Michelle Tuéni
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Il y a des traces d’enfance dans son regard, mais sa vulnérabilité apparente cache une grande solidité intérieure. Après la catastrophe, Michelle ne s’exile pas pour échapper à cette douleur qui lui laboure le cœur. Elle fait face, retrouvant avec émotion les bonheurs, les rires, cette tendre complicité qui la liait avec un père jeune, prêt à adopter ses espiègleries… avant d’affronter la tragédie.
Un papa manager
En esquissant un sourire timide, Michelle replonge dans les senteurs délicieuses de son enfance, où elle évoque un père complice, toujours prêt à s’extasier devant les talents de ses filles. Très jeune, Michelle bricole un monde, où elle cache des talents insoupçonnés. En effet, elle développe un don pour l’écriture de sketches humoristiques. Il n’en faut pas plus à son papa pour s’emballer avec la fougue de tout ce qu’il entreprend. «On devait être en 1999, raconte Michelle. Avec mon cousin, nous imitions des politiciens et filmions nos sketches sur vidéo. Très enthousiaste, mon père m’a proposé de les jouer en direct. Il y avait un bar au-dessous de la maison qui pouvait accueillir une dizaine de personnes. Il a invité son oncle Marwan, ma mère et quelques personnes. Puis, il m’a dit: “Si tu aimes ça, pourquoi tu ne continues pas?” L’année suivante, nous avons monté une pièce; il devait y avoir 30 ou 40 invités. Mon père avait aménagé la maison comme un théâtre. La salle à manger à laquelle on accède par quelques marches était devenue une scène et le public avait pris place au salon. Il avait lui-même disposé avec soin les chaises devant la scène improvisée.»
Gebran Tuéni, qui volait au secours des jeunes pourvu qu’ils aient un projet à réaliser, s’improvise imprésario de Michelle, quitte à devenir son souffre-douleur: «La 3e année, il avait acquis geddo (papi) Ghassan à notre cause; ils ont installé une scène dans une salle qui pouvait contenir 200 personnes.» La troupe s’agrandit et Michelle n’hésite pas à placer une petite annonce dans le journal pour auditionner de jeunes talents: «Avec mon cousin, nous avons recruté 4 filles pour monter une troupe. Cette année-là, je l’avais imité dans “Kalam an nass” de Marcel Ghanem. Puis, j’ai joué sur le thème de la coquetterie qui caractérisait mon père: je suis entrée sur scène avec un peigne, un sèche-cheveux et du parfum. Il a beaucoup rigolé. Au total, j’ai réédité cette expérience à cinq reprises, toujours encouragée par mon père, qui m’incitait à continuer.»
Jamais à court d’idées, Michelle organise une année un concours portant sur diverses activités culturelles et artistiques. Dans cette famille, où chaque promesse de talent est une aubaine, deux générations de Tuéni volent au secours de “l’enfant prodige”. «Il y avait un jury constitué de Myrna Boustani, Souad Najjar, Joseph Bou Nassar, Gaby Nasr entre autres, se rappelle Michelle. Chaque participant a amené avec lui 5 à 6 personnes et nous nous sommes retrouvés à 300 dans le jardin. Je me souviens de mon père parmi tous ces gens qu’il ne connaissait pas, qui venaient de différentes régions du Liban, offrant du jus par-ci réglant un projecteur par-là. Il a distribué les prix avec mon grand-père Ghassan, il était tout heureux.»
Comme son père, Michelle bouillonne d’idées et déteste l’inactivité: «J’aime me sentir productive. La vie ne se résume pas à manger, boire, dormir et étudier. Il faut se sentir utile, pour soi-même et pour les autres.»
Même si elle avoue ne pas avoir vécu avec ce père trop tôt disparu, Michelle a reçu dans ses gènes les enseignements de Gebran: «Mon père était convaincu qu’on devait travailler pour arriver. Il répétait qu’il fallait commencer à l’imprimerie. Il aurait pu se contenter de travailler pépère au Nahar, mais il a fondé l’hebdomadaire, An-Nahar arabe et international, il voulait prouver qu’il pouvait réussir en édifiant lui-même quelque chose. Il a poursuivi avec Nahar al Chabab (le Nahar des Jeunes), qui a remporté un franc succès. Il a réussi à se prouver malgré l’ombre monumentale de Ghassan Tueni, en imposant son style moderne, jeune, ses idées qui n’étaient pas nécessairement celles de son père. Il participait à des congrès partout dans le monde, il était sollicité pour des conférences au Liban et à l’étranger, et ce n’est certainement pas parce qu’il était le fils de. Mais parce qu’il avait réussi sa carrière. Il n’a été PDG de An-Nahar qu’à l’âge de 43 ans. Il était en pleine maturité.»
Un chantier, une passion
Emue et troublée, Michelle raconte l’histoire d’amour entre son père et le chantier d’An-Nahar, qu’il surveillait comme du lait sur le feu, fier comme un… coq. «Il adorait la technologie, la modernité, il nous rappelait que le Liban en avait besoin, raconte-t-elle. Et il était immensément fier de ce chantier qui évoluait sous ses yeux. Il m’expliquait tout sur cet immeuble. Nous déjeunions une fois par semaine ensemble, et il tenait absolument que cela soit au DT (le restaurant situé dans l’immeuble El Bourj où An-Nahar a ses nouveaux bureaux, ndlr), pour avoir un alibi pour me montrer l’évolution des travaux. Il était capable de dormir dans ce chantier. A tel point que, quand il rentrait de voyage, il passait d’abord au bureau avant de venir à la maison. Je raconte tout cela pour vous dire que mon père a un long parcours derrière lui et qu’il a beaucoup travaillé pour en arriver là. S’il était toujours en vie, nous n’aurions rien à dire ma sœur et moi. C’est sa disparition qui nous a précipitées sur le devant de la scène et pas nos œuvres.»
Travailler pour être à la hauteur de ses attentes
Dans cette famille où l’on manie le verbe avec une délectation certaine, où le journalisme est une seconde peau et où l’on carbure à l’info, Michelle déclenche une petite mécanique de protection pour se donner un temps de recul, pour fourbir ses armes dans le domaine du journalisme: «Il faut que je sois qualifiée pour cela, que j’aie des diplômes. Je peux aller m’installer dès aujourd’hui au journal, mais je ne le ferai pas parce que mon père n’aurait pas apprécié. Il n’aurait jamais accepté que l’une de nous accède facilement à un poste au An-Nahar. Lui-même a trimé pour arriver. Je pense que mes études de droit seront une base solide pour moi, si je veux embrasser une carrière dans le journalisme. Et puis, il y a l’apprentissage; on apprend de ses erreurs. Il faut d’abord avoir confiance en soi-même avant de faire face aux autres. J’ai été surprise de constater que plein de jeunes dans ma fac écrivent au Nahar. Quand je posais la question à mon père, il me disait: “Oui, c’est un jeune qui est venu me voir et j’ai senti en lui un potentiel.” Il encourageait beaucoup les jeunes. En souvenir de mon père et par respect pour ses aspirations, je ne vais rien changer à ma vie. Ce serait lui manquer de respect. Je vais poursuivre mes études. Poursuivre sa mission ne veut pas dire devenir comme lui; d’ailleurs, il était unique, personne ne pourra l’égaler. Si je vais entreprendre une action, je commencerai par une action au niveau des jeunes. Mon père faisait confiance aux jeunes, ils étaient son espoir. Je vais essayer d’aller dans ce sens. La seule chose qui peut me consoler c’est d’être active comme il l’aurait voulu.»
Mais avant d’entreprendre une quelconque action, Michelle sait que son capital, c’est les études: «Mon but, c’est d’atteindre le niveau culturel qu’il ambitionnait pour moi. Et, pour y arriver, je dois beaucoup travailler. Mon père suivait de près mes études, il m’appelait à chaque fois que j’avais un examen. Quand j’ai obtenu mon bac, il l’a raconté à tout le monde; pareil quand je réussissais un examen. D’ailleurs, son dernier appel était pour connaître mes notes à l’université.»
L’écriture comme catharsis
En attendant, la jeune fille qui utilise l’écriture comme catharsis, noie sa douleur en noircissant des pages. «A la base, j’aime écrire, avoue-t-elle. Petite, j’écrivais des poèmes que je lui envoyais. A son mariage, je lui ai aussi dédié un poème. Un jour, après un bombardement israélien, j’ai aussi écrit un poème dont il était très fier; il l’a publié dans L’Orient Le Jour. Après son assassinat, j’ai rédigé un petit mot. Je l’ai écrit au départ pour moi-même, puis j’ai demandé à mon grand-père si je pouvais le publier et il a accepté. Ecrire m’a soulagée. C’est ma façon de m’exprimer. C’était aussi celle de mon père. Pour moi, le journaliste est plus important que tous les titres dans la hiérarchie politique. D’ailleurs, j’étais contre la candidature de mon père aux législatives. Je respecte beaucoup plus le journaliste que le député. Surtout au Liban. C’est pour cela que je trouve que Gebran était exceptionnel. Sa réputation de journaliste lui a valu tous les honneurs.»
Les batailles électorales
Placée sous les feux de la rampe à cause de la notoriété des deux familles dont elle est issue, Michelle avoue avoir préféré que son père ne se mêle pas de politique: «Le prix a été trop lourd.» Avec un sourire dépité, Michelle se souvient des batailles électorales qui ont ponctué sa scolarité: «Lorsque ma mère s’est présentée aux législatives, je passais mon brevet. Quand mon père et mon grand-père faisaient leurs campagnes, j’avais le bac. Le pire, c’est que les gens me posaient la question: “Tu es avec qui?” C’est ridicule. Je les vois à travers le cœur, pas à travers le prisme de la politique. D’ailleurs, je ne les ménageais pas, je leur posais beaucoup de questions, mais en même temps, je ne pouvais qu’adhérer aux pensées politiques de mon père. Le courage qu’il avait de dire ce qu’il disait ne pouvait que forcer mon respect.» Puis, revenant en arrière, la jeune fille se souvient d’un père militant fasciné par des idoles de son temps: «Il était passionné par Che Guevara et John Kennedy. Mais il avait surtout plein de livres sur le parcours du Che et il me racontait souvent des histoires sur lui. Moi, sa fille, j’ai grandi dans cet environnement.»
Avec un léger sourire, Michelle revient sur un souvenir d’enfance: «Après son retour d’exil - mes parents étaient en instance de divorce -, on se retrouvait chaque fin de semaine pour aller au ciné, ou à déjeuner. Quand je terminais l’école, je le retrouvais à son bureau. Mon père était timide et n’aimait pas brusquer les gens. Une fois, il nous a fait sortir, mon cousin, ma copine et moi. Nous sommes entrés dans une boutique pour acheter des bonbons et la vendeuse, croyant que ma copine était sa fille, lui a fait remarquer à quel point elle lui ressemblait. Gentil, il ne voulait pas la contredire; par contre, moi, j’ai commencé à hurler: “C’est mon père à moi.”»
Il n’y a plus de limites
Après l’attentat de Marwan Hamadé, Michelle apprend que son père avait reçu des menaces. «La situation était assez floue, dit-elle. Avec l’assassinat du président Hariri, j’ai appelé mon père qui était sous le choc pour lui dire de faire attention car il n y avait plus de limites. Il m’a répondu: “Il n’y en a plus depuis longtemps.” Et il m’a promis d’être prudent. Puis, avec la série d’attentats, j’étais de plus en plus inquiète, mais lui affichait un bel optimisme malgré les circonstances. “C’est la libération, ce sont leurs derniers sursauts”, me disait-il.»
Alors que les menaces se faisaient de plus en plus directes, Michelle demande à son père de déjeuner avec lui pour le raisonner: «Nous allions au Al Bustan. J’étais devenue complètement parano, je soupçonnais des explosions sur notre route. Lui rigolait, puis il a garé la voiture, est descendu et a commencé à marcher dans la rue et à m’expliquer quels étaient les endroits où on pouvait l’épier. Puis, il m’a dit: “Arrête tes scènes de panique. Ce qui doit arriver arrivera.”»
Dans un balbutiement, Michelle lâche: «J’ai parlé avec geddo Ghassan, Siham et Nayla. Je lui répétais que, pour le Liban, il était plus utile vivant que mort.»
Michelle, qui a reçu la foi en héritage, confie avec la candeur de ses 18 ans qu’elle allait prier pour son papa chéri à Harissa, pour que notre Dame du Liban protège ce passionné du Liban. Elle demandait aussi à sa grand-mère Sylvie (la mère de Mme Myrna el Murr) de prier pour lui parce que «ses prières sont exaucées»: «Je lui avais donné la Médaille miraculeuse pour qu’il la garde avec lui et j’ai truffé sa voiture de médailles et d’images pieuses. Il en était très content, car il était très croyant.»
La rage et la démangeaison de retourner au pays ont culminé après l’attentat de May Chidiac: «Au téléphone, il m’a dit: “C’est fini, je rentre, je ne suis pas mieux que May. Elle n’avait pas un million de dollars pour s’entourer d’un dispositif de sécurité.” Puis, quand je suis allée avec une délégation de l’université la visiter à l’hôpital, il a téléphoné par hasard et lorsqu’il a su où j’étais, il m’a dit: “Rassure-moi sur son état, salue-la de ma part.” D’ailleurs, il aurait fallu le ligoter pour l’empêcher de rentrer au Liban. Une fois, il embarquait dans l’avion quand mon grand-père Ghassan l’a appelé pour lui interdire de rentrer.»
Michelle ne fera pas partie du dernier voyage à Paris pour la remise de la Légion d’honneur à Ghassan Tuéni: «J’avais mon premier examen de droit. Je ne savais même pas qu’il était rentré dimanche. Je croyais qu’il revenait avec mon grand-père et ma sœur, le mardi.»
Ce père qui ignorait la peur a toujours intrigué sa cadette: «Il n’a jamais eu peur. Quand il y avait les manifestations, il descendait le premier. Devant mes réticences concernant sa sécurité, il rétorquait: “Si quelque chose arrive, on mourra tous ensemble. Pourquoi les autres n’ont-ils pas peur? Tu n’es pas mieux qu’eux? Tu ne vas pas te cacher et laisser les gens se sacrifier pour toi?” Il n’admettait pas que les Libanais soient de la chair à canon alors que lui se planquait.»
L’amour
A l’âge du premier copain, Michelle retrouve un père complice et moderne: «Il s’intéressait à nos copains. Une fois, il m’a croisée avec un cousin éloigné au cinéma; il ne le connaissait pas. Cinq minutes plus tard, il m’appelait sur mon portable pour me demander: “Qui est-ce?”»
Lorsque son père lui parle de son intention d’épouser Siham, Michelle prend les choses avec beaucoup de maturité. «J’ai encouragé ma mère à se marier car elle a tout sacrifié pour nous élever, souligne-t-elle. J’ai pensé qu’un jour, ma sœur et moi allions voyager pour terminer nos études, puis nous marier et qu’elle serait seule. J’ai fait le même raisonnement pour mon père. Mon grand-père avait vécu seul après le décès de téta (mamie) Nadia. Une fois, il était seul, il est tombé et on s’est beaucoup inquiété pour lui. Donc, à son mariage, nous voulions être à ses côtés, ma soeur et moi. Il était heureux d’être entourée des femmes de sa vie.»
Après la naissance de ses jumelles, Gebran Tuéni, qui était au faîte de son bonheur - mais se sachant menacé -, avait fait une demande spéciale à ses aînées. «Mon père nous avait dit à Nayla et moi, raconte Michelle, de nous occuper de nos sœurs Gabriella et Nadia s’il lui arrivait un malheur. Après sa mort, me retrouver auprès d’elles me pacifiait.»
La mort
A travers les tragédies vécues en famille, Gebran Tuéni incitait sa fille à s’accrocher à la vie, à faire de chaque jour, un jour meilleur.
«Quand j’étais petite, je lui demandais pourquoi je n’avais pas d’oncles, dit Michelle. Il m’a raconté que son frère refusait la guerre, qu’il était parti mais que la mort l’avait rattrapé dans un banal accident de la route. La mort de Makram l’avait beaucoup affecté. Il me racontait combien il avait espéré quand Makram était dans le coma. Il me disait: “Regarde-moi, j’ai beaucoup souffert, j’ai vu ma mère et ma sœur mourir sous mes yeux. Puis, mon frère nous a quittés. Si j’avais flanché, je ne serais pas là aujourd’hui. Prends exemple sur ton grand-père Ghassan: son père est mort alors qu’il avait 21 ans, puis sa mère, sa femme, ses deux enfants et son frère Fouad. Regarde-le, comme il se jette dans le travail; son souci, c’est An-Nahar. Il me parlait aussi de téta Nadia en me disant: “Tu la connais.” Il n’y a pas longtemps, on avait organisé au Al Bustan une lecture de poèmes de sa mère; il est sorti, les yeux brouillés par les larmes. 23 ans après, sa blessure n’était pas encore cautérisée.»
2005 aura été une année noire dans la vie de tous les Libanais, mais Michelle a éprouvé cette douleur dans sa chair: «Quand mon oncle Elias a été la cible d’un attentat, j’ai immédiatement appelé mon père, pensant que c’était lui. Puis, lorsqu’on a eu la nouvelle, nous avons couru ma mère et moi à l’hôpital. Gebran était déjà là; il est rentré voir mon oncle et lui a donné une icône. Il m’a ensuite enlacée pour me rassurer. Et puis, il a eu un réflexe professionnel: à travers son cellulaire, il a fait entendre la voix de mon oncle aux médias.»
Puis, sentant qu’elle en avait trop dit, Michelle termine d’une voix claire: «Personne ne peut remplacer Gebran. Mon oncle et mes deux grands-pères sont ma famille, mais Gebran est unique. Je n’aurai jamais la relation que j’avais avec lui avec quelqu’un d’autre.»
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