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Monsieur Bovary
entre partir ou rester!

Quand le lien conjugal devient un boulet, le glas de la rupture sonne inévitablement. Qui n’a pas rêvé en son for intérieur de claquer la porte et de commencer une nouvelle vie! Mais si les femmes hésitent souvent, les hommes se retrouvent à l’aube de la cinquantaine, face aux vraies questions. Devant le constat de l’insatisfaction, certains prennent le large, d’autres mènent une double vie sans oser partir définitivement. D’autres enfin se résignent, trouvant une compensation dans le travail ou dans une autre activité. Y aurait-il une madame Bovary dans chaque mâle?

Les enfants ont grandi. Monsieur frôle la cinquantaine. C’est la crise du milieu de vie, l’âge où on a plus que tout besoin d’être rassuré sur son pouvoir de séduction. Hier encore, il avait 20 ans. Il rêvait de fonder une famille, d’embrasser une carrière. Aujourd’hui, c’est chose faite ou illusion perdue. Aujourd’hui, c’est son fils qui a 20 ans, ou qui les aura bientôt. «La crise du milieu de vie, affirme Dr Chawki Azouri, coïncide presque toujours avec l’adolescence des enfants. Les parents voient se réactiver leur propre adolescence: le père regarde son fils, qui a ses traits, grandir en muscles et en beauté tandis que son propre tour de taille se ramollit. La mère, elle, voit sa fille s’épanouir, tandis que la cinquantaine approchant, le miroir lui renvoie un visage flétri.» Alors, par contre-identification, les parents se mettent à multiplier les activités sportives et parfois les conquêtes. «Je n’ai jamais joué au tennis avec autant de rage que pendant l’adolescence de mon fils, confirme Naji, 57 ans. Il me semblait qu’il me narguait avec sa musculature et sa barbe naissante.»

On voudrait encore séduire
Pour se sentir toujours jeune, on voudrait encore séduire, faire de nouvelles conquêtes. A l’approche de la cinquantaine, Marc a choisi de changer de look. Il a perdu du poids, s’est laissé pousser un bouc, s’est acheté une nouvelle voiture et s’adonne régulièrement à une activité sportive. De quoi attirer les regards des femmes plus jeunes. «J’ai besoin de plaire», avoue-t-il, tandis que Rabih, 45 ans, se vante devant les copains de ses exploits de séducteur. Admettons-le: à l’âge de la remise en question, au moment où l’on se repasse le film de sa vie, les hommes semblent plus enclins à succomber au «démon de midi». L’expression n’est pas anodine: «Elle se réfère à la culture judéo-chrétienne qui diabolise la sexualité, quand elle n’est pas associée à la procréation», précise Dr Azouri. La crise du milieu de vie est démoniaque parce qu’elle renvoie à ce désir de plaisir pur, qui prime sur le devoir familial ou de procréation, puisque l’homme est déjà père.

Il part pour de vrai
Dans la majorité des cas, soit la crise passe et l’homme revient “à la raison”, soit il mène une double vie. Rarement, dans notre société, la rupture est vraiment consommée. Mais il peut arriver qu’il fonde une nouvelle famille, «une manière de joindre la procréation au plaisir», analyse Dr Azouri. Un compromis qui, d’une certaine manière, déculpabilise: en même temps qu’il opte pour la famille, il s’offre une seconde jeunesse en ayant un enfant, comme vingt ans plus tôt, comme s’il n’avait pas vieilli, comme si le temps s’était figé.
«Aller fonder un nouveau foyer stable, ou revenir à la maison, cela revient un peu au même, renchérit Boutros Ghanem, psychanalyste. Le départ peut constituer un vrai choix, dépourvu des contraintes de la société qui nous veut éternellement mariés à la même personne. Ce n’est pas nécessairement une trahison mais une capacité à recommencer. Ici, notre société fait une place vraiment ténue à l’individu, qui hors de son milieu familial ou clanique jouit de peu d’égards. Le départ est entaché de culpabilité et la double vie permet d’échapper à la décision de ne plus rester, alors qu’en Europe, on part par choix de vie, parce que l’institution du mariage n’a plus la même valeur de sacrement ou de contrainte sociale ou religieuse incontournable. Il ne s’agit plus d’une action “démoniaque”.»

La difficulté du départ effectif
Mais pourquoi, s’il en faut un qui parte, est-ce presque toujours lui? «L’homme est peut-être phylogénétiquement polygame, explique Dr Azouri. Dans son roman autobiographique, “Femmes”, Philippe Sollers raconte l’histoire d’une femme qui accuse son mari d’être bigame. L’affaire est portée devant les tribunaux. L’avocat du mari le tire d’affaire en prouvant que son client n’est pas bigame mais... polygame.» Etre polygame semble en effet bien moins préjudiciable qu’être bigame. Quelle femme dirait le contraire? «J’accepterais plus facilement que mon mari me trompe pour une question d’attirance physique que de savoir qu’il est vraiment amoureux», assure Rana, 36 ans.
C’est entendu: une femme qui peut devenir l’âme sœur est infiniment plus dangereuse pour l’épouse légitime que dix passades. Le contraire n’est pas vrai. La trahison physique est impardonnable pour la majorité des hommes (hors modus vivendi). Le désir masculin semble légitime. Peut-être parce que, historiquement, l’homme allait vers d’autres clans depuis l’interdiction de l’inceste. Il a en outre le corps et le temps de la conquête. Il est constamment tourné vers l’extérieur, alors que la femme, elle, est “intérieure” en référence à ce ventre porteur dont sont nées, comme en prolongement d’elle, des vies.

La femme ne quitte jamais
ses enfants

Parlons-en, des enfants! Même les femmes les plus émancipées, les plus carriéristes vous le diront: «On ne peut vivre longtemps loin des enfants.» «Il m’est arrivé de suivre des sessions à l’étranger, pendant une semaine et même dix jours, mais jamais je n’accepterai un contrat de travail qui m’éloigne constamment de mes enfants, avoue Souad, 38 ans, maman de deux enfants. Mon mari, lui, travaille dans les pays arabes. Il a plusieurs projets de voyage par mois.»
«J’ai le sentiment profond que mes enfants sont une partie de moi, par le seul fait qu’ils ont commencé par grandir dans mon ventre. Mon amour pour eux est viscéral», révèle Layla, 35 ans.
En outre, explique Chawki Azouri, «les femmes dans nos sociétés n’ont pas la culture du plaisir. Leur sexualité est exclusivement associée à la maternité et à la procréation. La femme ayant accédé au statut de mère se trouve valorisée socialement et cela peut suffire. Ce n’est pas le cas, par exemple, dans les sociétés d’Extrême-Orient. Au Japon, où l’on pratique le culte du plaisir féminin, les femmes ne connaissent pas les symptômes liés à la ménopause: elles font l’impasse sur les bouffées de chaleur, l’irritabilité, etc. alors que dans notre société, la ménopause marque la fin de la jeunesse et du plaisir avec l’arrêt de la procréation (il suffit de se rappeler le nom donné à la ménopause en arabe: l’âge du désespoir!).»

Partir, l’apanage des hommes
La femme traverse au cours de sa vie plusieurs deuils, dans son propre corps d’abord, en constante métamorphose. L’homme, par contre, n’a pas vécu dans son corps sa paternité. Il n’a pas vu pratiquement les changements corporels de certaines étapes cruciales de la vie. Cela lui donne peut-être l’illusion de la gloire et de la jeunesse éternelle. Nullement asservi par son corps, il est celui qui historiquement part à la conquête du monde, tandis que sa femme interrompt les périples, pour se poser avec sa progéniture. L’homme est un conquérant qui veut tout. Voilà peut-être une des raisons pour lesquelles certains hommes rechignent à renoncer à leur couple. Ils veulent conquérir des femmes, tout en restant auprès de la leur. Partir en restant est souvent le meilleur compromis, en tout cas dans notre société où toute rupture a un parfum de scandale. Dans ce dilemme transparaissent souvent la pression sociale, la culpabilité, l’angoisse d’abandon. Et une attitude franche semble d’une complication insurmontable.

La difficulté de partir
Bon nombre d’hommes refusent en effet de partir. Quand s’amorce l’idée de la rupture, des mécanismes inconscients s’activent et déclenchent l’angoisse de la séparation, qui est souvent vécue comme un saut dans l’inconnu.
Pas facile de partir même quand on l’a décidé. Les raisons sont multiples: il faut bien sûr sauver la face; il n’est pas simple de croiser le regard des autres, leurs reproches, leurs critiques. En outre, rester permet de s’épargner la culpabilité de faire mal, surtout si l’épouse est irréprochable. Mais ce n’est pas tout: combien est-on sûr de vouloir tout chambarder et abandonner une vie confortable? Et si on faisait fausse route, si on regrettait? Si on se retrouvait seul? Et puis, il n’est pas exclu que la double vie comporte des excitations qui sont dues à l’interdit!
Pour les psychanalystes, ce qui fait que l’on lève difficilement les voiles réside aussi dans la peur de partir, voisine de la peur de l’abandon. Pour le psychanalyste Jean Lemaire, «se maintenir en couple est une manière de se protéger contre la peur de l’abandon. On constate aussi que la peur d’être abandonné est beaucoup plus fréquente chez les hommes vers 45 ans, à mi-vie. Au même âge, les femmes qui ont eu des enfants éprouvent rarement cette angoisse».
Paradoxalement, celui qui s’en va reste jaloux et possessif. Il ne supporte pas l’idée de se faire remplacer. D’ailleurs, il arrive qu’un regard d’homme posé sur sa femme rallume son propre désir.
On reste aussi pour les enfants, parfois par peur de les faire souffrir. Or les spécialistes sont formels: c’est faire porter aux enfants un lourd fardeau que de les tenir responsables de la réussite ou de l’échec du couple.
Se séparer n’est jamais facile, la rupture étant toujours associée à un échec. La rupture renvoie chacun à ses attachements passés et au vide ainsi qu’à la solitude qu’implique une séparation. Souvent, pour éviter l’épreuve suprême d’être eux-mêmes quittés, les hommes passent d’une relation à une autre en prenant l’initiative de rompre. Une fuite en avant, mais une fuite quand même. «La vie ne s’arrête pas avec une rupture, précise Boutros Ghanem. Personne n’est responsable de ses sentiments. La rupture peut être constructrice mais elle implique un travail psychique qui peut s’avérer long, pour faire le bilan et trouver la libération.»

Isabelle Checrallah