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Gabriel Massoud
La saga d’une réussite

Après des études de droit à l’Université Saint-Joseph, Gabriel Massoud voit grand. Il rêve de conquêtes de marchés européens et met à profit son savoir juridique pour se lancer dans les assurances et l’immobilier. Toujours plus haut, c’est la devise de cet homme d’affaires avisé, amoureux du Liban, qui allègue le risque calculé et l’ambition honnête, «parce que la société libanaise vous force à vous battre». Pari tenu.

 

L’homme d’affaires n’emploie pas ce terme, mais ce qu’il a bâti est un véritable empire. Pas à pas, mais sans perdre de temps ni se départir de sa philosophie, Gabriel Massoud a réalisé ses rêves de conquérant. Les châteaux en Espagne sont devenus réalité.

De l’espace avant toute chose
Il nous accueille dans sa maison de Aïn Saadé, lovée au milieu d’une pinède touffue du Metn. C’est à la fois la part de passé et le charme de la région qui ont séduit Gabriel Mansour. Cette maison aux murs blancs maculés d’histoire a été choisie pour les vacances. C’est là, dans ce havre de tranquillité, couché dans la nature luxuriante du Liban, que l’homme d’affaires, sa compagne Nadine et leur petite Nour, 7 ans, viennent se reposer. Ils habitent le reste de l’année à Marbella.
Un repos bien mérité, car ce géant des affaires, l’avoue: il a trimé dur pour en arriver là.

Battre le fer quand il est chaud
Avec une hospitalité toute libanaise, la chemise ouverte sur le torse, il nous accueille dans le grand salon épuré, vue sur pins et piscine, pour nous raconter en toute simplicité sa vie de guerrier.
Cet homme aurait-il un flair particulier? Sans doute. Mais c’est avec son savoir juridique, son talent d’analyste et une bonne pointe de chance, il ne s’en cache pas, qu’il a si bien réussi.
Cela commence mollo, mais ne tarde pas à prendre son envol: «A la sortie de la fac - l’Université Saint-Joseph étant la seule au monde à délivrer à l’époque un diplôme du pays et un diplôme étranger de droit français -, j’ai effectué un stage chez Michel Eddé, avant d’ouvrir mon propre cabinet d’avocat. J’avais pour client un ami intime, Pierre Sehnaoui, qui allait décéder à 40 ans. Ensemble, nous avons voulu repousser les barrières: nous avons créé une société qui exportait des produits industriels libanais à l’étranger, un créneau qui n’avait jamais été exploité. Il s’agissait entre autres d’exporter des matériaux de construction vers l’Afrique, mais aussi des bijoux vers les Etats-Unis et des chaussures vers la Suède.»
Beaucoup de bruit pour rien. L’homme l’avoue: à part pour le ciment exporté au Nigeria, l’entreprise n’a pas marché. Tout autre que Gabriel Massoud aurait baissé les bras. Le voilà plutôt qui redouble de ténacité.

L’assureur rassuré
L’ascension se poursuit. Gaby se souvient: «Pierre achète la Libano-Suisse. J’en deviens l’avocat.» Le Liban florissant du début des années 70 laisse entrevoir un avenir prospère. Hélas, la guerre vient saboter tous les projets.
En 1975, Gabriel Massoud est père de deux enfants de 6 ans et 6 mois. Il s’embarque avec sa famille vers la France pour fuir les bombes: «Pierre Sehnaoui était resté seul à la tête de la société, qui finit par déménager à Limassol. Un jour, il m’appelle et me propose 10% des actions de la société et sa direction à partir de Chypre.» Gabriel Massoud passera six mois à Limassol. Mais le marché s’avère vraiment minuscule, entre le Liban délabré par la guerre et les pays arabes peu intéressés par les assurances. L’homme regarde par-delà les frontières: il propose à son ami et associé de s’orienter vers l’Europe.

Expansion européenne
Main dans la main, les deux amis déménagent, non sans avoir effectué les recherches nécessaires à une implantation réussie. Enfin, ils détectent la bonne affaire, l’opportunité à saisir: «Nous avons repéré une petite compagnie d’assurances française qui couvrait tous les territoires français et francophones d’outre-mer ainsi que les pays francophones d’Afrique.» La banque Paribas finance une partie du projet. De cette affaire, Gabriel Massoud se souvient comme d’une réussite. Mais ce ne sera pas la dernière.

Changement de cap
«Cette société, nous l’avons gardée 9 ans. Au bout de la troisième année, déplore Gabriel, mon ami Pierre décède. Il avait 40 ans.» Le regard s’assombrit: le compagnon de route est omniprésent dans la conversation de Gaby. C’était bien plus qu’un associé.

Tel un hommage, et parce que les affaires font peu de place aux sentiments, Gabriel se doit de poursuivre la mission. Il continue à gérer la société d’assurances avec les héritiers de Pierre, puis l’ambition prenant le dessus, il décide d’aller encore plus loin. Au bout de 9 ans, il revend la compagnie, cinq fois son prix d’achat. Une affaire en or.
C’est le vent qui a viré de bord. Gabriel Massoud a suivi. Car il l’avoue, il faut rester vigilant et lucide et saisir les occasions au vol: «Nous avons revendu la compagnie à une société allemande au prix fort et fait d’énormes bénéfices. Nous avons eu du flair, puisque les sociétés d’assurances européennes commençaient à fusionner pour survivre. De 400 à l’époque, il n’y en a plus qu’une vingtaine aujourd’hui.»
Un véritable coup de maître. Cap sur le sud. Gabriel Massoud veut maintenant explorer de nouveaux marchés et puis, surtout, retrouver un peu de ce Liban que les bombes l’avaient forcé de quitter.

A nous deux, Marbella!
L’autre Liban, c’était, pour cet as des affaires, la côte espagnole. Respirant l’odeur de la Méditerranée, des pins parasols de sa terre natale, et cette inoubliable huile d’olive, Gabriel Massoud lève les voiles pour s’installer au sud de l’Europe: «J’y trouvais tous les ingrédients libanais de nos plats traditionnels!»
L’homme, pressenti comme un investisseur, est accueilli à bras ouvert par les municipalités. Une chance. L’Espagne ne connaissait pas la richesse d’aujourd’hui, où les terres sont de plus en plus transformées en zones vertes, et où les promoteurs sont vus comme des destructeurs de la nature.
Un premier projet familial baptisé Coral Beach réussit bien. Mais il ne sera pas le seul. Gabriel Msassoud veut gravir les échelons. Les montagnes seront sa prochaine cible.

Propriétaire et exploitant terrien
Quand il évoque le Liban, cet homme qui a conquis le monde a les yeux qui pétillent. Pour se sentir comme à la maison, il se porte acquéreur d’un terrain de deux millions de mètres carrés. Toute une montagne: «Ce site me rappelait le Liban.»
Ne perdant pas de vue les affaires, il décide de l’exploiter. Il développe un village appelé la Maïrena («village d’en haut» en langage ibérique). Dans cette propriété agricole, il fait planter des arbres qui existent au Liban.
Tenace, téméraire, il fait fi des critiques: «On m’a traité de fou. Va-t-on habiter sur les montagnes quand la mer est sous nos pieds? Au début, seuls les hiboux et les renards peuplaient la Maïrena, qui était une forêt vierge. Aujourd’hui, elle abrite 1000 habitations.»
Encore une fois, Gabriel Massoud avait réussi son coup. Chance? Calcul? «Les deux, avoue-t-il en rigolant. J’avais parié sur l’exode des Européens vers le sud. Au nord, les conditions climatiques sont rudes et les villes sont surpeuplées et polluées. Un jour ou l’autre, ai-je pensé, le marché de l’immobilier exploserait au sud du continent.»
Une fois de plus, l’homme se révèle visionnaire. Mais la chance ne lui sourit pas tout de suite. Les pueblos (petits villages) sont au début des villages fantômes. Les complexes d’une cinquantaine d’appartements avec piscine et réception commune restent invendus pendant 3 ans, malgré la vue imprenable sur la Méditerranée. Mais on ne reste pas les bras croisés quand on s’appelle Gabriel Massoud. Il s’adapte. «Il faut toujours trouver des solutions de rechange, conseille-t-il. J’ai eu l’idée de les exploiter comme des résidences hôtelières.»
Quand la crise se tasse, les prix flambent. Ils sont multipliés par 10. La chance est encore au rendez-vous.
Risques et périls
Les secrets de la réussite? Gabriel Massoud confie: «Je n’ai jamais joué à pile ou face. Les risques étaient calculés. Je suis toujours informé de la situation économique des pays où je m’implante, et mes connaissances juridiques m’ont permis de boucler les contrats d’assurance.» La chance a joué aussi, c’est évident. Mais il faut toujours l’aider un peu. Et puis, il y a un âge où on se lance plus facilement: «Pierre et moi avions la fougue de la jeunesse à nos débuts. On avait 35 ans.»
Il y a eu aussi, bien sûr, des échecs. La chance ne sourit pas toujours: le tout est de ne pas se laisser abattre: «En Espagne, j’ai acheté 4km de fond de mer sur le détroit de Gibraltar. Une parcelle qui aurait dû valoir 200 millions d’euros. L’Etat espagnol l’a convertie en parc naturel. Elle ne vaut plus rien, aujourd’hui.» Ce sont les aléas de la vie, les risques du métier. On ne peut pas réussir à tous les coups. Gabriel Massoud avoue ressentir une frustration énorme à chaque défaite. Mais il a l’incroyable pouvoir de ne pas s’effondrer.

Né pour se battre
Il faut se battre, c’est ce que la société libanaise apprend aux jeunes: «Le Liban ressemble à une caisse de résonance. Si vous êtes bons, vous serez vite reconnus, et si vous êtes mauvais, vous êtes pointés du doigt. Tout se sait ici, alors, pour se tailler sa part, il faut entrer dans l’arène.»
C’est d’ailleurs, de l’avis de l’homme d’affaires, un fait bien ancré dans la personnalité des Libanais. Pour preuve, la réussite légendaire dont ils font preuve à l’étranger.

Retour au bercail
Le Liban est d’ailleurs dans son collimateur en ce moment: «J’investis au Liban aujourd’hui, parce que je sais que le marché immobilier est en expansion. J’ai acheté des terres près de Bakiche, les seules pistes de neige valables au Moyen-Orient. Les pays arabes qui ont un climat très chaud sont amoureux de notre pays, les Libanais de l’étranger viennent s’acheter un pied-à-terre ici pour partager leur réussite au milieu de l’affection des leurs, sur leur terre. Le Liban reste abordable pour les étrangers, surtout avec la nouvelle loi sur l’immobilier qui permet d’acheter sans décret ni autorisation. Tout le monde peut se permettre une résidence secondaire au Liban. Tout cela est à l’origine d’un boom immobilier incroyable.»
La guerre? Confiant, Massoud répond sans ciller: «Je ne crois pas à l’animosité des gens de mon pays. Il n’y a pas de haine entre les Libanais. Regardez comme à l’étranger, on se serre les coudes, quelle que soit la religion. Les conflits sont toujours fomentés par l’étranger, car si les Libanais devaient s’affronter, les escarmouches auraient dégénéré depuis longtemps. Je suis fier de la retenue de tous!»
Aujourd’hui, Gabriel Massoud réinvestit le pays, dans lequel il place l’espoir de lendemains triomphants: «“Chaque Libanais porte la semence d’un nouveau Liban, voilà pourquoi votre pays ne mourra jamais.” C’est ce que m’avait dit une fois un ambassadeur saoudien, en pleine guerre libanaise.» Il y croit ferme.
L’homme a la pêche. Le ciel est toujours bleu au-dessus du Liban. Un sacré pied de nez à ceux qui  visent le sabotage du moral des troupes: «Il faut lire les journaux entre les lignes et éviter de se laisser abattre par leur contenu manifeste. Il faudrait juste que les Libanais fassent un pas les uns vers les autres.» Restez lucide, ne vous laissez pas endoctriner, c’est le premier conseil qu’il donnerait aux jeunes ambitieux 

Il est l’heure de jeter l’ancre.
Aujourd’hui, même si le goût de l’entreprise est tenace, Gabriel Massoud a ralenti le rythme. Les rêves sont réalisés. Il est l’heure de connaître l’homme dans ses inclinations. Il veut bien se révéler un peu: «Je me passionne pour la nature. J’ai une plantation de 15000 arbres à Marbella, où je me suis acheté un pressoir pour fabriquer ma propre huile d’olive. Et puis aussi, j’ai une passion pour la navigation. Avec la famille, nous passons un mois et demi par an en mer pour explorer de nouveaux horizons en Méditerranée: la Corse, la Sardaigne, la Croatie, la Grèce…»
Maintenant, c’est le repos du guerrier: «C’est mon fils Nadim qui gère les sociétés à l’étranger. Moi, je n’interviens plus que lors des grandes décisions.» Ce conquérant incorrigible s’est-il assagi? Il admet: «Je n’ai plus la patience de la gestion de personnels, mais je suis partant pour de nouvelles idées.»
Des projets? Pour l’heure, rien de neuf sous le soleil méditerranéen. L’homme aurait pu s’adonner au mécénat. Or, pour aider, il faut s’investir, s’impliquer. L’argent ne suffit pas. «Ce sont ceux qui se battent qui arrivent. Le monde est une jungle», affirme-t-il, en connaisseur.
De la politique? Point de gloire à adjoindre à la puissance financière. «Certains sont plus doués que moi», ironise-t-il. En revanche, sa petite participation, il l’apporte à notre petit pays par ses investissements. En l’avenir, il est confiant comme toujours. Et puis, surtout, en dépit des terres conquises et de la nationalité française, Gabriel Massoud le clame tout haut: «Je suis Libanais avant tout.»

Isabelle Ghanem