Renée Papadopoulos
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Renée Papadopoulos, la plus proche collaboratrice de Marwan Hamadé depuis que celui-ci a constitué son premier ministère, est entrée dans la famille Tuéni à l’âge de 14 ans comme on entre en religion: par conviction, avec abnégation et pour toujours. Voici le témoignage émouvant d’une femme qui a partagé les petits bonheurs et les grandes tragédies de cette famille hors du commun.
Dès les premières minutes de l’entretien, les larmes perlent les cils de Renée et ne peuvent s’empêcher de couler sur les joues de cette femme de caractère. Ces larmes de douleur, de tristesse, de colère, de rancune, de dépit, qu’elle verse sur son Gebran, son «enfant gâté», que Nadia Tuéni lui a confié sur son lit de mort, se mêlent aux paroles de désespoir, répétant d’inlassables «tu m’as tuée».
Retour sur le passé. Renée, alors âgée de 13 ans, accompagne sa belle-sœur, opératrice dans la société de relations publiques fondée notamment par Ghassan Tuéni. «J’y allais pour voir Ghassan Tuéni, qui était un être à part pour moi. Je l’aimais», déclare-t-elle. Lorsque sa belle-sœur doit accoucher, elle prend sa place et débute ainsi sa longue route avec les Tuéni. Avec respect et nostalgie, Renée évoque ce jour où Nadia Tuéni, «cette grande dame, exceptionnelle», lui dit: «Renée, tu es devenue une jeune fille. Il faut te faire couper les cheveux et t’acheter des vêtements adéquats», et accompagne la jeune fille au souk d’alors pour ce faire, lui offrant «une blouse orange» qu’elle ne peut oublier. Lorsque Ghassan Tuéni quitte la société de relations publiques pour rejoindre An-Nahar, Renée l’accompagne, tapant ses articles, s’occupant de l’archivage, des communiqués de presse…
Le temps des tragédies
Gebran, tout petit à l’époque, venait au Nahar. Et puis, vint le temps des tragédies: la mort de Nayla d’abord, la maladie de Nadia un peu plus tard. Le temps n’a pas diminué la dureté de ces moments de lutte perdue d’avance. Avec respect et une émotion qu’elle n’arrive pas à retenir, Renée évoque cette pénible période: «Quand madame Nadia est tombée malade, elle ne voulait que moi avec elle. Nous sommes restées à l’hôpital américain 2 mois, puis nous sommes montées à Beit Méry. Gebran était marié. Elle faisait semblant de ne pas souffrir en présence des autres, devant Gebran en particulier. Quand la douleur devenait très forte, elle lui disait: “Va voir ta femme et ta fille, tu leur as manqué.” Il faisait semblant d’y aller, mais revenait se cacher derrière la porte de sa chambre et la regardait. J’essayais de le consoler. Quand la maladie s’est aggravée, il m’a demandé de ne pas laisser sa mère; il était si tendre. Un soir, on a envoyé chercher Dr Salem et Dr Moukhaiber, car elle allait très mal. Elle a téléphoné à son frère, qu’elle appelait affectueusement Marwano et qu’elle n’avait pas vu depuis de longs mois en raison de la situation de guerre. Puis, elle m’a dit, je m’en souviens comme si c’était hier: “Nous, les druzes, nous n’aimons pas parler. Mais toi, tu m’as accompagnée dans les moments les plus difficiles. Sois tout pour Marwano, ne le quitte jamais, je te le confie. Je te confie Gebran aussi.” Et elle est morte dans mes bras. Gebran est devenu fou, il s’est raidi. Puis, il a commencé à lui embrasser les pieds et les mains. Il a tenu à la laver avec moi, il pleurait sans arrêt en lui mettant des touches du parfum qu’elle utilisait sur le corps. A ce moment, ma relation avec lui est devenue très forte. Il me disait que j’étais devenue son ombre.»
Gebran tient parole. Il est le confident, l’ami, le soutien de Renée. Il l’appelle tous les matins, et lui parle sur ce ton faussement brusque qu’elle imite avec tendresse, lui demandant si elle a prié pour lui. Gebran était en effet extrêmement croyant. Il disait à Renée: «Nos morts nous manquent parce que nous sommes égoïstes. Mais Là-Haut, ils sont tellement mieux.» Il se consolait ainsi et se donnait du courage, d’après Renée Papadopoulos, à qui les mots ne manquent pas pour parler de son Gebran: «A chaque occasion, il fleurissait les tombes de ses chers disparus et brûlait de l’encens. C’était un héros. Il avait des rêves, il voulait donner à manger à tout le monde, aider les pauvres… Mais je ne me doutais pas qu’il deviendrait ce grand dirigeant national, libre, fidèle, qu’il est devenu. C’était un grand homme. Je ne considère pas qu’il est parti, je n’arrive pas à croire qu’il soit parti. Je l’aimais pratiquement plus que mes enfants.» Loyal, Gebran s’est toujours tenu à côté de sa famille, de ses amis. Il pardonnait à ceux qui l’avaient laissé tomber, en dépit de son amertume, car c’était sa nature, «son cœur était immense».
Un oncle adoré
Sa relation était particulièrement forte avec son oncle maternel, Marwan Hamadé, dont il était très fier. Gebran était différent de son père, qui lui est diplomatique, politique, réfléchi, alors que Gebran était impulsif, et voulait que les choses soient accomplies avant même qu’il les demande! «Quand il faisait visiter les locaux du Nahar, il ne manquait jamais de montrer à ses visiteurs le bureau de khalo (oncle) Marwan, se souvient Rénée Papadopoulos. Lors de la tentative d’assassinat de Marwan Hamadé, il a pratiquement roulé sur les voitures en se dirigeant à l’hôpital. Son affection pour sa mère s’était transposée vers son oncle. Et son oncle l’aimait beaucoup. Il souffre énormément depuis la mort de Gebran.»
Trop jeune à la mort de sa sœur Nayla, la personnalité de Gebran se durcit après le décès de sa mère, «qui lui a beaucoup manqué» et il se replie sur lui-même après celui de son frère Makram. Puis, il se prépare à entrer en politique, «il s’occupe». Son grand projet, c’était d’agrandir An-Nahar, de le moderniser. Pratique, il s’intéressait aux moindres détails. Il a été le premier à apporter des casques aux téléphonistes, afin de les soulager du geste répétitif de soulever l’appareil et de le reposer. «Généreux, il avait la force, une belle âme; il n’était pas menteur pour un sou, et ne savait jamais dire non, dit Renée. Quand il est devenu député, il n’arrêtait pas de me demander de rendre des services à ceux qui les lui demandaient. J’ai encore un cahier plein de sollicitations, que je compte bien accomplir. Il tenait toujours ses promesses. Il était tellement propre que je lui disais: “Tu as reçu un coup de fer à repasser?”»
Son meilleur souvenir avec lui? Elle le raconte avec un sourire qui illumine son visage tant il est présent à sa mémoire: «Il m’a invitée à dîner et m’a fait danser toute la nuit, me soulevant, bien que je ne sois pas toute légère, me faisant virevolter. Je lui ai dit que personne ne m’avait choyée et montré autant de respect que lui ce soir-là. Je pleurais après le dîner; il m’a dit qu’il ne m’oublierait jamais.» Toujours cette loyauté envers lui-même et envers les autres. Paix aux vaillants. Paix à toi Gebran.
Nisrine Salhab
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