Gebran Tuéni ou le rêve brisé

 

A travers des larmes amères, j’ai fixé la manchette à la une du An-Nahar, en ce jour noir du 13 décembre 2005, qui proclamait: «Gebran Tuéni n’est pas mort et An-Nahar continue.»
Aujourd’hui, je félicite notre grand maître, Ghassan Tuéni, et la famille du An-Nahar de l’immense foi qui les anime. En effet, Gebran Tuéni n’est pas mort et An-Nahar continue. Il est vrai que le coq est parti mais son chant subsiste, de numéro en numéro, dans ce quotidien exceptionnel.
Gebran, ta rubrique du jeudi s’est étendue à toutes les pages mais il n’empêche que ta disparition nous est trop pénible. Nous n’avions nullement besoin de cette preuve supplémentaire pour confirmer que la plume est plus puissante que l’épée, que le jour triomphe de la nuit, et que tes semblables sont omniprésents malgré et du fait de leur absence. C’est ce qui nous pousse, avec l’évêque Elias Audi, à nous interroger: «Est-ce que nous méritons le martyre sanglant de Gebran Tuéni et de ses camarades?» J’ajouterai: «Est-il possible que le Liban ne persiste qu’à travers le martyre de ses fils?»
La réponse, hélas, est affirmative, parce que nous sommes au Liban, terre des rêves qui tuent et des tribus ennemies qui évoluent dans les champs de la mort tout en réclamant la vie. Et parce que nous sommes dans un pays où le bon vin équivaut à l’eau, les héros sont assassinés, et nous reprenons chaque lendemain notre vie et nos causeries politiques monotones comme si de rien n’était. Car, malheureusement, nous n’avons pas encore compris que notre nation se vide de ses braves, l’un après l’autre, le dernier étant Gebran.
Autour de moi, les gens se demandent: «Où es-tu, Gebran?» Ce cri traduit l’ampleur du vide qu’il a laissé dans le monde de la politique et de la presse. Et, cela, nous l’avons tous compris: les braves qui disparaissent ne peuvent être remplacés. Et en partant, Gebran a emporté avec lui son rôle, sa mission.
Permettez-moi de vous avouer que le martyre de Gebran ne m’a pas surpris. Il était un suspect, un accusé, attrapé en flagrant délit d’exhortation à l’indépendance, à la liberté, en flagrant délit de collaboration avec des criminels qui tentent d’édifier la souveraineté en brisant la tutelle. Le crime de Gebran, c’est de refuser un Liban réduit à une basse-cour où l’on pérore sans commencement ni fin, où les discours et les pourparlers sont matière à dissensions. Gebran rêvait d’un Liban pour les musulmans et les chrétiens, il rêvait d’un Liban à l’image de son serment. 
La plume de Gebran Tuéni a été la première à défier la tutelle syrienne, proclamant haut et fort la révolte contre les injustices et les exactions. Et sa lettre ouverte au Docteur Bachar el Assad, du 23 mars 2000, n’était qu’un bilan détaillant la défaillance de la relation libano-syrienne, qu’il a considérée comme maladive, invitant le “médecin” à lui prescrire la médication adéquate pour la sauver. La prescription n’a jamais eu lieu et ce qui devait arriver est arrivé: le Liban et la Syrie en ont payé le prix. Mais nous n’avons pas appris la leçon et la lettre de Gebran est toujours aussi valable qu’elle l’avait été, il y a quelques années.
Ainsi, le quotidien de Gebran avait déjà brandi le drapeau libanais et le serment de l’unité des Libanais, 5 ans avant le 14 mars 2005. Depuis, An-Nahar était devenu le chantre de la liberté. Le journaliste écrivait avec les battements de son cœur. Et le député, dont l’âge parlementaire n’a pas dépassé les cinq mois, était de la trempe patriotique requise: il était têtu, intransigeant quand il fallait défendre la vérité, libanais jusqu’à la moelle des os. Le secret de Gebran résidait dans son authenticité.

On se rappelle sa voix, tonnant au parlement, après la découverte des fosses communes, à Anjar. On espérait que la participation de Gebran Tuéni rénove et modernise la conception de la vie parlementaire, ouvrant l’avenir à d’autres Gebran sur la Place de l’Etoile. Mais les assassins des rêves ont dit leur mot et nous avons perdu notre pionnier.
Gebran aurait pu facilement adhérer à un parti ou à un courant politique, mais il a préféré choisir le parti du peuple libanais, après avoir édifié dans son esprit et dans ses articles une nation à l’image de son serment, où le peuple rejette les bannières confessionnelles pour ne brandir que le drapeau de l’indépendance.
L’esprit de l’unité habitait ses éditoriaux. Le 1er septembre 2005, il a écrit: «Les conspirateurs ont visé l’unité du Liban depuis sa naissance, cette unité que les mandats et les gouvernements passés n’ont pu défendre ou sauvegarder par suite de leurs prestations politiques médiocres. C’est pourquoi nous devrions savoir aujourd’hui comment sauvegarder notre indépendance en la cultivant dans les esprits et en nous inspirant de ses valeurs pour arriver à souder toutes les composantes de la nation.»
Gebran croyait aussi en la jeunesse du Liban et ne sous-estimait pas un instant son rôle, ce qui l’amena à créer pour elle Nahar el Chabab et à soutenir sans réserve Aqlâm, un périodique publié par le département de la presse et de la communication à l’université Saint-Joseph, périodique qui, malheureusement, ne fut publié qu’après son martyre.
Au Liban, les hommes libres sont nombreux. Pourtant, ce qui manque, c’est la liberté. Il n’est pas suffisant de se réunir sur les places et de clamer des slogans pour déclarer que nous sommes libres. La liberté est un mode de vie et on ne peut y prétendre quand, parmi nous, il y a des êtres qui rêvent d’émigrer vers d’autres cieux après s’être épuisés en vain à gagner leur pain, quand, parmi nous, il y a des jeunes qui n’ont pas les moyens d’aller à l’école ou à l’université parce que l’Etat ne leur procure aucune aide, quand il y a des personnes qui meurent devant les portes des hôpitaux parce que, après 40 ans et plus de gestion, on n’est pas arrivés à garantir une sécurité sociale digne de ce nom.
Gebran, l’homme libre, voulait que chaque Libanais soit libre dans tous les sens du terme, et je ne divulgue aucun secret lorsque je rappelle qu’il s’investissait pour aider autour de lui des personnes dans le besoin, parfois même au-delà de ses capacités.
Le 8 décembre 1938, Gebran Tuéni, le grand-père, a déclaré dans une conférence à l’Université américaine: «Je défends l’indépendance de mon pays et sa constitution parce que je considère que c’est le seul moyen de protéger les libertés dans un pays qui vit à l’ombre d’un pouvoir étranger.» Ce qui m’amène à penser que Gebran, petit-fils, s’est emparé des articles de liberté de son grand-père, Gebran, et du flambeau de la liberté de son père, Ghassan, pour suivre le destin que Dieu a voulu pour cette famille.
En vérité, Gebran n’est pas mort et An-Nahar continue.

Pascal Monin

Directeur du département Information et Communication, et professeur des Relations internationales à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth
(Traduction: Fadia Farah Karlitch)