassan. Pourtant, j’étais abasourdie, ce jour-là. Je n’avais même pas retenu le nom de l’église.»
Pour la tolérance
Depuis l’année dernière, Michèle a mûri. Tout ce qui s’est produit après la mort de Gebran lui a ouvert les yeux: «En France, tout le peuple se met debout dans un silence solennel à la mort d’un héros. Ici, le malheur s’exprime dans les cris et l’agitation. Il n’y a pas de place au respect. Le jour même de la mort de Gebran, au An-Nahar, des disputes politiques fusaient. Ce jour-là, il fallait seulement se taire ou prier, au moins ici au Nahar, dans sa famille, ce lieu de liberté où toutes les convictions sont rassemblées et où on peut exprimer librement son point de vue. Car Gebran était démocrate au sein même de son travail, où de proches collègues pouvaient se permettre de n’être pas du même avis politique que lui.» La guerre irrespectueuse des partis, Michèle l’a éprouvée aussi au cours d’une conférence sur Gebran: «J’ai vu, à chaque discours d’un membre de parti, sortir de la salle les participants du parti adverse.»
Les deuils ouvrent les yeux. Ils séparent ou rassemblent comme tous les bouleversements. Michèle aurait souhaité que les causes que Gebran avait à cœur - notamment celle des fosses communes - soient entendues par d’autres voix, mais les grands chocs s’accompagnent souvent de désillusions: «Je me suis éloignée de gens dont j’étais proche et rapprochée d’autres. Lui se mobilisait pour que soient punis les crimes, surtout ceux contre les journalistes. Il poursuivait son affaire, se rendait aux réunions, écrivait sans relâche et dénonçait haut et fort les abus. Personne n’a repris le flambeau. Le silence autour de son assassinat est décevant.»
Des projets
L’action, une devise inébranlable pour Michèle, qui étudie le droit. Depuis l’année dernière, elle s’implique dans la politique - à l’échelle universitaire, bien sûr, chaque chose en son temps. Symbole de sa fidélité à la mission paternelle, elle vient d’être élue déléguée de l’amicale des étudiants de droit.
Car elle en est convaincue, c’est en s’investissant dans la politique qu’on peut agir. Comme à son père, on le lui a reproché. «Laisse cela à d’autres, m’a-t-on dit. Mais comment agir efficacement sans s’impliquer? Quand on est jeune et qu’on veut servir son pays, le meilleur moyen est de commencer par les mouvements universitaires.» Michèle revient avec fierté sur la réplique de son père, lors de sa candidature aux élections parlementaires et à qui on avait suggéré de se contenter de son travail bien plus valorisant de journaliste: «De ma place de député, je pourrai agir pour mes concitoyens, avait-il dit, ajoutant que c’était le député qui honorait son poste, et non le contraire.»
Gebran n’appartenait à aucun parti
Autant de principes auxquels Michèle tient et dont elle se fait le chantre, car de ce père parti trop tôt, Michèle partage aussi l’intégrité: «Gebran n’appartenait à aucun parti. Il voulait l’intérêt du Liban, c’est tout. Il n’a jamais retourné sa veste. Depuis 1979, il a tenu le même discours, ce sont les autres qui s’en éloignaient. Dans notre société, on affectionne, hélas, les classifications: tel est avec tel parti, tel autre est de ce bord-là…» Le 14 Mars? Ce n’est pas tant la date qui intéresse la jeune fille que les actions qui peuvent en découler pour le bien de notre pays: «Quand on aime ce pays, on doit se démarquer du culte de personnalités ou de partis…»
De sa place, Michèle entend d’abord honorer la mémoire de son père: «Nous allons organiser la journée Gebran à l’université Saint-Joseph, vers la mi-décembre.» D’autres actions placées sous le signe de l’efficacité sont également prévues car «trêve de discours et de conférences, il faut être utile». En marge du Prix mondial de journalisme organisé avec An-Nahar, Michèle prévoit de décerner des prix aux jeunes, pour les inciter à s’instruire, à lire et à écrire, comme le faisait Gebran à travers les concours jeunesse organisés à Beit Mery.
D’ailleurs, Michèle ne trouve pas incompatible cette implication dans la politique et les études de droit avec sa passion de l’écriture et de la peinture: «J’ai commencé à écrire très jeune et Gebran a conservé mes écrits. J’ai composé des poèmes en français, rédigé des enquêtes en arabe. Mon père a toujours valorisé cela.» Michèle compte aussi suivre des cours de peinture à côté de ses études: «C’est un plus et rien ne m’empêche de m’adonner aussi à cette passion.»
An-Nahar
Michèle a pris de son père à la fois la fougue et la mesure: «J’aime écrire, certes, mais je ne me vois pas pour autant parachutée au An-Nahar, aujourd’hui. Les études d’abord, disait Gebran. J’aimerais étudier le plus longtemps possible.» Et puis, pourquoi brûler les étapes? «A mon âge, mon père était à la fac à Paris, mon grand-père étudiait à l’AUB. Ma sœur Nayla elle aussi était encore à l’université. Combien de choses on peut faire à dix-neuf ans?» Michèle connaît les limites de son jeune âge et garde la tête froide: «Je n’étais pas au An-Nahar du vivant de Gebran, et il était contre les parachutages familiaux. Pourquoi changer maintenant?»
An-Nahar oui, mais plus tard, sûrement, même si Michèle ne rechigne pas à se lancer déjà dans des reportages: «Je souhaiterais, si mon emploi du temps le permet, réaliser un reportage sur les prisons. Mais on ne m’en a pas donné l’autorisation.» Comme tous les jeunes de son âge, Michèle compte parfaire son expérience et franchir pas à pas les échelons de la réussite professionnelle.
Le noir
Pas à pas, la vie se doit de continuer, comme ce deuil qui suit son cours, lentement. Comme pour tout le reste, il prendra le temps qu’il faudra. Profondément triste, la jeune fille ne compte pas encore se défaire du noir: «Au début, le noir se porte sans réfléchir. Avec le temps, j’ai réalisé que cette couleur sombre reflétait mon état d’âme. Une fois, chez ma grand-mère, j’ai emprunté un cardigan beige. Même à la maison, j’étais gênée. On me reproche d’avoir dépassé la limite de temps? Laquelle? Qu’est-ce qu’on comptabilise? J’attends seulement d’être prête et cela n’est tributaire d’aucun devoir social. Je l’enlèverai peut-être lors d’un événement marquant: l’anniversaire de Gebran? Pâques? Le début du tribunal international? On verra bien.»
Ce qui a changé aussi c’est sa perception du deuil. On n’appréhende plus les malheurs des autres comme avant quand on en a vécu un aussi gros. La mort s’apprivoise, devient familière: «Avant, quand les autres perdaient un proche, j’étais gênée d’évoquer le sujet avec eux. Maintenant, je comprends qu’il n’y a rien à fuir. Même que j’aime à évoquer Gebran. Saint Augustin le dit: “Parlez de moi comme vous l’avez toujours fait”.»
Des signes du ciel
Profondément croyante, Michèle se sent d’ailleurs guidée par son père et recherche les signes de sa présence: «Je me sens bizarre de lui parler de choses banales comme les examens ou autre. Je me suis demandé pourquoi il ne me répondait jamais, jusqu’au jour où je suis arrivée avec une heure de retard chez le même dentiste où, enfant, il m’accompagnait. Je devais me soumettre à un check-up de quelques minutes. La télé, branchée sur une chaîne européenne inconnue, diffusait un reportage censé durer deux heures (que le dentiste avait déjà vu). C’est alors que l’image de Gebran apparaît pendant quelques secondes au milieu de cette émission qui ne le concernait pas. C’était incroyable. Cela ressemblait à un message personnel.»
Pardonne-t-on pour autant un crime aussi odieux quand on a hérité de la foi inébranlable de Gebran? «Le pardon, oui, répond-elle, mais pas l’impunité. Laisser filer les coupables serait légitimer les crimes, inciter au meurtre. Si on n’a pas l’espoir d’une loi juste, où va le monde?»
Le destin
Difficile parfois de rester serein face à une disparition si cruelle. Michèle sait qu’il ne sert à rien de se laisser ronger par les remords. Mais la culpabilité assaille, sans toujours prévenir. Elle la tenaille la nuit et se manifeste dans des rêves évocateurs: «J’ai longtemps rêvé de lui me racontant qu’il n’était pas mort, que cela n’était qu’une blague. Alors, je le réprimandais pour cette mauvaise plaisanterie et le priais de revenir sur le champ. Une autre fois, je rêvais que je conduisais sa voiture et organisais ses déplacements.»
Tel un chapelet, des regrets inhérents à l’absence s’égrènent parfois dans la tête de la jeune fille, qui connaît pourtant leur vanité: «Ah, si j’avais pu le protéger, le voir plus souvent, l’obliger à rester à la maison… On aurait dû construire une cabane où il aurait changé de voiture, brouiller les pistes.» Mais Michèle est lucide: Gebran n’était pas de ceux qui fuient leur destin. «Il ne se passera rien que Dieu n’aura pas voulu», disait-il, évoquant à l’occasion la perte de son frère Makram, rattrapé par la mort à l’étranger.
La famille
On ne se résigne pas aisément à accepter un tel destin: «Rien ne justifie une telle violence.» Au quotidien, l’absence reste lourde à porter, surtout dans la maison familiale: «A Beit Mery, où j’aimais me rendre, je ne vais plus qu’avec douleur. Tout cela devient presque macabre, au milieu de ces photos de personnes disparues.» Parmi tant de tristesse, Michèle se demande parfois s’il ne va rien lui arriver, elle: «Toutes ces malédictions, Makram, Nayla, Nadia… Il ne restait plus que Gebran. Forcément, on se demande pourquoi.» Alors, on se raccroche à ceux qui restent, avec angoisse parfois: «Depuis la disparition de Gebran, je m’inquiète plus souvent pour mes proches. Je me suis rapprochée de ma mère mais aussi des autres membres de ma famille: mon oncle, mon grand-père Michel. D’ailleurs, Elias el Murr et Gebran étaient restés de très bons amis malgré le divorce de mes parents.»
Michèle n’oublie pas pour autant son rôle de grande sœur. Marraine de Nadia, l’une des deux petites jumelles, elle se sent investie d’une mission familiale: «Nayla et moi avons un rôle important à jouer auprès de Nadia et Gabriella. Elles grandiront sans leur père. A nous, qui l’avons si bien connu, de les accompagner et de leur transmettre les valeurs qui lui étaient chères.» Car la meilleure façon d’honorer la mémoire de Gebran, Michèle ne l’ignore pas, c’est de transmettre ses idées et de continuer son combat.
Isabelle Ghanem
|