Nabil Bou Mounsef
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Maintenant, la solitude
Il est debout, seul, dans le rassemblement des journalistes qui n’avaient pas manqué à l’appel, pour un sit-in en hommage à celui qui venait de verser son sang pour la patrie. L’homme est extrêmement silencieux et ses traits, tirés par les ravages des nuits blanches, parlent d’un vide immense, de l’effondrement d’un monde.
Hier encore, la sonnerie du téléphone retentissait dans son bureau en un coup de fil matinal, le premier de la journée: celui du PDG. Ce PDG, qui est plutôt un frère, même plus, un «jumeau»: «Nous sommes du même âge, nous avons les mêmes goûts, les mêmes penchants, nous nous intéressons tous les deux à la politique… Ce qui nous rendait impatients pour commenter nos articles et l’actualité…» Ce coup de fil était devenu un rituel entre les deux hommes. L’analyste, l’homme pragmatique, connecté avec tous ses sens à la réalité, ne manque pas de jeter de temps en temps un coup d’œil furtif vers le récepteur muet. Il est clair que l’espoir et l’attente sont encore omniprésents! Est-ce qu’il vous avait appelé ce matin-là? Question creuse qui rougit face à la douleur. La douleur, elle seule, creuse la solitude de cet homme.
Très tard dans la nuit, le responsable de la rubrique politique locale avait pris l’habitude de veiller dans son bureau pour achever un travail, et il ne s’étonnait pas de voir surgir Gebran Tuéni, à ces heures tardives, pour mettre au point certaines choses ou pour bavarder entre amis. «Les nuits que j’ai passées ici, après son départ, sont les nuits les plus terribles de ma vie. Gebran est présent partout maintenant, dans ses photos… Mais sa voix…ce qui me manque surtout, c’est sa voix», avoue-t-il, la gorge nouée.
Le mal du pays
Quelques jours de congé forcé à l’étranger étaient capables de plonger Gebran Tuéni dans un ennui total. Le mal du pays devenait fatal, et comme un poisson hors de l’eau, il montrait des signes d’asphyxie: «Il appelle une centaine de fois par jour, il commence tôt le matin. La fréquence des appels montre son déchirement. Il n’aime pas vivre loin de son journal ou de son pays. Ce n’est pas un politicien traditionnel qui se lance dans des diatribes et s’en va se reposer; il vit par et pour les gens, s’exprime pour eux et c’est pourquoi ils l’aiment tant.»
Gebran Tuéni aimait éperdument le Liban, il était épris par sa cause, une sorte de mission qui mettait sa vie en péril. Le journaliste était loin d’abdiquer à un moment où son Liban avait besoin de lui: «Là où il va, il porte le Liban sur ses épaules. Quand il appelait de Paris, j’essayais de calmer son impatience, en lui disant qu’il n’avait pas grand-chose à faire ici, et que tout pouvait se résoudre calmement. Mais il n’en faisait qu’à sa tête, et il revenait.»
Sa femme et ses amis les plus proches le suppliaient d’être vigilant ou même de quitter le pays. Il se savait menacé mais ne craignait pas la mort: «Il énumérait alors toutes les fois où il avait été, durant toutes les années de la guerre, la cible d’attentats. Gebran était tellement habitué au danger, qu’il était devenu dangereux, pour lui-même en premier lieu.»
Le symbole de la jeunesse libanaise
La personnalité charismatique de Gebran Tuéni captivait son public, l’entraînait, suscitait l’enthousiasme. Et la plus grande preuve est cette affluence de centaines de milliers de Libanais, de toutes les régions, de toutes les confessions, pour le dernier adieu. La Place de la liberté ne désemplit pas, les jeunes de toutes les confessions y reviennent chaque soir, «des jeunes qui ont versé des larmes de sang», dit Bou Mounsef. Ces jeunes brandissent ses photos en répétant après lui le serment fondateur d’un Liban uni, les accrochent en clips sur leur poitrine ou les collent sur leurs ordinateurs: «Chacun d’eux est fier d’avoir Gebran pour lui, car il porte leur cause. Depuis son martyre, Gebran appartient à tous les Libanais.»
Mais l’inquiétude atteint son paroxysme quand Nabil Bou Mounsef parle du Liban sans Gebran Tuéni: «Actuellement, nous vivons un calvaire. Le prix qui a été payé jusqu’à présent est dû à l’absence d’un vrai Etat, l’une des causes qui a déclenché dès le départ la guerre. Mais la flamme de l’avenir sera sûrement portée par la jeunesse. Gebran avait entièrement raison d’avoir confiance en eux.»
Gebran Tuéni et le Verbe
Nabil Bou Mounsef parle d’une manière soutenue et rationnelle, mais au-delà des mots, les traits de son visage, dont il maîtrise admirablement les émotions, finissent par trahir sa colère: «Qui est Gebran Tuéni? Après tout, c’est quelqu’un qui n’a que le verbe et la plume pour se défendre. Rien ne justifie son meurtre de cette façon barbare que je n’aurai pas souhaitée à mon pire ennemi! Son assassinat est une atteinte à la pérennité du pays. Les ennemis du Liban veulent l’anéantir en le privant de ses grands hommes, mais l’échec les attend car nous sommes un peuple aussi vieux que la liberté.»
Comme il l’a fait tout au long de son parcours journalistique, le député d’Achrafieh monte en flèche dans le parlement. Il est le point de mire, un déstabilisateur des ennemis du Liban, qui porte sous son aisselle des dossiers brûlants et contre son cœur des projets innovateurs.
Le député en lui ne se départit en aucun instant du journaliste, il s’exprime simplement et profondément comme aurait aimé le faire chaque vrai Libanais. Et Bou Mounsef d’affirmer: «Ceux qui ont commandité l’attentat ont voulu détruire l’espoir dans le cœur des Libanais. Nous sommes à un stade où la guerre de la rue ne reviendra pas, mais elle se tient aujourd’hui sur un autre plan, et de manière plus dure encore: je veux parler du désespoir qui peut vider le Liban de ses fils.»
La ligne rouge
Après Samir Kassir, l’un des cadres de l’Intifada du Printemps de Beyrouth, c’est sur May Chidiac que les forces du mal s’acharnent. Martyre? Elle l’est, puisque l’agression l’a marquée pour le restant de sa vie.
Ce jour-là, Gebran Tuéni s’était indigné. «Pourquoi les lâches attaquent-ils les papillons? Qu’ils viennent à nous!» avait-il défié les agresseurs en offrant sa poitrine. Gebran se savait-il menacé? «La situation actuelle des journalistes au Liban est lamentable, déclare Nabil Bou Mounsef. Tout journaliste est menacé, du plus petit au plus grand. Que serait-ce alors pour un homme aussi exceptionnel que Gebran Tuéni. Il lui arrivait d’écrire de ces articles qui me paralysaient de terreur. Ces jours-là, je ne l’appelais pas. Alors, il me demandait: “Qu’y a-t-il aujourd’hui?” Je répliquais: “Tu m’as fichu la trouille!”»
Actuellement, Bou Mounsef rit au nez de ceux qui prennent en considération les fameuses lignes rouges de l’autocensure: «En visant Gebran, ils visaient le Nahar, mais tant qu’il reste un seul être debout parmi nous, ils ne nous auront pas. Nous devons poursuivre la lutte pour ne pas tuer deux fois ceux qui ont versé leur sang pour la liberté.»
Quel mal y-t-il à ce que le chant du coq annonce l’aube? Est-ce qu’on peut lui demander «de hausser ou de baisser le ton»? Est-ce qu’on peut installer des lignes rouges pour empêcher son chant de parvenir à nos oreilles? Gebran Tuéni, «en haussant le ton», en «bravant la ligne rouge», savait qu’il mettait sa vie en péril, mais il était convaincu aussi que les non-dits doivent parvenir à toutes les oreilles et circuler sur toutes les lèvres.
Un 14 février ou un 12 décembre, ou toutes les dates de tous les temps passés et à venir, quelle différence! Le temps est jalonné par les corps d’êtres chers, qui, façonnés à partir de la glaise de ce pays, y reviennent… N’y est-il pas revenu, pour y rester? Bienvenue estéz (titre équivalent à “maître”) Gebran, et que votre voix ne cesse de proclamer, à travers votre serment, dans tout le pays et même au-delà des frontières, de quel limon sont pétris les Hommes de cette terre.
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