Tom, Samantha et leurs impressions

«Deep impression», ou comment un saxophoniste américain et une chanteuse libanaise couronnée en Finlande se retrouvent à Beyrouth, autour d’un orchestre de jazz. Retour sur deux parcours peu ordinaires, unis par un même amour de la musique.

Un saxophoniste américain au Liban, qui plus est prof au Conservatoire national de musique, il n’y en a pas deux. Et une Libanaise qui remporte le championnat du monde de karaoké, il n’y en a pas deux non plus. Or, ces deux-là se sont trouvés. Tom Hornig et Samantha Sayegh ont joint leurs forces et leurs talents dans un projet dont on peut aussi dire qu’il n’y en a pas deux: Deep Impression, le seul big band du Liban.

De Minneapolis à Beyrouth
Les voies de l’amour sont impénétrables et peuvent vous emmener là où vous vous y attendiez le moins. Tom Hornig, saxophoniste de son état et compositeur en voie de devenir, en est la preuve vivante. Qui eût cru que les péripéties amoureuses d’un jeune Américain de Minneapolis le conduiraient à Beyrouth, où il fonderait le seul et unique big band (orchestre de jazz reposant beaucoup sur les cuivres) du pays?
Du Mexique à la France - où il a été diplômé de l’Ecole normale de musique - en passant par l’Espagne, Tom Hornig a suivi son cœur et ses amours, jusqu’à ce qu’il rencontre la chorégraphe Rouaïda el Ghali, celle qui allait devenir sa femme et sa muse, à la Cité universitaire de Paris. «Je m’étais retrouvé hébergé par la Maison du Liban et je m’entraînais avec un groupe de musiciens canadiens dans un sous-sol, lorsqu’elle est venue prendre un café», se souvient Tom. De fil en aiguille, Tom débarque au Liban, en 1994, avec pour seul bagage son jeune couple. «J’étais fou amoureux, rien d’autre ne comptait pour moi que me marier, je n’avais rien prévu au niveau professionnel», confie-t-il.
Mais c’était sans compter avec sa bonne fortune. Invité à un mariage au cours duquel il se fait un plaisir de jouer un petit morceau, Tom est immédiatement remarqué et embauché pour enseigner le saxophone au Conservatoire. Il se retrouve associé à des personnalités parmi les plus prestigieuses de la musique libanaise: Julia Boutros et Charbel Rouhana, avec lesquels il collabore pendant de nombreuses années, ou encore Ziad Rahbani. «Le Liban, c’est comme une grande famille musicale, souligne-t-il. Nous sommes tous ensemble même si nous ne jouons pas toujours ensemble.» Ses rencontres le conduisent à jouer partout dans la région.
En parallèle, ce musicien passionné monte des groupes avec des amis et écume les quelques boîtes de jazz du pays. Mais Tom Hornig a aussi d’autres aspirations. «A la longue, j’en avais assez des “Girl from Ipanema” gig, en référence à cette célèbre chanson qu’on nous demande toujours de jouer, explique-t-il. A force de répéter les mêmes morceaux, cela devient un fardeau, on se sent vidé.»
Tom a toujours en mémoire ses années de lycée au cours desquelles il avait joué dans un big band: «Il faut connaître cette sensation de jouer dans un ensemble comme ça, avec des cuivres qui résonnent avec une puissance indescriptible. Participer à une formation de ce type, c’est comme tomber amoureux, ça ne vous quitte plus.»
Avec la vulgarisation d’Internet, le musicien se rend vite compte qu’il peut avoir facilement accès au répertoire de ses rêves. Ni une, ni deux, Tom commence à acquérir des partitions qu’il fait partager à ses partenaires et à ses élèves. «Je me suis rendu compte qu’il n’y avait aucun big band au Liban, alors qu’à Minneapolis, une petite ville américaine, on en comptait 20!» souligne-t-il.
Il y a trois ans, Hornig monte donc Deep Impression, en compagnie de trois autres musiciens. Cependant, à seulement quatre, impossible de faire du big band, d’autant que le genre est encore peu connu du grand public. Mais au fur et à mesure et à force de persévérance et de conviction, d’autres instrumentistes se joignent au groupe, qui trouve peu à peu son identité et finit par compter 12 musiciens.

De Beyrouth à Helsinki
Pendant ce temps, Samantha Sayegh fait son petit bonhomme de chemin au Liban, puis ailleurs. A 12, 13 ans, la jeune fille, «appelée depuis toujours par la musique», apprend les techniques de chant au sein d’un chœur polyphonique. Bien qu’étudiante en archéologie, Samantha ne vit que pour la musique, qui finit par le lui rendre: championne de karaoké du Liban, elle est invitée en Finlande pour participer à la finale mondiale 2004, qu’elle remporte. «Pour moi, le karaoké n’était qu’une occasion de montrer ce que je savais faire», précise-t-elle. Samantha déménage donc à Helsinki, où elle espère démarrer une carrière, dans le cadre des événements organisés par le championnat; la tournée l’emmène dans plusieurs pays européens, au Maroc et jusqu’en Thaïlande, pour un concert de charité donné au bénéfice des victimes du tsunami. «Tout le monde faisait preuve de beaucoup de curiosité à mon égard, raconte Samantha. Du Liban, ils ne connaissaient que les images de guerre vue à la télévision; aussi une Libanaise vivant en Finlande, cela intriguait beaucoup!»
Entre-temps, par l’entremise d’un ami trompettiste, Samantha et Tom se rencontrent au cours d’un concert de Noël au Casino du Liban. L’alchimie est immédiate et Samantha - qui revient régulièrement au Liban - est vite associée au projet Deep Impression sur des événements ponctuels. «Samantha est une opportunité en or et elle ne sera pas toujours là! Je ne voulais pas la laisser filer! affirme Tom avec fougue. Elle est capable de vous chanter “Frère Jacques” et d’en faire quelque chose que vous n’avez jamais entendu!» 
La jeune femme de 25 ans est invitée en mai dernier au concours Ourvision, organisé par la capitale finlandaise et le comité de l’Eurovision. Là encore, c’est une victoire pour le Liban. Mais il y a trois mois, elle décide de rentrer au pays, motivée entre autres par Tom, qui s’active pour donner une réelle envergure à Deep Impression. «J’ai imprimé plus de 30000 pages de musique, dans des genres très variés», indique-t-il.

Conjonction beyrouthine
Les deux compères joignent leurs énergies et décident d’enclencher la vitesse supérieure. «Nous sommes en pleine phase de préparation, nous serons fin prêts pour décembre», assure Hornig, qui a aussi décidé de s’essayer à la composition, sur des paroles écrites par Samantha. «Nous commençons par des choses simples, une belle chanson n’a pas besoin d’être complexe pour plaire», explique-t-il. Ce qui convient parfaitement à Sayegh qui, de son côté, souhaite «parler du quotidien, des choses qui concernent tout le monde comme l’amour, la vie, la liberté…» Hornig, qui travaille déjà à réarranger des morceaux de genres divers pour les adapter au big band, se prépare aussi à autoproduire un album, avec tout ce que cela impose de contraintes, de temps et de technique. «Aujourd’hui, il ne suffit plus d’être musicien, il faut aussi savoir arranger, adapter, composer, orchestrer et même travailler avec les nouveaux logiciels de musique», s’exclame-t-il avec enthousiasme. En dépit de ses nombreuses casquettes, Hornig laissera cependant le rôle d’agent à quelqu’un d’autre. «Nous sommes en train de négocier avec plusieurs agents, car ce que nous voulons, c’est jouer dans de grands événements», explique Tom, qui a bien conscience que le cachet d’un big band tel que le sien sera trop lourd à porter pour les petits bars et restos.
Néanmoins, le concept semble d’ores et déjà plaire: Deep Impression, pour lequel Hornig et Sayegh ont des ambitions régionales, a été sollicité pour un richissime mariage en Egypte.
Affaire à suivre attentivement, donc.

Nathalie Bontems