Nayla Tuéni
Mon père, ce héros

Sa frêle silhouette noire se profile derrière les vitres de son petit bureau. Confirmée journaliste à An-Nahar, depuis un an, Nayla Tuéni a mûri. Complètement métamorphosée, son regard noir, bien que profondément triste, révèle un engagement et une détermination surprenants à son âge. Meurtrie par la perte d’un être qui ne représentait pas seulement la paternité pour elle, mais qui était son tout… «Personne ne peut combler le vide laissé par son absence», dit-elle.

Quel genre de père était Gebran?
Gebran a toujours été à nos petits soins, ma sœur et moi. Il essayait d’être toujours présent à nos côtés malgré son travail, ses engagements et ses occupations. Il voulait toujours le meilleur pour nous.

Etait-il sévère, intransigeant?
Non, au contraire, il était très affectueux, tendre, souriant. Il y avait même, entre nous, une grande complicité. Il est vrai qu’il avait son caractère; il s’énervait souvent rapidement, s’emportait parfois, mais il ne tardait pas à se calmer aussitôt. Il n’a jamais été ce père très strict, très sévère, bien au contraire. L’atout de Gebran, c’est sa jeunesse. Il était non seulement un père pour moi, mais aussi un frère et un ami. Je lui racontais mes histoires, il me racontait les siennes avec une très belle complicité. On s’amusait souvent ensemble, on jouait même parfois. Il était aussi un frère, parce qu’il me conseillait en tant que tel, et même en tant que journaliste, étant donné que je travaille dans l’institution, dont il est le PDG. Donc, je le voyais aussi sous cet aspect.

Parlez-nous de la période de votre enfance.
Malgré la guerre, les problèmes, ses préoccupations et le journal, il s’occupait quand même de moi. Il était soucieux de mon bien-être, me chérissait et m’entourait. Puis, nous avons voyagé pour quelques années en France et, pendant 2 ans, on ne l’a presque pas vu, car il était resté au Liban pour servir son pays.

Lui en avez-vous voulu?
Non, pas du tout. Je comprenais que ce qu’il faisait était très important. Je comprenais ses engagements et justifiais ses absences.

Avez-vous souffert du divorce de vos parents?
Malgré le divorce, notre relation est demeurée tout à fait normale, saine, équilibrée. Mon père et ma mère ont toujours agi normalement avec nous, évitant de nous faire sentir les problèmes et préservant notre bonne relation. Ils ont toujours eu le souci de sauvegarder le respect qui existe entre nous.

Pouvez-vous déterminer ce que votre père vous a apporté dans votre vie?
Mon père était pour moi une idole, un héros. Il était tout pour moi. Chaque chose qu’il entreprenait, chaque pas qu’il faisait, était une leçon pour moi; j’ai appris beaucoup de choses de lui, tout ce qu’il faisait était pour moi un exemple à suivre. Son courage, son calme, son dévouement sont autant de qualités qui me servent d’exemples. Quelque part, Gebran était aussi un enfant, il avait un cœur en or et, ça aussi, il me l’a appris. Il avait aussi ce côté mécène, bienfaiteur ou protecteur, qu’on continue à découvrir aujourd’hui encore par les témoignages des gens qu’il avait aidés à l’insu de tout le monde. Il avait l’habitude d’écouter la radio et appelait presque systématiquement Wardé pour se renseigner sur les cas dont elle parlait dans son émission sans dire quelles étaient ses intentions. Et ce n’est que bien plus tard que nous avons appris qu’il avait apporté son aide à telle ou telle personne en difficulté. Il avait un sentiment humanitaire très développé. Je cite l’exemple de Hayssam Mcharafieh qui se soignait à l’hôpital Saint-Jude et qui rêvait de devenir journaliste: il lui a exaucé son rêve, Hayssam a même interviewé Angelina Jolie. Je cite aussi l’exemple de Nicole la malvoyante, qu’il a embauchée au An-Nahar, et bien d’autres personnes qui viennent aujourd’hui à nous, témoignant de leur gratitude envers Gebran.

Vous souvenez-vous d’une expérience marquante avec votre père?
Personnellement, ce qui m’a le plus marquée avec Gebran, ce sont les expériences que nous avons vécues ici, au bureau. Le 14 février, le 14 mars, et tous ces matins où je descendais avec lui pour participer à une manifestation, avec toute la ferveur du moment. Tout comme la période du déménagement dans les nouveaux locaux, sa supervision de tous les chantiers, son souci de suivre tous les détails.

Partagiez-vous avec lui vos relations amoureuses?
Oui, il m’arrivait de me confier à lui et de lui parler de mes amours. Mais je remarquais qu’il y avait de son côté une certaine pudeur.

Est-ce dur d’être la fille d’un homme public?
C’est dur quelque part, peut-être. Mais en ce qui me concerne, c’est plutôt de la fierté que je ressens d’être la fille de Gebran, surtout que ses actions et son don inconditionnel pour son pays ainsi que l’appréciation et l’estime des gens pour lui, sont une source de fierté pour moi. Ce n’est peut-être pas facile, parce qu’il était souvent occupé, et qu’il n’avait pas assez la disponibilité qu’un autre père peut donner à ses enfants, mais nous comprenions cela et nous voyions ce qu’il y avait en contrepartie.

Sacha Guitry disait: «Mon père m’a fait hériter d’un nom, à moi de me construire un prénom.» Avez-vous le même sentiment?
Oui, bien sûr. Même lui me poussait toujours à voler de mes propres ailes. Je suis d’ailleurs venue à An-Nahar en tant que stagiaire comme tous les autres stagiaires, sans aucun favoritisme. Et quand j’ai été embauchée en tant que journaliste et qu’il fallait que je sois payée, c’est mon chef de département qui l’a demandé à mon père. Concernant mes articles, mon père n’intervenait jamais. Il les lisait dans le journal comme tout le monde. Il n’essayait pas de m’influencer, il voulait que je sois indépendante, que je me forme moi-même, que j’aie mes idées et mon opinion politique indépendamment de lui. Il me poussait à construire mon propre nom en tant que journaliste.

Etiez-vous toujours d’accord avec ses options politiques?
Non, on discutait toujours. J’écrivais même parfois des articles dans lesquels j’exprimais une opinion personnelle, pas toujours conforme à la sienne et il m’en remerciait. Je pense à cet article dans lequel je demande aux hommes politiques de céder la place aux jeunes pour qu’ils prennent la relève. Il m’avait dit: «Je te remercie. Moi aussi je suis inclus parmi tous ces politiciens auxquels tu t’adresses?» En fait, dans les grandes lignes, nous avions les mêmes convictions mais nous nous disputions parfois sur des détails.

Parlez-nous de votre itinéraire de journaliste.
Pendant que j’étudiais à l’Université libanaise d’Information et de Documentation, j’ai commencé à An-Nahar en tant que stagiaire dans les rubriques «madanyat, éducation, jeunesse». Il y a un an, quand on a déménagé dans le nouvel immeuble, mon chef de département, M. Ghassan Hajjar, est venu demander à mon père de m’embaucher. Gebran a accepté et je me suis rendue à la comptabilité. J’ai accompli les formalités, normalement, et aujourd’hui, je suis salariée au journal comme tous les employés.

Quel rôle pensez-vous jouer actuellement?
Continuer le chemin de Gebran. Son chemin en tant que journaliste, sa mission, son serment, ses projets; tout ce qu’il a commencé et qu’il n’a pas achevé, je vais le continuer. Surtout ma présence au Nahar, parce que j’estime que c’est la mission la plus importante. J’aurais bien aimé prendre le temps de me former mais, hélas, je n’ai plus le temps. Je dois y arriver en quelques mois, quelques semaines, voire quelques heures. Je dois déjà assumer mes nouvelles responsabilités. Maintenant, c’est un défi pour moi; il faut faire beaucoup plus. Voilà pourquoi il faut faire des progrès rapidement, il faut avancer plus vite, il faut apprendre plus rapidement. Je n’ai pas eu assez de temps pour profiter de mon père, profiter de ma vie, pour me perfectionner, pour apprendre, pour acquérir de l’expérience.

Quels étaient les projets de Gebran?
Le Gouvernement des jeunes, par exemple. Il était sur ce projet et il était bien avancé. Maintenant, je compte le poursuivre.

Dans ce cadre-là, sur l’aide de qui comptez-vous?
Sur celle de mon grand-père et de toute la famille du An-Nahar.

Y a-t-il quelqu’un qui peut combler le vide laissé par Gebran?
Mon grand-père remplit actuellement le poste de PDG qu’occupait mon père. Mais personne ne pourra combler le vide laissé par son absence, personne ne pourra jamais être Gebran, ni être comme lui, ni prendre sa place. Tout doit cependant continuer, pour lui! Je ferai l’impossible pour que tout continue exactement dans la même optique, dans la même vision que Gebran avait pour An-Nahar.

Comment se passe la relation avec votre grand-père?
Mon grand-père et moi avons une très bonne relation. J’ai la jeunesse, il est vrai, mais lui a la sagesse; il a l’expérience et tous les acquis de son âge. Il m’apprend beaucoup et j’écoute ses conseils. Ce qui est agréable avec mon grand-père, c’est qu’il prend l’avis des jeunes, il aime être proche d’eux; cela lui importe. C’est l’avenir, d’une part, et c’est le passé avec tous ses acquis, d’autre part.

Et vos petites sœurs?
Je me souviens du moment où Gebran m’a annoncé que j’allais avoir deux petites sœurs. Il m’a demandé de m’occuper d’elles, au cas où il lui arrivait quelque chose, comme il aurait souhaité que Nayla, sa sœur, s’occupe de lui.

Le faites-vous?
Oui, je m’occupe de mes petites sœurs et je vais essayer d’être avec elles comme mon père a été avec nous. Je vais essayer de leur faire sentir ce qu’il nous a fait sentir quand il s’occupait de nous. Je vais leur raconter Gebran, leur décrire comment il était et qui il était.

Quel rôle pensez-vous que votre sœur, Michelle, pourrait jouer?
Il y a de la place pour tout le monde dans la famille de An-Nahar. Tout le monde y a un rôle à jouer. Nous nous devons d’être tous unis pour réussir ce que Gebran a entamé.

Qu’en est-il du projet du Gouvernement des jeunes?
Gebran avait déjà élaboré un plan pour la réalisation de ce gouvernement. Il pensait que les présidents des universités devaient choisir de jeunes étudiants, qualifiés et capables, pour faire partie de ce projet. Ces derniers seraient virtuellement des ministres; ils occuperaient des bureaux dans leurs ministères respectifs et seraient écoutés par les différents ministres qui prendraient ainsi l’avis des jeunes. De cette façon, Gebran pensait que les jeunes pourraient rentrer dans la vie politique de plain pied.

Est-ce que ce projet a été adopté par les officiels?
Oui, mon père en avait parlé au Premier ministre et au président de l’Assemblée, et les deux l’avaient accepté. Après le drame, le député Saad Hariri m’a parlé et m’a confirmé son appui au Gouvernement des jeunes. Saad et mon père étaient d’ailleurs très proches, ayant leur jeunesse en commun.
 
Quand verra-t-il le jour?
En ce moment, toute l’équipe du Nahar travaille à l’élaboration d’un plan final et compte le proposer au chef du Gouvernement, au président de l’Assemblée et aux différents leaders politiques. Nous pensons démarrer ce projet en février.

Vous préparez-vous à être Premier ministre?
Non, aucunement. Les jeunes choisiront leur Premier ministre parmi l’un d’eux. Ce serait d’ailleurs fort intéressant, à mon avis, que le Premier ministre, Fouad Seniora, préside ce Gouvernement de jeunes.

Que ressentez-vous face à l’assassinat de votre père?
Une grande révolte et une grande déception. Je suis révoltée qu’on lui ait arraché la vie parce qu’il a osé dire tout haut ce qu’il pense, parce qu’il a osé s’exprimer, parce qu’il s’est permis d’être un homme libre de ses opinions. Et j’ai un sentiment qui crie vengeance, qui crie justice. Aujourd’hui, je comprends mieux ce que Saad Hariri a vécu, le fait qu’il veuille coûte que coûte connaître la vérité. Je déchiffre mieux ses sentiments, sa révolte, ce sentiment d’injustice face à l’horreur du crime.

Pourquoi parlez-vous de déception?
Je suis déçue de tous ceux qui étaient avec lui, de tous ceux qui représentent le 14 mars, de tous les politiciens qui ne prennent pas la peine de prendre position mais courent s’exprimer aussitôt qu’ils voient une caméra à l’horizon. J’ai même entendu des personnes dire: «Nous attendons Gebran pour commenter et s’indigner devant l’assassinat de Gebran.»

Propos recueillis par Josette Chahwan