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Le véritable sens de la manipulation psychologique est d’obtenir de quelqu’un qu’il fasse quelque chose qu’il ne veut pas faire, sans qu’il s’en aperçoive. La manipulation peut être involontaire ou volontaire. Mais il ne s’agit pas là d’un comportement passager, comme on peut en rencontrer au quotidien, mais d’un processus systématique et destructeur que le manipulateur ne regrette pas.
Sournoise et pernicieuse, la manipulation dont nous parlons ici est un moyen de communication intimidant, qui se nourrit de nombreux procédés. Pour toucher, émouvoir, dominer, le manipulateur est prêt à user de culpabilisation, de mensonge, de flatterie, de médisance, de bouderie, parfois, de violence, de menace ou de chantage, mais aussi de langage infraverbal tel que mimiques, grimaces, silence à des moments bien choisis, changement de ton, avec des personnes dont il a saisi les points faibles.
Pour le manipulateur, la fin justifie les moyens. Son but: la persuasion, l’asservissement et la domination. Dans son système de communication, la violence est sousjacente, mais indirecte, ce qui rend la riposte difficile. La victime, elle, baigne dans un indicible malaise. Comment répondre à la violence qui ne se dit pas? Comment se plaindre quand on n’est pas capable de repérer l’agression?
L’agresseur
Qui est le manipulateur? «Le manipulateur, explique Boutros Ghanem, psychanalyste, est ce qu’on appelle en langage psychanalytique un pervers narcissique, c’est-à-dire une personne axée sur elle-même et désireuse de tout contrôler. Par ce procédé, elle chosifie sa victime, qui n’est plus considérée en tant qu’autre, libre de ses choix, et qui, par conséquent, en souffre profondément. La manipulation est, pour celui qui la subit, une véritable torture morale. Comme le manipulateur a un fonctionnement caché, puisqu’il détourne les lois et les limites mêmes de la communication, on peut difficilement lui répondre directement.»
Ces situations se rencontrent dans tous les milieux: professionnel, amoureux, amical. Le manipulateur peut être aussi l’Etat et les médias, et le manipulé, un groupe.
La victime
Il faut deux parties pour que la manipulation soit efficace: celle qui manipule et celle qui cède à la manipulation. Pourquoi cède-t-elle? Tout simplement parce que le manipulateur touche chez elle une corde sensible.
La victime a un rôle à jouer puisqu’elle est entrée dans la manipulation. Mais surtout, elle se trouvait là au bon moment et, d’une façon ou d’une autre, elle est devenue gênante. Elle est pour le manipulateur un objet interchangeable, qui a eu tort de se laisser séduire et dont il a saisi le point faible. Il y a une forme de soumission chez la victime, mais surtout une véritable impuissance puisqu’elle est ligotée psychologiquement.
Certains traits de caractère sont communs chez les victimes de manipulation. Ce sont des personnes méticuleuses, bonnes vivantes et qui affichent leur bonheur (ce qui suscite l’envie). Elles ont en outre tendance à essayer de comprendre l’autre, et à justifier son comportement.
Souvent, le manipulé fait preuve de soumission pour des raisons diverses. Elles peuvent être psychologiques: tendance à la culpabilisation, tendance masochiste. Mais les raisons peuvent être également sociales, notamment au sein du couple: enfants, peur du mari, sentiment que c’est normal…
Dans notre société orientale, il n’est pas rare que l’homme abuse de son pouvoir. La femme, dont l’histoire personnelle compte, bien sûr, a l’impression de n’être plus rien sans un mari tyrannique. Ce fonctionnement est le seul qui semble la faire exister auprès de lui. Il ne la reconnaît pas autrement. Elle ne se reconnaît pas autrement.
Le couple manipulateur-manipulé
La manipulation peut exister dans toutes les relations: familiale, amicale, etc. Mais quand elle s’installe dans le couple, elle devient une dynamique relationnelle, un engrenage dont il est difficile de sortir.
«La perversion, explique Boutros Ghanem, existe quand il n’y a pas d’affect, ou encore quand il y en a trop. Il semblerait que la personne qui manipule redoute ses sentiments aussi bien d’amour que de rejet et que son comportement oscille entre le désir d’accaparer l’autre et de le maintenir à distance par peur de l’engagement. Alors, il agit de manière indirecte, escamotant le conflit trop net qu’il ne peut affronter.»
Dans un couple normal, le renforcement narcissique est mutuel, même s’il peut exister des moments d’emprise ponctuelle. Dans les couples manipulateur/manipulé, le dénigrement et les attaques souterraines sont systématiques. Les exemples foisonnent: pour gagner le cœur de Wadad, Rabih a entrepris une véritable opération de séduction, la harcelant en permanence. Quand elle accepte ses avances, elle découvre qu’il est infidèle et décide de le quitter. Il pleure, la supplie, passe la nuit sous sa maison. Elle cède une fois de plus. Une fois mariés, Rabih reste infidèle. Sa vie est faite de mensonges soi-disant regrettés, ponctués de départs et de retours incertains. Wadad vit dans l’incertitude. Pour asseoir son emprise, Rabih l’humilie en public, insiste sur ses erreurs, pour ne pas lui laisser la possibilité de lui reprocher les siennes. Il utilise fréquemment la formule: «C’est inadmissible pour quelqu’un de cultivé.» Wadad ne s’exprime plus en société de peur de commettre des erreurs. Que répondre? «Je suis en faute, je ne sais rien, je gâche mon couple.» Voilà sa réflexion. Dès qu’elle amorce une révolte, Rabih devient conciliant, la flatte, lui dit qu’il la comprend et qu’elle ne doit pas se fâcher mais faire un effort. Prise entre le désir de plaire à Rabih et la culpabilité, elle ne trouve plus les moyens de se défendre. Elle pense qu’elle ne sait pas le garder près d’elle. Elle se sent redevable et coupable. «Le manipulateur, explique encore Boutros Ghanem, utilise ce qu’on appelle la projection: il voit dans l’autre ce qu’il refuse en lui-même…»
La manipulation institutionnelle
L’agression du manipulateur est paralysante dans toutes les situations, notamment en milieu professionnel, où l’on doit s’activer en permanence, et où le groupe revêt une importance capitale. Joëlle en a fait les frais. Elle est tombée dans les filets d’une manipulatrice, qui lui a fait vivre un enfer. Embauchée dans une société, aux côtés de Rima, et à la demande de cette dernière, Joëlle devient le souffre-douleur de Rima qui a un message double. En même temps qu’elle a besoin de Joëlle, elle est jalouse de la place qu’elle commence à se faire dans l’entreprise. Elle s’attelle alors à la harceler moralement. Les attaques se passent de langage verbal: au matin, dès son arrivée, elle la toise de la tête aux pieds, sans rien dire. La jeune fille se demande ce qui cloche dans sa tenue. Quand elle lui demande un papier, elle l’attend en trépignant et grimaçant. La jeune fille se justifie en permanence, a effectivement du mal à trouver son papier, ayant perdu ses moyens. Les questions sont ironiques, détournées. Quand la jeune fille s’exprime aux réunions, Rima la contredit sur un ton infantilisant. Joëlle finit par se révolter et se plaint à la direction. Sa plainte, jugée non consistante, est rejetée. Rima, quant à elle, accuse Joëlle, dont le rendement en effet est en baisse d’incompétence. Joëlle, au final, a été menée à l’échec, et la manipulatrice est arrivée à ses fins.
La révolte face à un manipulateur est difficile. De quoi se plaint Joëlle? D’un regard? D’un soupir? Sont-ils préjudiciables? Et s’ils ne lui étaient pas adressés? Dans ce cas, ne serait-elle pas trop susceptible? Ce malaise est amplifié parfois par le groupe, qui, entraîné par le manipulateur, se plaît à créer un bouc émissaire.
Comment s’en sortir?
Face à un pervers, on ne gagne jamais. Tout au plus, on peut apprendre quelque chose sur soi-même. La manipulation en milieu professionnel peut aboutir parfois à une plainte à la justice dans certains pays.
La tentation est grande pour se défendre de recourir aux mêmes procédés que le manipulateur. Pourtant, si on est la victime, c’est bien qu’on est le moins pervers des deux. On perdrait au jeu. Le recours à la loi est le seul recours quand on peut prouver la manipulation.
Il s’agira donc tout d’abord de repérer le processus pervers. Souvent, il suffit de s’arrêter sur son malaise et de constater que des sentiments de gêne, de tristesse, de sourde gêne surgissent à son contact. Ils sont le premier repère. Ce sont ces émotions qui permettent de mieux cerner l’expérience et de s’en sortir.
Puis, il convient d’analyser le problème, à froid, en abandonnant sa culpabilité et en acceptant que quelqu’un d’aimé a pu nous nuire (comme dans le cas d’une manipulation dans la famille), et qu’il a un trouble de personnalité dangereux.
Si la victime n’entre plus dans le jeu pervers, cela déclenche chez le pervers une surenchère de violence qui le conduira à la faute. Voilà une manière de le faire perdre à son propre jeu sans utiliser les manœuvres perverses, un danger à éviter puisque le but du pervers est de pervertir l’autre et de l’amener à devenir effectivement mauvais. Il importe cependant de connaître ses tactiques et son mode de fonctionnement pour déjouer ses agressions.
Une règle essentielle: cesser de se justifier, car cela peut amener le harceleur à repérer la moindre erreur. Rester indifférent, impassible, imperturbable - parce qu’il veut nous faire sortir de nos gonds - aide à sortir du jeu.
Dans le domaine professionnel, être extrêmement rigoureux et irréprochable afin de ne pas donner des arguments de faiblesse au bourreau.
Face à la perversion, le dialogue et les explications ne servent à rien. On ne négocie pas avec le pervers. On lui tourne le dos. Mieux vaut que l’échange se fasse par l’intermédiaire d’un tiers. Car la difficulté réside dans l’absence de preuve flagrante. Souvent, un témoin peut être un soutien utile. L’on peut préparer sa défense à l’appui d’incidents repérables. Dans l’institutionnel, il est recommandé de noter les échanges qui ont pu provoquer le malaise et les comportements successifs ressentis comme de la manipulation.
Enfin, l’on peut s’en sortir par la psychothérapie. Elle permet de comprendre la raison d’un tel embourbement, de guérir et de ne pas retomber sous le joug d’un manipulateur.
Isabelle Checrallah
La manipulation des masses
La manipulation sévit entre les individus, mais il arrive aussi que la perversion régisse le pouvoir sur des masses. Cela peut être le cas, par exemple, de certains systèmes politiques, où l’Etat veut maintenir un système totalitaire (à l’instar des systèmes en vigueur du temps de Staline et Hitler) et faire taire la révolte. Des stratégies bien précises sont utilisées dans ce cas. En voici quelques-unes:
- La diversion: elle consiste à détourner l’attention du public des problèmes mais aussi des connaissances essentielles, dans les domaines de la science, de l’économie, de la psychologie, grâce à un déluge continuel de distractions et d’informations insignifiantes.
- La création des problèmes: on crée d’abord un problème, afin que le public soit lui-même demandeur des mesures qu’on souhaite lui faire accepter. Par exemple, laisser se développer la violence urbaine, pour pousser les gens à demander des lois sécuritaires au détriment de leur liberté.
-L’application progressive d’une mesure: pour faire accepter une mesure inacceptable, il suffit de l’appliquer progressivement, en dégradé, sur une durée de 10 ans. C’est de cette façon que des conditions socio-économiques radicalement nouvelles peuvent être imposées: hausse des prix, salaires n’assurant plus un revenu décent, autant de changements qui provoquent une révolution s’ils sont appliqués brutalement.
- Différer une mesure: une autre façon de faire accepter une décision impopulaire est d’obtenir l’accord du public dans le présent pour une application dans le futur. D’abord, parce que l’effort n’est pas à fournir tout de suite. Ensuite, parce que le public a toujours tendance à espérer que «tout ira mieux demain».
- S’adresser au public comme à des enfants en bas âge. Il a été constaté que si on s’adresse à une personne comme si elle était âgée d’une dizaine d’années, elle risque d’avoir une réponse ou une réaction aussi dénuée de sens critique que celles d’une personne de 10 ans.
- Faire appel à l’émotionnel plutôt qu’à la réflexion. Technique classique pour court-circuiter le sens critique des individus. De plus, l’utilisation du registre émotionnel permet d’ouvrir la porte d’accès à l’inconscient pour y implanter des idées, des désirs, des peurs, ou des comportements...
- Maintenir le public dans l’ignorance et la bêtise. Faire en sorte qu’il soit incapable de comprendre les technologies et les méthodes utilisées pour son contrôle.
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