Pierre Gemayel
L’adieu au prince

 

Il est des familles dont le destin s’écrit en lettres de gloire et de sang sur les pages de l’histoire. Un prince, un de plus, vient de tomber, sacrifié sur l’autel de la liberté. Pierre Gemayel n’avait que 34 ans et son avenir s’annonçait grandiose. Patricia, sa veuve, ses amis et sa famille politique, encore sous le choc, pleurent l’homme exceptionnel, le mari, le père, prématurément arraché à la vie.

La douleur est encore fraîche, la blessure béante, ce 29 novembre, quand Patricia Gemayel accepte de nous ouvrir son cœur: «Pour Pierre, pour que sa mémoire reste vive. Parce qu’il n’appartenait pas qu’à moi.» Un sanglot dans la voix, au milieu des photos familiales, en présence de ses amis, Siham Tuéni et Karim Sarkis, Patricia revient, incrédule, sur les événements de ce 21 novembre, tandis que se succèdent encore les amis venus exprimer leur sympathie et présenter leurs condoléances.

Ce matin-là...
Une journée qui s’annonçait comme toutes les autres, celle d’un couple qui se quitte au matin pour vaquer à ses occupations quotidiennes. Patricia regarde Pierre partir, vers 9 heures: «Il n’y avait rien de particulier. Pierre m’a demandé d’aller avec lui, à Bickfaya, pour déposer une gerbe de fleurs devant la statue de son grand-père, le fondateur du parti Kataëb.» Sa journée s’annonçait chargée comme d’habitude. Avant de monter en voiture, il se retourne et lance à l’adresse de sa femme: «N’oublie pas que je t’aime.» Une promesse de retour, et un adieu tout à la fois.
A l’instant du drame, Patricia était devant la télé avec Alexandre, leur plus jeune fils, âgé de 3 ans. Ils regardaient ensemble un épisode de «Tintin», en attendant le retour d’Amine, l’aîné, inscrit à une activité extrascolaire: «J’entendais le téléphone sonner au loin. Mais je n’avais pas envie de décrocher. La sonnerie n’arrêtait pas, et je me suis demandé, agacée, qui cela pouvait être. Mon cellulaire était fermé. J’oubliais souvent de le charger. Puis, Murielle Gemayel, la cousine de Pierre, est venue me dire qu’on avait tiré sur lui. Les lignes téléphoniques ne fonctionnaient plus. Elle m’a parlé de blessure, mais j’avais déjà compris, en branchant la radio qui diffusait de la musique classique, que c’était fini.»
Elle se rend précipitamment à l’hôpital Saint-Joseph. Quelque part dans un coin de son cœur, une étincelle d’espoir brille malgré tout: «Nicole était déjà là. Elle m’a dit: “Ça va aller, je l’espère.” Pierre était en réanimation, mais c’était pour retarder l’annonce de sa mort. Je suis rentrée le voir. Ce n’était déjà plus lui…» Patricia s’interrompt. Les larmes lui montent aux yeux, tandis qu’elle revient sur ce moment terrible. Plusieurs fois, elle doit se lever pour accueillir ses visiteurs, mais aussi pour s’isoler et pleurer tout son soûl, suivie par sa sœur, qui veille sur elle depuis la tragédie.

Les sympathisants
Dès l’annonce de la terrible nouvelle, des centaines de personnes qui aimaient Pierre Gemayel et croyaient à son idéal envahissent les rues pour crier leur peine.
De cet immense mouvement de solidarité, Patricia a tiré des enseignements: Pierre, son mari, son compagnon, elle ne le connaissait pas sous ce jour: «Il a fallu qu’il s’en aille pour que j’apprenne toutes ces choses le concernant. On m’a fait part de tous les services qu’il a rendus, et de ses réalisations. A la maison, Pierre était totalement différent de son image publique.»
Patricia n’oubliera pas ceux qui l’ont entourée: «Ce n’était pas une foule confuse. Chacun est venu, avec une histoire personnelle, raconter son amour pour Pierre, pour un service rendu ou un événement marquant.»
Pierre n’était pas indifférent, chaque cas lui tenait à cœur: «Je me souviens de cet homme, qui, le jour de la première communion de la fille de Nicole, l’appelle en détresse. Il est à la porte d’un grand hôpital; on lui refuse des soins qu’il ne peut payer. Pierre établit des contacts, essaie de l’aider, mais il reçoit un coup de fil qui lui annonce qu’il était trop tard. Il s’en veut terriblement, la mort dans l’âme, comme s’il avait perdu un des siens. Il se dirige vers l’hôpital où il découvre, à son grand soulagement, que l’homme avait seulement perdu conscience.»
Patricia se dit réconfortée par toutes ces démonstrations de solidarité: «J’ai souvent eu le sentiment qu’il appartenait à d’autres, qu’il m’échappait. Cela s’est produit aussi le 14 mars, quand tous ces gens se sont rués sur lui. C´était le plus beau jour de sa vie. Il avait dit fièrement: “Regarde, nous sommes en train de faire l’histoire.” Il avait un amour immodéré pour le Liban.»
Venu soutenir la famille dans ce moment difficile, l’ex-député, Farès Souhaid, raconte l’homme politique qu’il connaissait bien et dont il appréciait les idées: «Pierre Gemayel, et c’est peut-être la raison de son assassinat, faisait partie de l’establishment maronite, mais ne se considérait pas seulement comme le fils d’Amine Gemayel et le petit-fils de Pierre Gemayel. En 60 ans de vie politique, le grand-père n’a jamais réussi à se trouver un allié politique musulman. Le jeune Pierre a pu, lui, en 5 ans, rallier tous les bords. Pour preuve, Assaad Harmouche, chef de la Jamaa islamique, lui a rendu hommage. Pierre a pu réaliser un bond qualitatif pour sa famille, pour lui et pour son parti. Il n’était pas arrogant et n’avait pas besoin de clamer haut et fort qu’il était le fils Gemayel. Il profitait au contraire de ce capital pour amorcer une nouvelle direction. Une réalisation majeure pour quelqu’un qui est issu d’une famille parfois accusée d’avoir pris part à la guerre civile et taxée d’isolationniste. Pierre aurait pu choisir de se replier sur sa famille et ne pas se rallier aux chefs d’autres bords, mais il ne l’a pas fait. Il n’est pas mort en martyr des Gemayel, ou des Kataëb, mais de tout le Liban.»

Pierre, le père, le mari
Loin de l’ambiance politique qui l’occupait, quand il revenait dans sa famille, Pierre aimait ménager les siens, leur épargner ses soucis: «Il redevenait un enfant. Ici, je porte un jean, disait-il, j’oublie tout.» 
Papa attentionné, mari tendre, il consacrait le peu de temps que lui laissait son travail à faire plaisir à sa famille. Il essayait d’être à la maison souvent avant que les enfants n’aillent au lit. Quand il jouait avec eux, il s’impliquait à fond, comme s’il avait leur âge: «Il avait gardé un cœur d’enfant. Depuis sa disparition, j’ai essayé de reprendre les mêmes jeux, mais les enfants n’en veulent pas. Cette façon n’appartenait qu’à lui.»
Plein d’entrain, Pierre aimait oublier les obligations de son rang pour se détendre, à la télé, ou devant son ordinateur. Ce qui agaçait parfois son ami, Karim Sarkis: «Il fixait l’écran des heures durant, en se concentrant sur tous les programmes, même les plus futiles.» Karim, ami de longue date, parle en connaissance de cause. Il voyageait avec le couple, était devenu un ami commun à la famille de Gebran Tuéni et de Pierre. Il était surtout témoin de cette légèreté que se permettent les hommes publics dans l’intimité.
Il évoque un ami blagueur, bon vivant: «Je me souviens de coups de fil reçus depuis le ministère de l’Industrie. Une voix d’outre-tombe me parlait au bout du téléphone. Pierre déridait aussi les autres ministres par son humour.»
Pierre ne s’était pas départi de son humour et de sa légèreté. Il était resté modeste et simple. Mais, dans un pays comme le Liban, où on est très vite dans le collimateur quand on occupe un poste public, il était tenu à un certain comportement: «Il n’avait finalement pas vécu sa jeunesse. Depuis l’âge de 18 ans, il est dans la politique. Alors, c’est à l’étranger qu’il se laissait aller, comme un enfant, se donnant à cœur joie à glisser sur des toboggans aquatiques et dans les parcs d’attractions. Au Liban, il lui arrivait de sortir en fin de soirée se promener au centre-ville quand les rues se calmaient. Il baissait les yeux et s’installait discrètement. Les gens qui le voyaient le croyaient hautain. Mais il était tout simplement timide.» Paradoxalement, il ne se retenait pas d’exprimer son amour à sa femme, qu’il enlaçait ou tenait par la main en public, et c’était Karim, mi-figue mi-raisin,  qui le rappelait à l’ordre: «Un peu de tenue, n’oublie pas les obligations de ton rang.»

A l’abri des menaces
«Je n’étais pas vraiment avertie des menaces dont il faisait l’objet», relève Patricia. Mais on ne vit pas coupé du monde dans la famille Gemayel. Patricia savait qu’il était exposé au danger, mais elle était confiante en son bonheur, accrochée à sa foi: «J’avais vu mourir tous ces hommes. Mais en regardant Siham Tuéni et les autres épouses de martyrs, je continuais à penser: “Ça n’arrive qu’aux autres.” Même si, quand je circulais en sa compagnie, je me demandais parfois si l’une de ces voitures arrêtées sur le côté de la route n’allait pas sauter et nous avec.»
Après l’assassinat de Gebran Tuéni, Pierre devient prudent. Il prend ses précautions pendant quelques mois, avant d’être de nouveau happé par le devoir: «Il prenait garde à lui, mais pas très sérieusement, lassé de jongler à chaque déplacement.» Sa jeune femme essaie de le mettre en garde. Peine perdue. «Pierre ne voulait rien entendre», ajoute Karim Sarkis.
La vie familiale reprend ses droits aussi: «Nous avons passé le dernier dimanche ensemble. Seuls, à quatre, nous avons déjeuné dans un restaurant de Jbeil que Pierre aimait particulièrement et qui abrite tant de souvenirs.» Une dernière réunion familiale pour ce jeune député que son devoir appelait parfois loin du domicile, même les week-ends. Patricia avait eu un sursaut d’inquiétude: «Tu es sûr qu’on ne met pas les enfants en danger, en les amenant?» Pierre, heureux de les retrouver, l’avait rassurée.

La rencontre
C’est ce caractère simple et drôle qui avait attiré Patricia, lors de leur première rencontre. A l’époque, le président Amine Gemayel est en exil forcé. Pierre, encore étudiant, souffrait de la séparation. Il n’a qu’une idée en tête: rassembler la famille. C’était en 1994: «Nous étions à la plage, à Samaya. Je lui avais plu et il venait me taquiner et m’arracher la console de jeux vidéo des mains.»
Très vite, le dialogue s’établit. Le contact est facile avec Pierre: «J’avais le sentiment de l’avoir toujours connu. Il venait me chercher souvent de la faculté où j’étudiais la traduction.» A 20 ans, on ne se pose pas trop de questions, on ne calcule pas. On est amoureux, c’est tout.
Puis, pas à pas, la vie a suivi son cours: «Un an après notre rencontre, Pierre s’implique dans le parti, il veut reprendre le flambeau. Il me prend un jour à part dans la cuisine de la maison à Sin el fil et me dit: “Mardi et jeudi, nous ne nous verrons pas. Je serai tout à mes hommes.”» L’appel du sang avait sonné. Karim renchérit: «Il a fallu du temps à Patricia pour comprendre que le devoir appelait Pierre loin de sa famille. Les premiers temps, elle lui reprochait ses absences, puis elle a fini par se résigner.» Il était inutile de détourner un homme aussi dévoué de sa mission. Par amour, mais aussi par conviction, Patricia finit elle-même par se rallier à la cause de Pierre et par rejoindre le parti. Elle venait de prêter serment.
Le couple se fiance en 98 et se marie en 99: «Je me sentais aimée. Nous n’avons jamais eu de disputes qui s’éternisent.» Il était difficile de rester fâché contre Pierre: «Des deux, c’était toujours moi qui revenais.» «Tu es mon centre de gravité», lui répétait la jeune femme. 

Son testament
Jamais Patricia, même écrasée par le chagrin, ne s’est demandé ce qu’elle faisait là, dans une famille au passé si chargé, elle, qui est originaire de Zghorta, et dont les proches ne se sont jamais mêlés de politique: «C’était écrit sans doute.» La jeune femme croit ferme au destin.
«Il m’avait dit simplement: “Je t’aime, je veux t’épouser”, ajoutant, comme une prémonition: “Tu seras une bonne mère de famille et tu sauras être à la hauteur, parce que, vois-tu, nous, les Gemayel, nous ne vivons pas longtemps”, évoquant les morts tragiques de son oncle Bachir et de ses cousins. Il avait pressenti en moi une force que je ne décelais pas moi-même. Peut-être que le temps est venu pour moi aujourd’hui d’éprouver cette capacité que j’ignore.»
Ironie du sort. Là voila, aujourd’hui, poussée dans cette vie où elle doit se démener sans lui et éprouver toutes ces choses qu’il lui prédisait: «Ma foi a grandi depuis la mort de Pierre. Curieusement, ce genre d’événement vous brise et vous renforce tout à la fois.»

Apprendre la vérité aux enfants
Le pédiatre et les psychologues lui ont expliqué qu’il fallait dire la vérité aux enfants, leur raconter, sans leur laisser d’espoir, que leur père ne reviendrait plus, mais avec des mots qui conviennent à leur âge. La juste nuance est si dure à trouver. «Que dire quand on ne comprend rien soi-même? demande-t-elle. Amine, 6 ans, a pleuré. Alexandre, lui, 3 ans seulement, n’a pas bien compris tous les mots. A l’école, les responsables sont entrés dans toutes les classes pour expliquer qu’il ne fallait pas déranger les enfants, en les assaillant de questions ou de remarques.» Patricia poursuit: «Je leur ai dit que leur père ne voulait pas les quitter. Mais que des méchants ne l’ont pas laissé réaliser ses bonnes idées pour le Liban. Que la volonté de Dieu ne se discute pas. Alexandre a demandé si c’était de sa faute. Les enfants culpabilisent si vite…»
Que dire, que penser soi-même de ces “méchants” et d’un assassinat si odieux?
«Pierre ne connaissait pas la haine. Il était profondément bon. Je ne ressens aucune rancune pour ces gens qui ne méritent même pas mon attention. Ils sont indignes de la moindre pensée.»
Cependant, il faut que justice soit faite: «On ne peut pas laisser courir de tels criminels. Il faut que cessent ces assassinats. Je ne veux plus qu’une autre femme souffre comme je souffre aujourd’hui et, avant moi, Siham, il y a un an, à la mort de Gebran.»
Etonnamment forte, même dans la douleur, Patricia évoque une mission à poursuivre: «Comme Pierre l’aurait fait, je veillerai à l’éducation des enfants telle qu’il l’aurait voulue. “Ne les éloigne pas de ma famille, a-t-il recommandé. Garde-les dans cette ambiance.” Il comptait surtout sur Amine, son aîné, qui porte le nom de son père.» Comme un testament, il avait ajouté: «Sois forte s’il m’arrive malheur.»
Chacun naît avec son destin déjà tout tracé. Patricia y croit dur comme fer: «Je ne pousserai pas les enfants à faire de la politique, mais ne les en empêcherai pas si telle est leur volonté.» Et puis, elle a bien l’intention de poursuivre le combat, en restant impliquée comme avant dans les actions sociales du parti: «Il faut que tout le monde sache aussi que la maison de Pierre restera ouverte comme de son vivant. Il est de mon devoir de garder sa mémoire vivante, même si je sais d’avance qu’on ne l’oubliera pas.»

Forte dans le chagrin
L’absence sera lourde, Patricia le sait. Mais elle dit avoir acquis une certaine philosophie depuis le grand départ: «Je sais au fond de moi que Pierre est heureux aujourd’hui, tranquille, là où il est, et qu’il me voit. Je ressens très fort sa présence. C’est futile, mais je prête attention à toutes ces petites choses, qui lui importaient. Cela l’agaçait, par exemple, que je malmène le store de notre chambre qui faisait un bruit sourd à chaque manipulation. Maintenant, j’y prête attention. Il m’avait dit avant notre mariage: “Quand deux personnes se marient et se quittent, puis se remarient, après tant de serments, lequel de leur conjoint retrouvent-ils après la mort?” Ce jour-là, nous avons fait le vœu de rester ensemble au-delà de la mort. Nous avons toujours cru dans la continuité des sentiments. Nous nous retrouverons un jour, peu importe quand. Sinon, à quoi servirait tout cet amour? Je vis dans cet espoir, voilà pourquoi je suis encore debout. Et je n’ai plus peur de mourir; c’est lui qui viendra me retrouver. Le monde est factice, je le réalise de plus en plus. Dieu est amour. Il nous veut du bien, même si sa manière nous dépasse.»
Face à tant d’absurdité, on se fait une raison et on cherche un sens: «Peut-être sa mort a-t-elle permis à Pierre de réaliser un rêve ultime: voir tous ces drapeaux Kataëb flotter autour de lui. Il m’a fait partager son rêve et aimer sa cause. Les Kataëb sont d’ailleurs bien plus qu’un parti, c’est une leçon de vie. Celle-là même que je transmettrai à mes enfants comme l’aurait fait Pierre.»
Difficile de renoncer à vieillir ensemble et à tous les projets futurs. Pierre avait organisé un voyage à Eurodisney avec les enfants, en mars, et rêvait d’une petite fille. Elle se serait appelée Mia: «Mia Gemayel, cela sonne bien», répétait-il.
Pour l’heure, Patricia en a conscience, les jours à venir seront difficiles. Elle rejoint ces femmes en noir, dont les hommes sont partis au nom de la liberté. Réaliser l’absence, renoncer à appeler Pierre pour lui raconter ses menus soucis quotidiens, même si elle en a encore le réflexe, voilà les premiers pas de son terrible deuil, après lequel, coûte que coûte, elle entend se prendre en main. Il faudra continuer le combat. Elle sera forte comme Pierre l’avait voulu, pour elle, pour lui, pour les enfants. Elle le lui avait promis.

Isabelle Ghanem