Nicolas Daaboul
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Non, pour Nicolas “Hajj” Daaboul, ce n’est pas un soulagement d’avoir la vie sauve, quand on a tant perdu. L’homme, qui depuis plus de quinze ans, suit pas à pas Gebran Tuéni, ne comprend pas pourquoi le destin l’a épargné, ce matin du 12 décembre, où il a vu en quelques secondes basculer sa vie et celle de ceux qui l’entourent. «C’est comme si c’était écrit, nous dit-il. Cela faisait seulement trois mois qu’André Mrad était revenu faire partie de l’escorte de Gebran Tuéni. On dirait que Dieu avait tout préparé pour que je ne fasse pas partie de ce trajet.»
Retour sur un matin douloureux
Nicolas se souvient de tout. Les plus petits détails des dernières 24 heures du séjour de Gebran Tuéni lui reviennent en mots, par bribes. Chaque petit événement est repassé à la loupe, même ceux qui au fil de toutes ces années se sont répétés, habituellement insignifiants. La veille, Hajj Flouty et André Mrad ramènent Gebran de l’aéroport. Après quelques dernières recommandations, le député donne congé à ses hommes, et prononce à l’adresse de Hajj Flouty, comme de coutume, son refrain vespéral: «A demain, n’oublie pas, très tôt.» Gebran Tuéni était matinal, toujours pressé de prendre la route du Nahar.
Les images sont vivaces, dans leurs plus infimes détails: «Quand André et Hajj débarquent, à 7h30, nous attendons, comme d’habitude, en sirotant un café. Hajj Flouty me propose de les accompagner. Je réponds que je suis occupé avec madame Siham, que je dois ramener Nayla de l’aéroport. Il insiste: “Elle n’arrive que le soir. Allez, on va s’amuser avec le patron. Il nous a manqué.”» L’ambiance entre les trois hommes est bon enfant; on plaisante, on se dit des mots durs, acerbes parfois, mais comme Gebran, on ne tient pas rancune. Le patron, assurément, a su choisir son entourage.
La matinée suit son cours. Gebran est un homme organisé, ritualisé. Hajj et ses amis guettent son arrivée. Comme d’habitude, la mallette arrive avec l’employée de maison. Elle précède le jeune député. Flouty, une dernière fois, invite Hajj Daaboul à les accompagner. Il ouvre la portière arrière de la voiture: «J’ai encore refusé en espérant que le patron ne voie pas ma réticence. Il m’aurait ordonné d’y aller dans le seul but de me contrarier. Il adorait me taquiner.»
La suite, on la connaît: Gebran Tuéni débarque, suivi du chien de Nayla. Gebran réprimande gentiment Nicolas Daaboul: «Tu ne vois pas qu’il boite? Tu l’accompagneras chez le vétérinaire, puis tu nous rejoindras au bureau avec la voiture de Nayla.»
Soulagé, Nicolas signale sa victoire par un clin d’œil moqueur au Flouty. Puis, il regarde la voiture partir. Le chien est à ses pieds.
Peu après, une sourde explosion secoue la maison: «J’ai pensé qu’on avait tué un homme politique également menacé. Pour moi, Gebran Tuéni ne pouvait pas mourir.» Siham Tuéni avait entendu la déflagration. Surtout, elle avait vu de son balcon la vallée en feu. Elle prend la route. Nicolas la suit. Gebran l’avait chargé de veiller sur elle.
«J’ai voulu rassurer madame Siham: “Ne t’inquiète pas, ils sont déjà passés.” J’en étais vraiment persuadé», raconte Nicolas Daaboul. Les événements se sont succédé très vite. Les cellulaires sonnaient. Un cousin de Hajj Flouty, arrivé sur les lieux, avait identifié les corps des compagnons de Gebran Tuéni: «Il est venu me révéler l’inévitable certitude, me sommant de n’en rien dire à madame Siham. Mes larmes coulaient sur mes joues.»
Un coeur en or
«Pour moi, pour tous ceux qui l’ont connu, on ne pouvait pas tuer Gebran Tuéni. On ne peut pas avoir de haine pour un homme d’une telle bonté. Et puis, il semblait si sûr de lui. Comme lui, je n’ai jamais eu peur. Maintenant, je pense qu’il s’est lancé à corps perdu dans les griffes de l’assassin. Maintes fois, on l’a supplié de rester à son domicile, où tout le monde était à ses petits soins et où il possédait un bureau équipé pour le mettre en contact avec An-Nahar. Pourquoi risquer sa vie ainsi? Pour moi, il a choisi cette mort. Quelque part, il en rêvait.»
L’homme qui a vécu 15 ans aux côtés de Gebran Tuéni le connaît bien. Il revient sur leur première rencontre: «J’étais sans travail, dans les années 90. Partageant les mêmes idées politiques que estéz (titre équivalent à “maître”) Gebran, j’avais proposé mes services. Tout de suite, entre nous, le courant est passé.»
Plus tard, en 1993, de retour de Paris, où il est en exil, Gebran Tuéni rappelle André Mrad et Nicolas Flouty: «Je lui ai tenu rigueur de m’avoir oublié.» Ayant eu vent de la déception de son ancien compagnon, Gebran Tuéni le fait venir dans son bureau: «“Où est le barbu?” avait-il demandé. Il a voulu savoir si c’était vrai que je l’avais injurié.» C’est clair, Daaboul n’est pas doué pour les détours, et ne craint pas la franchise. Il crache le morceau: «Comme il était bon joueur, monsieur Gebran s’est excusé au lieu de se fâcher. Le soir même, je l’accompagnais et il me gratifiait d’un billet de 100 dollars; une somme énorme.» Depuis, Nicolas ne quitte plus la famille Tuéni. Gebran l’inscrit sur la liste des employés du Nahar, le loge à Beit Mery. «Comme je suis divorcé, il a même pris en charge la scolarité de mon fils. “Ne te fais aucun souci”», me disait-il.
A cet homme qui lui a fait partager son toit, Daaboul doit tout: «Il m’a habillé, logé, nourri, aidé. Il n’avait qu’un seul mot à la bouche: “Prends.” Je vivais avec lui, je connais le fond de son armoire, chacun de ses vêtements. Je sais comment il pliait sa chemise, comment il la déboutonnait. Je connais ses goûts. Avant qu’il n’épouse madame Siham, c’était moi qui le réveillais. Je l’aidais même à s’habiller. Il était tendre, généreux et drôle. Et je sais qu’il est le bienfaiteur de nombreuses personnes démunies, dont il assurait discrètement les besoins. Aujourd’hui, madame Siham porte ce flambeau, prenant sous son aile les familles dont il s’était fait le parrain.»
Ses colères: des feux de paille
Pourtant, Daaboul l’avoue: Gebran Tuéni ne le ménageait pas: «Quand il se fâchait contre les autres, il s’en prenait à moi, sachant que je pouvais tenir le coup et que je riais de ses remarques. Ses colères étaient des feux de paille. Il oubliait très vite son grief et, comme pour se faire pardonner, réclamait des bonbons, des friandises qu’il appréciait particulièrement, ou alors il me chargeait d’acheter des chewing-gums, une galette, ou encore un épi de maïs, que nous partagions.»
N’est pas Gebran Tuéni qui veut. Le personnage est aussi attachant qu’exigeant. Ceux qui l’entourent savent que, pour le suivre, il faut pouvoir soutenir son rythme, et supporter parfois sa fougue et son perfectionnisme. Pour s’assurer de la bonne marche de certains travaux, il mettait souvent la main à la pâte: «Il lui est arrivé par exemple de laver avec nous la voiture, et de participer à l’aménagement de son nouveau bureau. Je me souviens de journées interminables, où nous travaillions comme des forcenés. Une fois, je l’ai supplié de nous laisser un répit!»
Auprès d’elle, son testament
Le plus dur, c’est de ne plus entendre sa voix à travers la maison: «J’étais habitué à ses exigences saugrenues, à ses horaires impossibles et à ses plaisanteries. Je ne fermais jamais mon cellulaire. Je l’entends encore: “Vite, Daaboul, on va à Hamra. Prépare la voiture. Fais ceci, fais cela immédiatement.”»
Et Daaboul poursuit: «Souvent, il sollicitait mon aide, même quand il n’avait pas besoin de moi. Il m’appelait: “Choisis moi une cravate.” Je répondais: “Pourquoi faire? Tu vas finalement en mettre une autre.” Il aimait me taquiner. Nous riions beaucoup, comme deux frères. Nous partagions tout, jusqu’à la plus simple assiette de labné et d’olives qu’il préparait le soir. Il avait le cœur sur la main. Ses voitures neuves, ses bicyclettes, je les conduisais avant lui.»
Que reste-t-il pour Daaboul, de ce passé tendre? «Tout, explique-t-il. Pour moi rien n’a changé.» Toujours aussi bien reçu et traité au sein de la famille Tuéni, Daaboul ne lâche pas Siham Tuéni d’une semelle, qu’il respecte et apprécie: «Je lui ai dit: “N’oublie pas qu’il t’a confiée à moi.” Je me souviens encore des premiers temps de leur rencontre. C’était “Daaboul, envoie des fleurs; Daaboul, va la trouver; Daaboul, prends sa voiture”. Je suis attaché à elle et aux petites aujourd’hui comme je l’étais à estéz Gebran. A leur naissance, j’étais là, à la porte de l’hôpital. Je les ai vues naître.»
Si la providence a voulu qu’il ait la vie sauve, Nicolas Daaboul n’en connaît pas la raison. Comme Gebran Tuéni, qu’il accompagnait au monastère de Saint Charbel, où ils retrouvaient souvent May Chidiac, sa foi est grande. «On ignore les desseins de Dieu», nous dit-il. Ce dont il est sûr, en revanche, c’est que Gebran Tuéni, en lui confiant sa femme et ses petites, lui a confié ce qu’il avait de plus cher. Une mission dont il se sent investi à jamais.
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