Hommage à Gebran d’un ami français
par Patrick Forestier*

Depuis trois décennies que j’exerce le métier de journaliste, j’ai rencontré beaucoup de personnages exceptionnels. Gebran restera sans nul doute parmi eux. C’est dans l’engagement pour les vraies causes justes que se révèlent les caractères. Riches ou pauvres, puissants ou non, le combat pour la liberté “n’épargne” heureusement personne. Mis à part l’amour, aucun autre mot ne déclenche autant de passion. Et Gebran était amoureux de la liberté. Un amour franc et massif pour l’indépendance totale du Liban, qu’il déclamait haut et fort sans fausse honte.
Les rabat-joie, les prudents, les calculateurs, tous ceux qui attendent de quel côté le vent va tourner sont légion dans la situation politique où se trouve le Liban aujourd’hui. Gebran, lui, comme beaucoup d’autres de ses amis qui refusent la tutelle de Damas, avait choisi de s’engager, il y a longtemps. Sa tactique: attaquer de face, avec chaleur et générosité. C’est que Gebran traversait les épreuves avec l’élégance d’un gentilhomme. A une autre époque, il aurait pu être d’Artagnan. Après tout, n’aurait-il pas pu clamer la devise des Mousquetaires: «Un pour tous, tous pour un», qui résume l’union des Libanais? Il en avait l’allure, le panache, le courage. Un véritable bretteur des temps modernes qui touchait là où ça fait mal, non pas avec une épée, mais avec une plume acérée.
Depuis quinze ans que nous nous connaissions, il n’avait pas changé. Toujours le même sourire sympathique, ironique envers lui, même pour annoncer des choses graves. Toujours le même visage barré d’une fine moustache qui lui donnait un faux air de Clark Gable. Gebran avait la finesse et, surtout, l’âme d’un matador, d’apparence fragile dans son costume de lumière mais habité d’une obstination et d’un courage sans limite. Il agitait dans l’arène libanaise une cape rouge devant le monstre noir, en repoussant au maximum les limites de sa prise de risque. L’art de toréer, c’est se présenter devant le taureau en esquivant sa charge avec de belles passes de plus en plus risquées, qui provoquent l’enthousiasme dans les gradins. La force ne sert à rien. L’animal, de toute manière, est plus fort que l’homme. Pour le matador, seules comptent l’habileté et la connaissance de l’adversaire. Gebran avait les deux. Mais en même temps que ses faenas avec le régime de Damas séduisaient les foules libanaises, elles augmentaient la rage de ceux qui cherchaient à l’éliminer.
Gebran était trop brillant, trop populaire, trop insolent pour ses ennemis. Tout semblait lui réussir, même sa vie privée. Il y a les filles d’une première union, Michelle et Nayla, déjà journalistes, toutes deux magnifiques et enthousiastes, fières de leur père qui les adoraient, fières de son combat et de son dynamisme. Et puis Siham, son épouse, belle et radieuse. Une cavalière émérite, inondée de bonheur après la naissance de leurs jumelles, en août dernier. Une famille recomposée, moderne, à qui rien ne semblait pouvoir arriver. Reste Ghassan, le père, le lettré, l’autorité morale unanimement respectée qui, malgré la douleur qui l’étreint, trouve le jour des obsèques de son fils les mots pour enterrer «la haine et la vengeance» et appelle à défendre l’unité du Liban. Un univers entre la grandeur d’un père, d’une famille meurtrie parce que le meilleur des siens a été assassiné pour l’espoir qu’il représentait, et les spadassins de l’ombre qui lâchement tuent pour perpétuer un système politique cruel et despotique. D’un côté, la lumière, un combat public avec des mots pour un monde plus juste. De l’autre, l’obscurité, le complot souterrain avec des armes pour terroriser et imposer le mensonge.
Gebran n’était dupe de rien. Mais ses convictions étaient bien plus fortes que son courage. Gebran était un honnête homme, sincère et courageux, qui avait l’optimisme et la joie de vivre chevillée au corps. Parce que nous avions à peu près le même âge et traversé quelques épreuves au Liban, une complicité existait entre nous. On ne pouvait pas rester insensible au charme et à l’enthousiasme de Gebran. C’était un séducteur, au sens noble du terme. Il y avait chez lui quelque chose de chevaleresque, où la générosité se mêlait à l’élégance d’un esprit vif et rapide.
Mais Gebran n’avait pas seulement de l’allure. Il avait un immense courage car, bien qu’il se sache menacé, il ne s’est jamais tu. Je nous revois dans son bureau du Nahar à Beyrouth. Gebran avait de la pudeur. Il n’aimait pas parler des menaces qu’il recevait, des tueurs qui rôdaient, de ces méthodes barbares qui ramènent le débat politique au siècle des cavernes. Normal: ces “choses-là” sont sales, nauséabondes, indignes. Tout le contraire de Gebran. Mais entre journalistes amis, nous avons abordé plusieurs fois ce sujet tabou. Comme beaucoup de ses proches, je lui ai répété, à Beyrouth comme à Paris, de prendre un maximum de précautions. «J’ai une voiture blindée, des gardes du corps. Je change d’horaire, mais s’ils veulent m’abattre, ce sera difficile de leur échapper, me disait-il. Je suis seul et “eux” disposent de la puissance d’un Etat. Même avec les systèmes de brouillage qui équipaient son convoi, on sait ce qui est arrivé à Rafic Hariri.» Puis Gebran s’est insurgé, excédé: «Je ne vais tout de même pas me cacher et me taire dans mon propre pays pour faire plaisir à ces messieurs. Ils seraient trop contents!» A peine avait-il consenti à un exil temporaire et forcé à Paris… entre des allers-retours à Beyrouth. Il était pourtant sur la liste noire. La commission Mehlis lui avait signifié qu’il risquait sa vie en restant au Liban. Il m’avait montré la lettre un soir que nous dînions ensemble près des Champs Elysées. Mais à Paris, il tournait en rond. Il estimait que sa place était à Beyrouth. Mais contrairement à ses ennemis, il n’avait pas d’armes, rien que des mots pour défendre une seule cause: celle d’un Liban indépendant de la tutelle syrienne.
Gebran Tuéni n’était pas excessif, ce n’était pas un extrémiste. Il dénonçait la dictature, les pratiques policières, la censure. Il avait simplement le tort, aux yeux de ceux qui pensent le contraire, d’être contre la mainmise syrienne sur le Liban. Gebran, en fait, était un journaliste qui énonçait clairement ce que la majorité pense tout bas. Il livrait ses arguments sans périphrases et n’hésitait pas à s’en prendre aux puissants, en les nommant, comme dans son dernier éditorial où il apostrophait le ministre syrien des Affaires étrangères, Farouk el Chareh, convoqué depuis devant la commission d’enquête des Nations unies.
Ce n’était pas toujours le cas dans un Liban qui a vécu près de trente ans sous la botte. Mais Gebran n’avait pas peur. Il pourfendait sans relâche le mensonge d’Etat et l’hypocrisie politicienne. Gebran affichait une forte personnalité, flamboyante, attachante, au service de son pays. C’est pour servir qu’il s’était présenté aux dernières élections législatives. Pas pour faire carrière et devenir un homme politique de plus. Mais pour défendre une seule idée: la liberté. Gebran n’était pas un professionnel de la politique mais d’abord un journaliste libre, qui disait la vérité. C’est pour cela qu’il a été lâchement exécuté. Mais sa mort ne sera pas inutile. En tuant Gebran Tuéni, ses assassins pensaient museler la presse et terroriser ceux qui s’opposent. Mais d’autres plumes ont déjà pris le relais pour défendre cette liberté pour laquelle Gebran a sacrifié sa vie.

* Grand reporter à Paris Match