Razi el Hajj
|
![]() |
C’est en 2002 que Razi el Hajj a rencontré pour la première fois Gebran Tuéni. A l’époque, il cherchait un parrain pour son Club des jeunes de la Renaissance, un courant qui regroupe de jeunes indépendants aspirant au changement, qu’il a fondé en 1997, à l’âge de 13 ans. «Nous cherchions à créer un courant différent des mouvements et partis politiques qui continuent à occuper la scène libanaise et à qui nous reprochions les divisions dans le pays, raconte Razi el Hajj. Nous avons alors pensé à créer un groupe qui rassemble tous les jeunes indépendants désireux de changement et ayant la volonté d’œuvrer pour un meilleur Liban, sans que la politique en elle-même ne soit toutefois l’unique fin.»
C’est ainsi que ces jeunes, dans le cadre de leur premier événement, ont travaillé une journée durant dans les stations d’essence, à Jounieh. «Nous avons voulu lancer un message aux Libanais pour leur dire que le travail, quelle que soit sa nature, n’est pas une honte et qu’il fallait enfin penser à trouver une solution à la main-d’œuvre étrangère», explique Razi el Hajj. Les idées ne manquaient pas à ce groupe de jeunes qui désiraient pousser, citoyens ordinaires et hommes politiques, jeunes et moins jeunes, à trouver des solutions aux «problèmes sociaux qui pèsent sur le pays, tel le problème de l’électricité».
Au fil des mois, Razi el Hajj a réalisé qu’il ne pouvait pas continuer seul et qu’il lui fallait un parrain. «Gebran Tuéni était la personne qui incarnait le plus mes idéaux, confie-t-il, d’une voix émue. Au départ, je pensais que je ne réussirais pas à obtenir facilement mon rendez-vous. Je ne voulais pas que mon père (Wadih el Hajj) intervienne en ma faveur, en sa qualité de membre du rassemblement de Kornet Chehwan. Je voulais rencontrer estéz (titre équivalent à “maître”) Gebran pour lui soumettre de nouvelles idées et lui proposer un plan de changement. Comment le ferais-je si j’allais obtenir mon rendez-vous de cette façon? J’ai alors appelé le bureau de Gebran Tuéni et quelle ne fut ma surprise lorsque Yousra, son assistante, m’a fixé un rendez-vous pour la semaine qui suit!»
L’accueil de Gebran Tuéni était «chaleureux». «Il a su me mettre à l’aise et me parler comme si nous étions de vieux amis», se souvient Razi el Hajj, précisant qu’il avait pris un article qu’un journaliste d’An-Nahar avait écrit sur le Club. «Il l’avait déjà lu, se souvient-il, les yeux brillants d’émotion. Il m’a fait partie de son admiration pour notre travail et m’a encouragé à poursuivre cette action, m’affirmant que le vrai changement ne s’opèrerait que lorsqu’un nouveau courant verrait le jour. Autrement, les jeunes seront dans quelques années une copie conforme de leurs actuels dirigeants. Il m’a dit que cela n’est pas sain et que c’est la raison pour laquelle il fallait encourager les jeunes à innover. Il m’a également dit: “Tu dois te faire à l’idée que dans 99% des cas, tu auras une grande difficulté à réaliser ton rêve. Mais il faut persévérer. C’est un défi que tu dois relever, parce que tu es en train d’ouvrir la voie à d’autres jeunes qui pourront s’inspirer de ton action et entamer à leur tour une action similaire qui pourrait aboutir.”»
Cette première rencontre avec Gebran Tuéni restera à jamais gravée dans la mémoire de Razi el Hajj. «Il a été franc, note-t-il. Tout en m’encourageant, il a insisté sur les innombrables problèmes que je pourrais rencontrer. Il ne ressemble pas à ces politiciens qui traitent les autres avec légèreté. Je lui ai alors demandé de parrainer la Renaissance libanaise. Il a aussitôt accepté.»
A la rencontre des jeunes
Les jeunes de la Renaissance se réunissaient avec Gebran Tuéni de façon périodique. «Il était à la recherche constante de nouvelles idées susceptibles d’améliorer la situation économique, indique Razi el Hajj. Il s’intéressait à des problèmes différents de ceux qui préoccupaient nos politiciens. Il allait à contre-courant. Il se faisait du souci pour la jeunesse libanaise. Il ne voulait pas qu’elle reste renfermée sur elle-même. Il souhaitait que les jeunes, toutes tendances sociales et confessionnelles confondues, se réunissent autour d’une même table pour discuter de leurs problèmes communs.»
Cela a poussé le Club des jeunes de la Renaissance à organiser une rencontre, le 25 mars 2003, réunissant quelque 150 élèves et étudiants des différentes régions libanaises. «Cette rencontre n’avait rien de commun avec le folklore habituel, assure Razi el Hajj. Au cours de la réunion, nous avons essayé de trouver des moyens pour dialoguer, loin de l’influence des chefs politiques et communautaires. Pour nous encourager, il a envoyé un photographe d’An-Nahar, qui est resté avec nous toute la journée.»
«Il aimait beaucoup les jeunes et ne s’adressait pas à eux d’un air hautain, ajoute-t-il. Il nous exprimait de l’enthousiasme. Au cours de sa campagne législative, il ne cessait de nous répéter: “Chabeb, trouvez-moi de nouvelles idées.” A part lui, quel autre politicien aurait demandé conseil à un jeune? Gebran Tuéni était exceptionnel.» Razi el Hajj se réunissait avec le “parrain” tous les deux mois. «Je lui exposais nos activités et il nous dirigeait dans notre action, dit-il. Une fois, il nous a proposé de passer une journée à la Caisse nationale de Sécurité sociale, en guise de protestation contre l’anarchie qui y règne et de soutien aux citoyens dont l’attente s’éternise pour une simple formalité. Il nous a suggéré de leur offrir une mankouché ou un jus. Malheureusement, nous n’avons pas pu exécuter l’idée.» Et Razi el Hajj de poursuivre: «Il était innovateur. Et j’avais la conviction que j’allais réussir et réaliser mon rêve grâce à sa présence et son soutien. Le fait de lui parler et de l’entendre me donnait de l’espoir et j’avais l’impression que nous, les jeunes, allions finalement réussir à échapper au cercle vicieux dans lequel nous évoluons.»
Lors de leurs habituelles discussions, Razi el Hajj a confié à Gebran qu’il fallait trouver une solution au chômage au Liban, déplorant le manque d’opportunités de travail. «Il m’a alors demandé si le Club avait mené une enquête en ce sens, se rappelle Razi el Hajj. Comme j’ai répondu par la négative, il m’a alors dit: “Comment prétendez-vous lutter contre le chômage si vous ne possédez pas de données scientifiques sur le problème?” Sa réaction nous a poussés à mener une enquête, dans le cadre de nos moyens évidemment, et nous avons trouvé que dans 24% des cas, le chômage au Liban résulte d’une mauvaise orientation professionnelle de base.»
Gebran Tuéni savait mettre le doigt sur la plaie sans pour autant heurter les autres, dit Razi el Hajj. «Il savait nous guider, remarque-t-il. Il insistait sur les bénéfices de l’enseignement technique et sur la nécessité d’orienter les jeunes vers ces spécialisations. Il accordait de même une grande importance à la culture des jeunes.»
Dans le cadre de leurs discussions politiques, Gebran Tuéni disait que «les hommes politiques actuels sont un pont pour la nouvelle étape, parce qu’aucun parti ne pourra survivre en gardant les principes actuels», remarque Razi el Hajj, évoquant avec un sourire nostalgique les tournées que Gebran lui a fait faire dans les nouveaux locaux d’An-Nahar. «Vous sentiez que son rêve s’était réalisé lorsqu’il a déménagé au centre-ville», remarque-t-il.
A-t-il jamais ressenti un conflit de génération entre eux? «Pas du tout, affirme Razi el Hajj. Je ressens cela avec mon père et non pas avec Gebran. J’étais très proche de lui et je craignais par moments de le déranger. Mais il ne me l’a jamais fait sentir. Au contraire, il m’invitait à prolonger les visites que je lui rendais. Il s’intéressait à tout ce que nous faisions et me demandait de lui raconter tout dans les moindres détails.»
Le choc
Un jour, Razi el Hajj trouve sur le bureau de Gebran Tuéni les prévisions de Michel Hayek. «Je lui ai spontanément dit: “Estéz, soyez prudent!”, se rappelle-t-il avec chagrin. Et lui de me répondre: “Ce sera la volonté de Dieu.” Et il a commencé à plaisanter. Mais moi, ces papiers posés nonchalamment sur son bureau me troublaient.»
Et pour cause. Quelques semaines plus tard, le funeste 12 décembre, Gebran Tuéni est assassiné. «Je venais de me réveiller et je prenais mon café, se souvient Razi el Hajj, le regard voilé par la tristesse. J’ai su qu’il y a eu une explosion dans la région de Mkallès. Et quelques minutes plus tard, mon père m’appelle pour m’annoncer: “Ton ami l’a échappé belle.” J’ai paniqué. J’ai appelé Gebran Tuéni sur son portable. Rien. Le réseau était perturbé. J’ai alors craint le pire. C’était le moment le plus dur de ma vie.» Et le pire s’est passé.
Pour rendre hommage au parrain des Jeunes de la Renaissance, Razi el Hajj s’est engagé à poursuivre sa pensée et essayer de réaliser son rêve, quels que soient les défis et les obstacles. «Je promets à Gebran Tuéni de le faire, même si je me retrouve seul, assure-t-il. Il faut créer des projets pour le pays et trouver des solutions radicales aux problèmes que nous rencontrons. Nous souhaitons dans ce cadre que les responsables donnent la chance aux jeunes de participer à la politique du pays. C’est un point sur lequel Gebran Tuéni insistait. D’ailleurs, n’a-t-il pas proposé quelques jours avant sa mort un projet au Premier ministre pour la formation d’un gouvernement parallèle des jeunes? A court terme, nous allons inaugurer une bibliothèque publique à Baskinta et lui donner son nom. C’est un projet qu’il désirait réaliser et il comptait nous offrir des ouvrages de la maison d’édition Dar An-Nahar.»
Nada Merhi
|