![]() |
||
![]() |
|
|
![]() |
||
«L’enfance est la terre natale de tous nos sentiments», écrivait Colette. Ce n’est pas Billy Karam qui contredira la grande romancière française. Membre du conseil administratif de la banque Intra et du Casino du Liban, président du club Porsche, vice-président de la municipalité de Rabieh, PDG de la société Sofitel-Le Gabriel, Billy préfèrera pourtant à toutes ses casquettes celles de pilote et de modéliste. Attachez bien vos ceintures, le moteur est en marche!
Queen Leila, la rescapée
Queen Leila semble retenir son dernier souffle. Affalé sur son flanc, la proue en bec, le navire, aux mécanismes montés à partir de boîtes de cigares, de cure-dents et de la sciure de bois, ne rendra pourtant jamais les armes. C’est un peu l’histoire du Titanic pour Billy Karam, qui récupèrera in extremis son vaisseau naufragé aux prémices de la guerre du Liban. «En 1976, nous habitions en famille dans un quartier à Zkak el Blat, se souvient Billy. Avec mes cousins, j’avais aménagé une chambre dans notre immeuble, où j’entassais maquettes et bandes dessinées, tout ce monde imaginaire dans lequel je me perdais quand j’étais petit. Mon père, grand négociant de bois, me fournissait des lattes et des débris de son usine, avec lesquels je passais mon temps à bricoler des avions et des bateaux.» Cependant, la guerre rattrapera ces beaux moments d’innocence, balayant tout sur son passage. La maison parentale sera pillée et, avec elle, voleront en éclats tous les souvenirs d’enfance matérialisés dans ces maquettes. Tout, sauf Queen Leila. Cette rescapée qui porte le prénom de sa mère trône encore aujourd’hui dans une des vitrines du musée qui étale au grand jour la passion de Billy pour le modélisme. «Cette période de ma vie m’a énormément marqué, poursuit le pilote automobile. Ce bateau conçu à quinze ans est la seule pièce qui me soit restée de mon ancienne collection. Il y a quelques années, j’ai voulu comme me venger de mon passé en reconstituant le monde imaginaire qu’on m’avait saccagé.»
Un tour du côté de chez Billy
Depuis, le temps paraît si précieux pour Billy. Et chaque moment de la vie, digne d’être immortalisé à jamais. Des moments indélébiles qui prennent vie via les circuits que cet as du volant a sillonnés lors de ses multiples épreuves de courses, d’ici et d’ailleurs, durant vingt ans de carrière. Le voilà, triomphant en deuxième place au trophée Andros, cette course internationale sur glace, qui s’est tenue au stade de France en 2004, ou aux côtés de Miss Liban, en face des colonnades de Pétra en Jordanie, après une traversée éprouvante. Bientôt, on aura droit à une petite escapade dans une des plus anciennes villes du monde, Jbeil, avec son port, ses barques de pêcheurs et ses eaux miroitantes. «Une fois, j’ai pris mon départ de Jbeil et je compte mémoriser ce moment en montant une maquette grandiose», affirme le pilote. Quand ce modéliste sort des sentiers battus, c’est pour se hasarder dans le village des irréductibles… gaulois, lambiner dans la bulle des schtroumpfs ou encore reprendre son souffle dans les bras de la belle Lara Croft. Figurines en plomb ou en résine, paysages presque réels, il écume les salons de modélisme qui se déroulent tous les ans en France et en Allemagne, à la recherche de la perle rare, celle qui enrichira encore et encore sa collection inestimable.
300 dioramas aux différentes teintes et ambiances s’ajoutent à 14000 modèles de bolides en miniatures, plaçant Billy Karam parmi les plus grands collectionneurs privés au monde. Sur le parcours virtuel roulent des Porsche, des Ferrari…, une pléiade de voitures ayant participé aux courses de rallye, Formule 1, Nascar, Indycar, Paris-Dakkar, des 24 Heures du Mans... Des vrombissements et des embardées qui n’ont pas fini de saouler Billy. «La passion des voitures me ronge. C’est mon péché, ma folie», avouera-t-il, pas le moins repenti. Une folie qui atteindra Billy sur le tard: «J’avais presque trente ans lorsque j’ai débuté ma carrière de pilote automobile. Mes parents m’ayant catégoriquement interdit de réaliser ma passion à cause des risques que j’encourais, j’ai attendu d’avoir les moyens financiers pour le faire même si j’ai toujours joui d’une aisance au volant.»
Billy Karam semble, en effet, être né le volant dans les mains. On l’imagine encore, pas plus haut que trois pommes, juché sur les genoux du chauffeur qui l’accompagnait à l’école, manœuvrant accessoirement la direction. «Comme j’avais le tournis dans l’autocar, raconte-t-il, mes parents ont décidé de m’envoyer en automobile à l’Institut moderne du Liban. Chose qui ne me déplaisait point. Le chauffeur m’installait sur ses genoux et moi, je faisais tournoyer le volant. C’est comme ça que j’ai été initié. Quant, à l’âge de 14 ans, mes pieds ont commencé à toucher le champignon, je conduisais la voiture tout seul, le chauffeur à mes côtés.»
Un as du volant... redoutable!
Billy Karam se souvient surtout de ses courses improvisées entre potes: «Un jour de l’année 1983, mon ami Michel Araman, voyant mes prouesses au volant, m’a poussé à disputer à mon tour, en amateur, une course de cote que j’ai remportée dans la catégorie de ma BMW 320, bien que ma bagnole ait été la moins puissante de ses pairs.» En 1985, il termine troisième au Championnat du Liban des rallyes et décide alors d’acheter une voiture de course en bonne et due forme. Billy jettera son dévolu sur une Rothmans Porsche 911 SCRS conduite par Saïd el Hajiri, un géant du sport automobile arabe. Une voiture de collection qui siège dans un coin du musée comme une princesse déchue ayant mûri de quelques rides. Bien que la voiture professionnelle ne soit arrivée que la veille du Rallye du printemps, Billy remportera haut la main la course et décrochera le titre national pour la première fois en 1986. Sa dextérité, son style de pilotage flamboyant ne se démentiront pas par la suite. Les titres et les trophées s’empilent: 8 fois Champion du Liban en rallye et en courses de cote, 5 fois Champion de la course internationale organisée par le roi Hussein de Jordanie (Rumman international Hillclimb Jordan), premier au trophée Andros dans la catégorie non professionnelle, en 2004.
Des avatars, des accidents de route? «Quand on veut gagner, il faut dépasser ses limites, oublier ses appréhensions, reprendre la compétition immédiatement après un accident traumatisant. Derrière le volant, plus rien ne compte. On oublie tout: soucis et peurs. On devient une autre personne. C’est un autre monde qui s’ouvre», répond Billy.
Un univers où la poussée d’adrénaline est inévitablement grisante. Et la victoire, une récompense inégalable. «Il y a quatre ans, lors du championnat du trophée Andros, au stade de France, se souvient notre champion, ce fut comme un choc de voir 55000 tifosi m’applaudir à tout rompre. J’ai eu les larmes aux yeux. Là, j’ai compris pourquoi les footballeurs sont des stars. Cette standing ovation est une des plus belles sensations au monde.» Pourtant, celui qui a côtoyé les grands as du volant de ce monde garde la tête froide: Alain Prost, Olivier Panis, Jean-Luc Pailler, Nigel Mansell (qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau) et tant d’autres. «Tommi Makinen, avant qu’il ne devienne champion du monde, avait conduit ma BMW M3 en 1992, raconte avec un brin d’enthousiasme Billy Karam. Il était sans casque et sans gants et avait fait un temps record. Son professionnalisme m’avait impressionné.»
Karam dans les aventures de Michel Vaillant
Bédéphile invétéré, Billy, à l’instar des plus grands champions automobiles, sera lui aussi inspiré durant ses lectures de jeunesse par les aventures de Michel Vaillant. Ce héros hors norme le gratifiera bien plus tard pour sa fidélité puisque son nom figurera dans l’une des BD de la série, «100000000$ pour Steve Warson»: «Un jour, à bord d’un avion, je feuilletais un des numéros de mon héros favori quand je tombe sur mon nom figurant dans le classement des courses: Karam. Ne croyant pas mes yeux, je demande à ma femme, Monique, de vérifier si je confondais entre Cramer et Karam. Mais non, c’était bel et bien Karam. Ce jour-là, on a sablé le champagne avec tous les passagers. Ce fut une belle récompense. J’ai tout de suite envoyé un remerciement au créateur du personnage, Jean Graton.»
Un souhait? «Avoir vingt ans de moins pour piloter les voitures de course actuelles dotées de performances techniques inouïes, d’un système de sécurité surprenant et engranger encore et encore des trophées.» Décidément, rien ne semble arrêter Billy Karam dans sa course passionnelle sur quatre roues.
Michèle Messarra
|