Rajeh Khoury
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La relation de Gebran Tuéni avec Rajeh Khoury remonte au tout début de la guerre civile de 1975. «A l’époque, j’étais responsable de la politique étrangère au quotidien Al Hayat et de la politique arabe et israélienne à la revue Al Hawadeth, raconte-t-il, d’une voix tremblante d’émotion qu’il essaie en vain de maîtriser. Nous nous sommes rencontrés pour la première fois dans les locaux du Nahar et avons déjeuné ensemble. Une relation entre collègues nous a alors rapidement liés.» Une amitié qui se renforcera au fil des ans. «A plusieurs reprises, nous nous sommes rencontrés lors de débats animés avec le président martyr, Bachir Gemayel, poursuit Rajeh Khoury. Notre relation s’est développée dans le souci de préserver les slogans scandés tout au long de la guerre, qui ne sont autres que la liberté, la souveraineté et l’indépendance du Liban.»
Bien qu’An-Nahar soit pionnière dans la défense de ces principes et malgré le fait qu’il «soit le fils d’An-Nahar», Gebran s’est trouvé une «échappatoire» lorsqu’il a créé Nahar al Chabab (le Nahar des Jeunes). «Il accordait une grande importance à ce supplément, parce qu’il croyait fermement au rôle des jeunes dans la construction de l’avenir, explique Rajeh Khoury. Il était convaincu que si nous réussissons à conquérir les jeunes, nous garantirons l’avenir du pays. La jeunesse était à ses yeux un sujet principal, vital et stratégique. Il estimait que le dialogue avec les jeunes rendait, à long terme, plus efficace la formation de la nation, qu’il s’agit d’une voix qui porte loin. C’est d’ailleurs le slogan qu’il a choisi pour sa campagne législative.»
Tous ceux qui ne connaissent pas Gebran, n’estiment pas à sa juste valeur l’importance qu’il accordait aux jeunes. «Nous avions au quotidien une rubrique intitulée “Hyde Park”, se souvient Rajeh Khoury. C’est une sorte de tribune libre qui permet aux jeunes de donner leur avis sur la situation politique du pays, comme sur plusieurs autres sujets ou problèmes qui les préoccupaient. Si, pour une raison ou une autre, cette rubrique ne paraissait pas, il piquait une colère noire. Il considérait que cette rubrique était plus importante que tous les discours politiques réunis. Son obsession était l’éveil des jeunes, parce que je suppose, qu’au fond de lui-même, il considérait que l’ancienne génération, c’est-à-dire celle de 1943 à aujourd’hui, nous a menés à la tragédie de 1975. Pour lui, tous ces discours sur la cohabitation n’ont pas réussi à édifier ni à jeter les bases d’une vraie nation. La preuve, c’est que le Liban s’est effondré et a été transformé en champ de bataille. Il est vrai que ce sont les guerres des autres qui sont en train d’être menées sur le sol libanais, mais même dans ce cas, cela montre que nous sommes manipulables au point de pouvoir servir d’outil aux autres.»
Privilégier sa libanité
Persuadé que le Liban a été édifié sur des bases fragiles qui se sont effondrées en 1975, Gebran Tuéni insistait sur la nécessité de «développer chez les jeunes une culture citoyenne, qui dépasse les limites des communautés pour s’inscrire dans le cadre de l’identité libanaise unique», c’est-à-dire privilégier sa libanité à son appartenance communautaire. «Même si nous n’en avions jamais discuté, je suis persuadé qu’il pensait que nous ne pourrions régler le problème au Liban que si nous offrions aux nouvelles générations libanaises une éducation ayant pour bases des principes clairs et sains, susceptibles de rapprocher les uns des autres et de restituer au pays la place qu’il mérite, surtout dans le contexte actuel de chocs de civilisations, indique M. Khoury. Après le 11 septembre, les choses ont pris une tournure conflictuelle et il pensait que le Liban est le seul contre-exemple, puisque c’est un pays de cohabitation. Le Liban aurait, à une certaine période, vécu une expérience unique sans l’ingérence extérieure et la mauvaise éducation interne. Ce qu’il faudrait, c’est que ce pays évolue à contre-courant, à condition qu’il y ait une volonté authentique de construire le pays. Ce qui s’est passé le 14 mars, si on le dépouille de sa dimension politique, nous montre que la base populaire aspire à construire une nation de chrétiens et de musulmans, parce que toutes les communautés étaient représentées ce jour-là.»
«C’étaient les projets de Gebran à long terme, ajoute Rajeh Khoury, jetant un regard sur son ami, dont le portrait ne quitte plus le mur de son bureau depuis le funeste 12 décembre 2005. C’est la raison pour laquelle d’ailleurs il avait insisté dans son serment du 14 mars sur l’unité entre chrétiens et musulmans. Pour lui, un même destin doit nous unir pour bâtir le Liban.»
Gebran Tuéni était un militant, rappelle Rajeh Khoury, d’une franchise si absolue qu’elle le distinguait des autres. «Il était convaincu qu’il fallait dire la vérité aussi dure soit-elle, sans détours, dit-il. C’est peut-être ce qui en a fait une cible pour ses ennemis et qui a mené à son martyre. Sa franchise, sa foi en la vérité absolue, sa façon de raconter cette vérité, son attachement absolu à la souveraineté et à l’indépendance du pays dérangeaient. De plus, il ne faut pas oublier que Gebran Tuéni, étant le fils d’un grec-orthodoxe et d’une druze, n’accordait pas une importance primordiale à l’appartenance confessionnelle.»
Gebran le peintre
Gebran Tuéni accordait une importance particulière au déménagement des locaux d’An-Nahar de Hamra au centre-ville de Beyrouth. «Chaque matin, il m’appelait pour me demander de passer au chantier afin de me montrer une porte, de demander mon avis sur les inscriptions qu’il fallait choisir pour les séparations en verre, raconte Rajeh Khoury, évoquant ce souvenir avec tendresse. Il concevait ces bureaux comme un peintre devant sa toile. Il s’occupait des moindres détails. Plus tard, il faisait faire la tournée des locaux à tous ses visiteurs, pour leur montrer sa grande réalisation.» «Je suis celui qui comprend Gebran le plus et je pense qu’il rêvait d’un Liban à l’image des nouveaux locaux d’An-Nahar, confie son ami. Il rêvait d’une nation moderne, éduquée, évoluée, réussie, élégante, riche, qui surprenne les autres. Et An-Nahar, dans sa nouvelle formule et sa nouvelle philosophie, était une image réduite de sa vision du Liban.»
Après le 14 mars et avec le début de la série des attentats, les amis de Gebran le sommaient de tenir un langage plus modéré. «Je faisais partie de ceux qui insistaient auprès de lui, au quotidien, pour baisser le ton, assure Rajeh Khoury. Je lui répétais que ce pays ne supportait ni la franchise ni la vérité crue. Après la tentative d’assassinat de May Chidiac, je le suppliais tous les jours de se rendre à Paris et de nous laisser prendre en charge le journal. Un jour je lui ai dit: “Tu as déjà été à Paris. Pourquoi tu es rentré?”. Il me répondait toujours en insistant sur deux points, dont je me souviens aujourd’hui avec amertume: “Nous ne valons pas mieux que ceux qui ont été assassinés. Nous suivons le même chemin des libertés.” Il me disait aussi que personne ne meurt avant que ne sonne son heure. Il a persisté dans sa volonté de rester au Liban, malgré mes supplications.» Peut-être que sa personnalité très vive a contribué à sa mort précoce, estime-t-il: «C’était quelqu’un de très actif. Il parlait vite, marchait vite, prenait ses décisions vite. Il était continuellement pressé, comme s’il voulait accélérer le temps.»
Courait-il au martyre? «Je ne sais pas, répond M. Khoury, essayant de contenir ses larmes. Sinon, pourquoi est-il rentré, tout en sachant qu’il était menacé et qu’il en a été officiellement informé? Mais il a insisté à rentrer au Liban. D’ailleurs, la période qu’il a passée à Paris lui a beaucoup pesé. Comme s’il était en exil, loin de la scène, d’An-Nahar, des événements du Liban. Je sais que le jour de son dernier retour au Liban, son père et son épouse ont essayé de l’en dissuader. Mais il a insisté à le faire et il a été sauvagement assassiné.»
Une plaie à jamais ouverte
Le lien entre Gebran et Rajeh est tellement fort que le coup assené par sa mort paraît insoutenable. «Sur le plan humain, journalistique et émotionnel, Gebran est une blessure qui restera toujours brûlante, une plaie à jamais ouverte, confie Rajeh Khoury, d’une voix rauque, étouffée par les sanglots. Premièrement, la manière dont il a été assassiné est plus injuste que la mort elle-même. Injuste envers lui, envers la nation, envers son institution, envers ses amis, les jeunes, son épouse, ses filles, son père… Plus de quarante jours ont passé depuis son assassinat, et le pays est toujours en état de choc.»
Le regard perdu dans le vide, Rajeh Khoury ajoute que sa relation avec Gebran était une relation d’amitié et de travail. Pendant près de trente ans, ils ont su partager autant les moments difficiles et agréables.
«Je me rappelle de la période qui a précédé mon entrée au An-Nahar, se souvient-il. A l’époque, je faisais paraître Al Hayat à partir du domicile de Kamel Mroué, à Beit Mery. C’était durant la guerre des cent jours. Nous avons été obligés de fuir les locaux du journal à Sin el Fil et de nous réfugier à Beit Mery, à proximité des Tuéni. A cette époque, le téléphone cellulaire n’existait pas encore. Il y avait le téléphone chypriote. Et je me souviens que Ghassan Tuéni m’appelait constamment de Paris et me demandait de “veiller sur Gaby”. Ce dernier était mon ami, une partie de moi. J’ai vécu avec lui toute cette période. Et quand j’ai rejoint l’équipe d’An-Nahar, à la demande pressante de son père, puisque c’est avec ce dernier que j’entretenais des relations professionnelles, Gaby était heureux d’avoir l’un de ses amis dans l’équipe. Un ami qui le comprend et qui est aussi soucieux de l’avenir du journal que lui.»
«Je suis blessé en tant que Libanais et en tant qu’ami, affirme Rajeh Khoury. Je sais, qu’en fin de compte, l’histoire est riche en martyrs. Mais je sens que la plaie causée par l’assassinat de Gebran est très profonde. Je ne peux pas parler de Gebran d’une manière rationnelle. C’est l’émotion qui l’emporte toujours. Je ne sais pas pourquoi la mort de Gebran me rappelle la guerre de Troie. La tragédie grecque repose sur trois facteurs essentiels: le grand malheur, en l’occurrence la mort, la noblesse et l’héroïsme. Pour moi, la mort de Gebran est une tragédie moderne. Je sens qu’il est Hector et qu’il est mort devant la muraille de Troie. Je sens que cette tragédie est celle de toute une nation. Le Liban est Troie, Gebran est mort en martyr comme Hector et Ghassan Tuéni est Priam. C’est une tragédie empreinte de noblesse, de gloire et d’espérance.»
La dernière rencontre entre Rajeh et Gebran s’est déroulée la veille de son départ pour Paris. Rajeh Khoury espérait que Ghassan Tuéni réussirait à convaincre son ami de rester en France. «La nuit était déjà tombée, se souvient-il. Je n’avais pas encore fini mon article. Il est venu me voir dans mon bureau. Il est resté un moment en ma compagnie pour s’enquérir de mon nouvel article. Je savais qu’il se rendait à Paris. Je lui ai alors dit: “Ce n’est pas la première fois que nous parlons de cela. Prolonge ton voyage. Laisse-nous le temps de comprendre ce qui se passera. Tu connais mieux que moi la situation.” Comme à son accoutumée, il a ri et commencé à plaisanter. Il m’a dit: “On en reparlera, on verra.” C’était la dernière fois qu’on se parlait. J’ai été surpris par son retour.» Et par sa mort.
Pour rendre hommage à Gebran et pour que sa mort serve à quelque chose, Rajeh Khoury affirme qu’il est «de notre responsabilité de suivre le chemin qu’il a tracé et qui consiste à bâtir une vraie nation souveraine, libre et indépendante». «Un pays aussi moderne que cette institution, un pays qui ressemble à une toile d’artiste, indique-t-il. Mais il ne faut surtout pas croire qu’une personne est facilement remplaçable.» Parce qu’à la base, l’homme, c’est le style, dit-il. «Et puis, parce que Gebran est unique.» «Certains estiment qu’il était assez dur, note M. Khoury. Mais c’est Gebran et je ne peux que l’accepter tel qu’il est, maintenant qu’il est devenu le martyr de la liberté dans ce pays.»
Jusqu’à présent, Rajeh Khoury trouve une grande difficulté à se souvenir des jours heureux qu’ils avaient vécus ensemble. La mémoire le trahit, d’autant que l’exemple de la guerre de Troie est omniprésent. Et le soir, lorsque l’ambiance devient calme au An-Nahar, il sent que «Gebran reprend vie et circule parmi les bureaux, comme il avait l’habitude de le faire, glissant une parole bienveillante à chacun et imprégnant les locaux de son habituel enthousiasme». Il “revit” pour veiller sur ses collègues et sur le travail. Comme il a toujours su le faire.
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