«Je ne vais pas me cacher toute ma vie»
par Renaud Girard*
«Bienvenue dans l’œil du cyclone!», avait lancé, dans un grand éclat de rire, Gebran Tuéni en recevant le journaliste du Figaro dans son bureau de la rue Accaoui, en plein milieu du quartier chrétien d’Achrafieh, alors bombardé en permanence par l’artillerie syrienne. C’était au printemps 1989 et le premier ministre provisoire, Michel Aoun, avait commencé sa “guerre de libération” contre l’occupant syrien.
Ayant pris parti contre le régime de Damas, Gebran Tuéni avait dû quitter ses bureaux de Hamra à Beyrouth-Ouest, pour s’installer dans cet immeuble d’habitation anonyme. Pris de pitié pour le reporter débarqué de France et perdu dans l’imbroglio libanais, l’homme de presse eut la patience de lui expliquer le front, rue par rue. «Tu es désormais ici chez toi, tu peux monter quand tu veux et te servir du téléphone autant que tu veux», dit-il.
C’était un entrepreneur
Engagé, Gebran Tuéni l’était, mais il n’avait pas l’engagement sinistre. Il était enthousiaste, entreprenant, et sa conversation était exempte de cynisme. Son soutien à la cause nationale du général Aoun ne dérapait jamais dans la haine ou dans l’amertume. Parfois, il avait au téléphone de longues et joyeuses conversations en arabe - entrecoupées de séquences en français - avec un interlocuteur situé de l’autre côté de la ligne de front. C’était avec son oncle Marwan Hamadé, le frère de sa mère poétesse, de dix ans plus âgé que lui. Druze, Marwan était déjà à l’époque l’un des principaux lieutenants de Walid Joumblatt qui, à l’époque, soutenait encore la Syrie.
Aimant le journalisme et les journalistes, Gebran avait à coeur de les aider. Il me donna mille coups de main logistiques, sans jamais essayer d’imposer son point de vue personnel. En mars dernier, à l’époque où se déroulaient les manifestations monstres qui allèrent entraîner le départ des forces d’occupation syriennes, Gebran se montrait survolté par les événements qui se déroulaient sous ses fenêtres, deux téléphones cellulaires à la main. En faisant visiter les locaux ultramodernes de son journal, devenu la référence du monde arabe, il manifestait toujours le même enthousiasme, le même humour, la même hospitalité immédiate. Et il ne cachait pas sa fierté: avant d’être un homme politique, c’était un entrepreneur.
A une amie qui, tout récemment, lui suggérait de ne pas quitter Paris, où il s’était réfugié après l’assassinat de l’éditorialiste du An-Nahar, Samir Kassir, il répondit simplement: «Il y a un travail que nous avons commencé. Il faut le terminer. Je ne vais tout de même pas me cacher toute ma vie!»
* Journaliste du Figaro