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Dans son sourire, s’attarde la petite fille timide et discrète qu’elle était avant. Mais il ne faut pas se fier à son calme apparent, qui est son arme et son bouclier, pour se préserver de la dureté du quotidien: «Je n’ai jamais été expansive; par contre, ma sœur Michelle l’est. Elle est capable de répondre du tac au tac si on l’agresse, alors que je suis réservée.» Une réserve qui lui vaut d’être taxée de froide et de hautaine.
Mais, aujourd’hui, dans le bureau de son père, on a l’impression que Nayla s’est délestée de certaines de ses angoisses et débarrassée de cette coquille qu’elle a longtemps endossée pour atténuer la douleur qui la rongeait. Avec ses cheveux noirs sagement ondulés sur ses épaules, sa silhouette amincie et son port de tête altier, Nayla est sortie définitivement de l’enfance avec une volonté qui fait reculer jour après jour les frontières de l’impossible.
Dans un coin du bureau de son père, où elle a aménagé un espace de travail, les joutes oratoires de Gebran résonnent encore. Dans ce sanctuaire du souvenir, où les collègues viennent encore le saluer chaque matin, rien n’a changé. Sauf Nayla. La souffrance a extirpé d’elle une substance inconnue qu’on appelle peut-être l’énergie du désespoir,
«Après avoir longtemps tâtonné pour trouver un équilibre, confie-t-elle, je peux dire qu’aujourd’hui, je suis parvenue à une certaine stabilité. Nous commençons à nous réveiller après le drame. Nous essayons de continuer à travailler, à faire ce qu’il faut faire. Pour ma part, je continue mes études, un mastère en diplomatie et relations internationales. J’essaie d’aider mon grand-père au journal, d’appréhender tous les mécanismes du An-Nahar. Et, surtout, de découvrir quels étaient les projets de Gebran, ce qu’il voulait faire de ce journal. Ma priorité est de pouvoir réaliser ses projets.»
Nahar al Chabab, le premier projet d’une longue série
Dès qu’elle parle de son père, son débit s’accélère. Tous ses projets qu’elle voudrait faire revivre, lui donnent des ailes: «Depuis un an, nous avons relancé Nahar al Chabab, un projet cher au cœur de Gebran. La grande famille de ce supplément s’est recomposée. La majeure partie des membres du conseil de rédaction ont connu Gebran et ont travaillé à ses côtés. De plus, nous avons construit un réseau de 900 délégués. Ces jeunes viennent de toutes les régions, chacun a sa vision sur l’avenir du Liban; ils écrivent ce qu’ils pensent et s’expriment en toute liberté. Il n’y a pas de verrous, pas de tabous.» Dans le souvenir de Gebran, la grande famille du Nahar al Chabab se réunit pour débattre de l’actualité et de l’avenir du pays. «Ironie du sort, relève Nayla, le temps a passé mais la situation n’a pas changé. Nous constatons que les mêmes thèmes reviennent en politique depuis 11 ans; nous les retravaillons, les réactualisons en espérant qu’un jour, la solution se présentera pour que l’on puisse passer à autre chose.»`
Avec la ferveur héritée de son père, Nayla poursuit: «Avec ces jeunes, nous souhaitons créer un nouveau Liban. Je suis sûre que nous pourrons le faire. Mais ce n’est pas uniquement à moi de reprendre le flambeau: tous les jeunes sont légataires de la pensée de Gebran. En chacun de nous, il y a quelque chose de Gebran.»
Flash-back
Munie de sa petite expérience, mais surtout de sa farouche aptitude à poursuivre le combat, Nayla assume que Gebran est irremplaçable: «Personne ne peut se comparer à Gebran. Personne ne peut être Gebran. Outre le fait qu’il était mon père, c’était un homme exceptionnel, un homme à plusieurs facettes, que je découvre encore aujourd’hui.»
Dans cette mission, dont elle ne se lassera jamais de s’acquitter, Nayla part à la découverte et à la rencontre des aspects méconnus de son père.
«Je le cherche dans ses écrits, dans ses paroles, dans les témoignages de ses amis. Et plus j’en sais, plus j’essaie de continuer ce qu’il n’a pas pu réaliser parce qu’on ne lui en pas donné le temps…»
A la recherche de cette partie manquante d’elle-même, Nayla écume ses souvenirs et ceux des proches. Flash-back, pour nettoyer son âme des scories de la culpabilité du survivant.
«Cela fait deux ans et je n’arrive toujours pas à accepter son départ. C’est seulement maintenant que j’ai amorcé un travail sur ça. Depuis l’attentat de Marwan Hamadé, j’appréhendais que les criminels s’en prennent à Gebran, je m’y attendais même. Je disais à Malek (Malek Maktabi, un ami de Nayla, ndlr) que Gebran, lui aussi, allait être la cible d’un attentat, et je souhaitais ne plus vivre s’il lui arrivait malheur. C’est pour cela que je voulais toujours être avec lui dans la voiture. J’aurais souhaité être avec lui, le jour de l’attentat. Mais, en même temps, je suis toujours là avec cette rage de continuer son œuvre. Je suis sûre que c’est lui qui m’a donné cette force, la foi aussi. Croire en Dieu pour pouvoir continuer et combattre.»
Un dialogue avec l’absent
Gebran, qui a vécu chaque jour de sa vie comme un bonus attribué par le ciel, comme il se plaisait à dire à ses amis, avait toujours flirté avec la mort en se passionnant pour la vie. Une leçon qu’il a communiquée à son entourage et que, dès son enfance, Nayla a connue.
«Il m’a toujours raconté comment il a vécu la mort de sa mère, de sa sœur, de son frère. Il parlait de la mort comme si elle faisait partie de la vie. Chez nous, on n’a jamais eu peur de la mort. Mais j’avoue qu’avant, je ne comprenais pas la façon dont il parlait d’eux, même absents. Mais maintenant, je comprends tout.»
Aujourd’hui, Nayla réhabilite cette complicité imperceptible initiée par son père pour effacer les frontières entre ceux qui sont partis et ceux qui sont restés. «Tout ce que je fais, je le lui dis. Je lui parle, je le tiens au courant de tout. On me prend pour une folle, mais je n’en ai cure. Je sens qu’il est présent… C’est vrai que, physiquement, il n’est plus là, mais je pense à lui à chaque moment. Quand je me réveille et que je sais qu’il n’est pas là, c’est une torture. Parfois, je suis plus faible, j’ai des moments de déprime, et le fait même de vivre devient plus difficile. Je me sens seule.»
Et c’est peut-être cette solitude qui l’a éperonnée pour faire le vide autour d’elle, quitter les lieux encombrés de souvenirs et finir par choisir d’habiter seule pour amorcer un nouveau départ dans sa vie: «Je vivais avec mon père. Quand il est décédé, je voulais être proche de mon grand-père, mais il fallait que j’assume l’absence de mon père dans cette maison chargée de souvenirs. D’autre part, j’ai toujours voulu avoir mon chez moi, mon indépendance; en outre, en déménageant, je suis plus proche de mon lieu de travail, et c’est évidemment plus pratique.»
«Je préserverai An-Nahar»
Issue de la ruche du An-Nahar et d’une famille mythique, Nayla est aujourd’hui une jeune vice-présidente atypique, qui capitalise les forts caractères familiaux.
«Je n’ai que 25 ans. Avant l’assassinat de mon père, j’étais stagiaire au An-Nahar, je ne voulais pas brûler les étapes. Hélas, les événements ont changé le cours de ma vie. Ceux qui ont tué Gebran s’en sont également pris au An-Nahar. Nous avons versé du sang pour préserver ce bastion de la liberté d’expression et, quoi qu’il m’en coûte, je préserverai An-Nahar. Il est vrai qu’aujourd’hui, j’ai des responsabilités, mais mon grand-père est là pour me guider. Les chefs de départements, les journalistes, qui connaissent très bien les projets de mon père qu’il n’a pu continuer, sont là aussi pour m’aider à les concrétiser.»
Gebran, qui avait, grâce à sa personnalité unique et à son ambition, dépoussiéré An-Nahar et l’avait transformé en laboratoire d’idées innovantes, retrouverait-il aujourd’hui dans son journal le goût du risque, la compétitivité et la liberté qu’il avait initiés? «Gebran était un one man show. Un homme très charismatique. Au travail, il ne remettait rien au lendemain, il exécutait tout de suite. Gebran était un phénomène. Il était le moteur de tout. Personne ne pouvait être à ses côtés sans travailler, sans faire quelque chose. Pour moi, c’est un challenge de pouvoir assurer la continuité dans le même esprit.»
Et c’est pour cela que Nayla met les bouchées doubles et va à grands pas vers l’essentiel: «Je dois terminer mon master dans un avenir proche et commencer à travailler, enrichir mes connaissances par la lecture, me concentrer sur un travail personnel, poursuivre les projets de Gebran, protéger An-Nahar… Cibler les jeunes, faire passer le message, pour qu’ils ne se laissent pas démotiver. Les jeunes aujourd’hui n’ont qu’une idée en tête: avoir un visa et partir à l’étranger.»
Un dégoût de la politique
A 25 ans, Nayla est revenue de l’afféterie verbale des politiciens, des polémiques et des mesquineries qui régissent désormais la vie politique: «J’éprouve un véritable dégoût. C’est triste de voir ce qui se passe dans ce pays, un pays sans président. Les personnes au pouvoir ne font rien, ils campent sur leur position et n’ont pas de véritable volonté de changement. Ils ne songent qu’à garder leurs postes. Ils sont égoïstes et cela me dégoûte. Je n’ai pas peur de dire ce que je pense; avant moi, mon grand-père et mon père l’ont fait. J’ai appris la démocratie et la liberté d’expression.»
Son père était de tous les combats, avec une foi indestructible en la jeunesse libanaise. Nayla lui emboîte le pas dans cette croisade: «Nous, en tant que jeunes, nous avons les mêmes idées, mais nous les exprimons différemment. Il ne faut pas emprunter le courant négatif que l’on cherche à nous faire suivre. Nous, qui avons vécu le 14 mars 2005, nous pensons dorénavant de façon positive. Nous devons opérer un grand changement dans ce pays.»
En évoquant le 14 mars, on note l’absence de Nayla cette année aux célébrations marquant ce jour historique. «J’étais en voyage», se contente-t-elle de répondre.
Un 14 mars qu’elle voit toujours à travers le regard immaculé de son père, dans le mausolée intact de sa mémoire, ce jour-là. Le héros de la place des Martyrs, pilier de la révolution des cèdres, aurait-il toléré le vaudeville burlesque qu’est devenue la scène politique? «On me pose souvent cette question à laquelle je n’ai pas de réponse. Gebran ne voulait rien en contrepartie. C’était un Libanais amoureux de son pays, qui combat pour son pays. Son rêve était de vivre dans un Liban indépendant, où les citoyens coexistent, en entretenant un dialogue de haut niveau. Gebran voulait que le Liban soit une démocratie moderne… Il aurait voulu la présence de l’armée libanaise sur tout le territoire libanais. La seule chose de positive depuis son absence, c’est que l’armée s’est déployée au Sud comme il l’a si souvent réclamé… J’aurais tellement voulu que ce soit de son vivant.»
Formée aux coulisses de la politique et du pouvoir, tant les ramifications familiales sont liées à l’histoire du Liban, Nayla affirme aujourd’hui être désabusée de la politique. Après le départ de son père, elle veut aller droit à l’essentiel: «Je veux rester à côté de ma sœur, Michelle, de mes demi-sœurs, Nadia et Gabriella, pour les combler d’amour et d’affection. Et je dois penser aussi à ma vie personnelle.»
Excédée par les rumeurs
Le mot est lâché. Aujourd’hui, la vie privée de Nayla est épiée à la loupe par une société qui cultive les rumeurs comme faisant partie de son patrimoine. Avec son cortège d’affabulateurs, de manipulateurs et de crédules, la rumeur prête depuis quelque temps à Nayla un mariage secret.
«J’ai quelqu’un dans ma vie, assure Nayla, mais le jour où j’aurai envie de m’engager officiellement, je le ferai la tête haute et non pas en secret. Je n’ai rien à cacher.»
Il est vrai qu’on ne peut jamais prendre Nayla en flagrant délit de frivolité. Réservée, pudique, la jeune fille n’a jamais fait parler d’elle dans ce registre. «Je n’ai jamais été quelqu’un qui aime sortir, qui vit la vie des jeunes filles. Je suis très réservée. Avec la mort de Gebran, je n’ai plus toute ma jeunesse à moi, j’ai beaucoup mûri», se contente-t-elle de répondre.
A ceux qui essaient de déstabiliser le nouvel équilibre qu’elle s’est construit dans la souffrance, en la poursuivant à coup de rumeurs, Nayla riposte par un dégoût qu’elle ne cache pas: «Je n’ai pas peur des rumeurs, je n’ai rien à me reprocher. Après la mort de mon père, toute notre famille recomposée a perdu son pilier et son pivot. C’est lui qui harmonisait toutes les relations, mais après une période de révolte et d’égarement, nous nous sommes retrouvés, unis par notre amour pour lui. Quand Siham était enceinte, mon père m’a dit: “S’il m’arrive quelque chose, j’aimerai que tu t’occupes de tes sœurs, comme moi j’aurais souhaité que ma sœur s’occupe de moi.”» Nous avons une relation très proche, nous sommes très amies. Pour moi, Siham est non seulement la femme de mon père et la mère de mes sœurs, mais elle est aussi pour moi une grande sœur, une amie.»
Le battage médiatique, les dégoulinades de compliments de ceux qui s’érigent en courtisans ne la dupent plus. Aujourd’hui, Nayla sait séparer le bon grain de l’ivraie: «Je ne peux pas aimer quelqu’un qui se rapproche de moi uniquement parce que je suis une Tuéni. Je suis sélective, même en amitié. J’écoute tout le monde, mais j’ai mon propre jugement. Avec ma mère, j’entretiens une relation très privilégiée; elle est souvent pour moi de bon conseil. Ma sœur Michelle est mon alliée envers et contre tout, nous avons une très belle complicité; de plus, elle s’est embarquée avec nous dans Nahar al Chabab. Evidemment, il y a également les conseils des amis et de mes grands-parents maternels qui me soutiennent. On prétend que j’ai changé, ce n’est pas vrai; par contre, certaines personnes ont changé autour de moi. Je découvre qu’il y a une grande part d’opportunisme.»
Les prémices d’une nouvelle vie
Après le drame et les déceptions vécues ces deux années, Nayla, on le sent bien, n’a pas arrêté de pardonner, de passer l’éponge, jusqu’au point de non retour. Là, elle fait table rase. Et même si ses projets révèlent - et se nourrissent de - ses blessures, aujourd’hui, une nouvelle vie s’ouvre devant elle: «Je me suis engagée envers Gebran, j’exécuterai tout ce que je lui ai promis. Je suis là jusqu’à ma mort pour lui. A côté de cela, je veux réussir dans le journalisme qui est ma passion. Je veux voir mes petites sœurs grandir sans problèmes, vivre dans un pays normal et démocratique et faire ma vie.»
Son petit rire frais nous incite à en savoir plus: «Aujourd’hui, mon objectif est de protéger la famille, et An-Nahar. Plus tard, je souhaiterai fonder une famille, avoir des enfants. A mes enfants, je raconterai tout; il n’y aura pas de tabous sur le passé, que ce soit la mort, la vie, les principes, le pays... Je les protégerai de la politique uniquement, car la politique est malsaine dans ce pays.»
Mais avant de se libérer, Nayla devra encore s’acquitter d’une dette: connaître les meurtriers de son père: «Jusqu’à présent, l’enquête piétine… Je ne sais rien, il n’y a rien de nouveau. Je fais confiance au tribunal international. Lorsque je saurai, je crois que cela me soulagera.»
Colette Chibani
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