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Quand faut-il dire NON
à son enfant?

Peut-on laisser un enfant se coucher à minuit? Peut-on le laisser consommer des friandises toute la journée? Peut-on lui permettre de prendre la voiture alors qu’il n’a pas de permis de conduire? Non, évidemment! Et pourtant, certains parents n’arrivent pas à frustrer leurs enfants alors qu’ils n’ont pas seulement le droit, mais le devoir de le faire. Quand faut-il dire non à ses enfants et comment résister à leur chantage émotionnel? Entretien avec Dr Sami Richa, spécialiste en psychiatrie infantile.

Les parents sont souvent permissifs envers leurs enfants par peur de brimer leur créativité et leur personnalité. Les interdits sont-ils de l’ordre de la frustration ou de l’éducation?
Education, bien sûr, à condition que le non soit argumenté. L’enfant a besoin de saisir la portée de l’interdiction pour pouvoir se plier aux exigences de ses parents. Il ne faut surtout pas croire que l’enfant ne comprend pas ce qu’on lui raconte; il sait toujours si ce qu’on exige de lui est juste ou injuste. Fixer des limites n’est donc pas anti-éducatif. A l’opposé, l’enfant est sécurisé de savoir qu’il existe un adulte plus puissant que lui, qui le protège en lui traçant des lignes rouges à ne pas dépasser. Contrairement aux idées reçues, ce serait plutôt le laxisme qui va brimer la personnalité de l’enfant en le rendant intolérant aux frustrations dans le futur.

Pourquoi certaines mères n’arrivent-elles pas à dire non à leurs enfants?
Les situations comme celles que vous décrivez sont probablement celles des familles dans lesquelles les parents essaient de combler leurs propres déficits. Dans ce cadre-là, on décrit des structures familiales d’enfants gâtés, comme celles, par exemple, où l’enfant est malade. Une maman ne peut pas accepter de frustrer son petit quand il souffre, et ça se comprend. De même, les parents divorcés ou veufs hésitent à entrer en conflit avec leurs enfants de peur que ces derniers ne les aiment moins.

Quels conseils donnez-vous alors aux parents divorcés qui manquent d’autorité?
Il est vrai que de nombreux pères divorcés sont plus laxistes envers leurs enfants par crainte de les entendre dire: «C’est mieux chez ma mère. Je ne veux plus venir chez toi.» Contrairement à ce que les parents pensent, en cas de divorce, les enfants sont soulagés et non pas traumatisés. Je crois que les parents qui se séparent doivent se mettre d’accord sur au moins une chose: l’éducation de leurs enfants. Il faut qu’ils tiennent fermement la barre pour ne pas céder au chantage émotionnel de leurs enfants. Ainsi, même si ces derniers ne verront leur père que durant les week-ends, ils sauront quand même qu’il existe des lois qu’ils ne peuvent pas transgresser. Je connais des couples qui ont réussi très bien à le faire, mais pour pouvoir en arriver là, le divorce doit être obtenu le plus rapidement possible, et ce pour réduire au maximum les conflits conjugaux qui sont, pour le moins qu’on puisse dire, malsains pour les enfants.

Et lorsque la crise s’aggrave au sein des familles recomposées?
Dans un cas de figure pareil, le problème s’installe quand la belle-mère commence à jouer le rôle de mère et que l’enfant commence à l’appeler «maman». L’enfant n’a pas deux mamans. Il n’en a qu’une seule, sa mère biologique. Même si cette mère est délinquante ou en prison, il doit continuer à aller la voir, parce que personne ne peut la remplacer. La belle-mère sera pour l’enfant la femme de son père, une femme qui ne doit pas se surinvestir dans sa relation avec l’enfant, ni être “sur-autoritaire” avec lui, en se justifiant par la constatation que «sa mère n’a pas su l’éduquer» et qu’il est de son devoir de le faire. 

Comment faire la distinction entre les bonnes et les mauvaises limites?
Voilà le grand problème. Les bonnes limites sont celles qui sont à portée pédagogique. Je trouve les sanctions genre «Mets-toi dans le coin des vilains» et «Je ne vais pas t’embrasser avant de dormir» complètement insensées. «Non» ne signifie pas «je ne t’aime plus». Pour qu’une punition soit constructive, il faut qu’elle amène l’enfant à réfléchir sur l’erreur qu’il a commise, pour ne plus la répéter. Ainsi, dans le cas où un adolescent frappe son petit frère, la meilleure sanction serait de le priver d’une activité qu’il affectionne particulièrement, aller au cinéma, par exemple, et de la substituer par une réflexion sur la violence et ses répercussions au sein de la famille.

Est-ce que le père et la mère ont le même rôle à jouer par rapport aux limites?
Evidemment. Bien que l’autorité soit associée à l’image paternelle, les deux parents doivent participer ensemble à la mise en place des lois.

Mais, souvent, l’image du père est écorchée…
Cela arrive quand le père n’est pas là, quand il est en voyage ou décédé. Mais même présent, le père peut être absent. Cela arrive quand il manque d’autorité, ayant été lui-même brimé durant son enfance. Par ailleurs, le pouvoir paternel peut être remis en cause quand le père est tellement pris par son travail qu’il relègue la tâche d’éduquer les enfants à sa femme, ou alors lorsque la mère est tellement autoritaire qu’elle écarte le père et le rend absent.

Comment pallier à ce problème?
Si le père doit voyager, il pourra écrire les lois et les afficher avant de partir. Il pourra aussi avoir recours aux web cams pour entrer en contact avec son enfant et lui permettre de le voir. Cela rassure l’enfant et lui rappelle l’image paternelle qu’il risque d’oublier. Le grand drame tombe quand le père est mort, car l’enfant a besoin au cours de son développement d’une image masculine à laquelle il s’identifiera. Souvent, l’enfant a recours à un substitut paternel, le grand frère, l’oncle, ou comme c’est surtout le cas, l’ami de la mère. Si ce substitut est absent, ce sera à la mère de jouer les deux rôles à la fois, mais pour pouvoir le faire, elle doit avoir une personnalité très forte, ce qui n’est pas évident du tout.
Les mères qui travaillent culpabilisent souvent parce qu’elles ne sont pas assez présentes. Une attitude plus laxiste chez ces femmes serait-elle justifiable?
Absolument pas. La culpabilisation des mamans qui travaillent n’est qu’une illusion de l’esprit. Pour pouvoir s’épanouir, les enfants ont besoin d’une qualité de présence; ils n’ont pas besoin d’une maman omniprésente. D’ailleurs, ils sont plus rassurés de voir leur mère active et productive que passive à les attendre à déjeuner. Une femme peut allier vie professionnelle et vie de famille. Elle peut appeler son enfant en cours de journée, consacrer les week-ends pour programmer des sorties avec ses enfants, etc. Il n’y a rien de plus triste qu’une mère qui vous confie avoir mis de côté sa vie professionnelle et sa vie sociale «pour rester aux côtés de ses enfants». Cette maman finira par devenir agressive envers ses enfants en l’espace de cinq à six ans et par les culpabiliser pour avoir raté sa vie. Cela empêche l’enfant de se structurer et de s’épanouir.

On dit que les enfants délinquants ont des parents très autoritaires.
C’est plutôt le contraire. Le père d’un adolescent délinquant est plus antisocial (c’est-à-dire violent, alcoolique, agressif) qu’autoritaire, et l’enfant s’identifie à son père. Un trop plein d’autorité donne au contraire une rigidité de la pensée chez l’enfant qui sera incapable de s’adapter aux normes et qui ne pourra pas construire des relations sociales stables. Tout le travail parental consiste à trouver un juste équilibre; il ne faut ni trop gâter l’enfant, ni le robotiser.

Que faut-il faire quand l’adolescent devient incontrôlable?
Le problème ne se traite pas à l’adolescence mais doit être anticipé dès l’enfance. L’enfant devient incontrôlable si ces parents n’ont pas su jouer leur rôle au moment où il fallait le faire. Ainsi, on ne sera pas surpris de voir un enfant défier l’autorité de son père quand ce dernier revient faire la loi après dix ans d’absence. Cependant, des études récentes montrent que ce sont les enfants «incontrôlables» qui aiment le plus leurs parents. Derrière des apparences solides, ces enfants sont fragiles. Ils ont besoin de parents qui soient à l’écoute et qui soient compréhensifs et adaptés à leur nouvel équilibre. Il n’y a donc pas d’enfants incontrôlables, mais des parents qui croient leurs enfants incontrôlables.

Quand consulter?
Il ne faut pas consulter trop souvent, le but n’étant pas de psychologiser l’enfant. Sinon, les psychologues, surtout scolaires, auraient un grand rôle à jouer, leur tâche ne consistant pas à suivre les enfants mais à aider les parents à dépister et à prévenir certains problèmes chez ces derniers.

Propos recueillis par Carla Hajj